Essai historique et littéraire
Par Jean Jr. Lhérisson
Uccle, Belgique
I. Une oie à Uccle
Il y a des matins où l'histoire vous attend au coin d'une rue. Ce matin-là, c'était au détour d'une promenade dans les quartiers résidentiels d'Uccle, commune du sud de Bruxelles où je vis depuis quelques années, que je suis tombé sur un panneau de rue : « Fond'Oie ». Deux mots anodins pour un passant belge. Deux mots qui, pour moi, ont déclenché une chaîne d'associations que je n'avais pas prévue.
Fondwa, en créole haïtien. La dixième section communale de Léogâne, dans le département de l'Ouest, nichée entre Léogâne et Jacmel, à environ 90 kilomètres de Port-au-Prince. Un village de montagne dont j'avais entendu parler toute ma vie, celui de l'Asosyasyon Peyizan Fondwa, de l'université paysanne, du père Jean-Marie Vincent assassiné le 28 août 1994 sous le régime Cédras, figure tutélaire d'un mouvement paysan qui résiste encore. Et voilà que ce nom surgissait sur les hauteurs d'Uccle, dans une commune belge où je n'aurais jamais pensé le trouver.
La coïncidence était-elle fortuite ? Probablement. Le mot fond, dans la toponymie coloniale française des Antilles, désigne une plaine ou une vallée encaissée, souvent le creux entre deux mornes, et il a engendré des dizaines de lieux-dits haïtiens : Fond-des-Blancs, Fond-des-Nègres, Fond-Parisien, Fond-d'Oies. Ce sont des noms de plantations coloniales, des noms d'habitations, des noms qui portent en eux toute la violence ordinaire de Saint-Domingue. L'Uccle belge avait suivi, de son côté, une logique étymologique distincte : le Fond'Oie ucclois viendrait du néerlandais Diesdelle, peut-être « vallon de l'habitant du lieu profond », et la correspondance avec l'oie serait une adaptation française plus tardive. Deux noms, deux histoires, deux géographies. Mais une même image : une plaine basse, un fond de vallée.
Ce sont ces hasards-là qui font les chercheurs. Non pas parce qu'ils prouvent quoi que ce soit, mais parce qu'ils ouvrent une question. Et la question que ce panneau m'a posée ce matin-là était la suivante : qu'est-ce que la Belgique et Haïti ont vraiment échangé ? Que reste-t-il, dans l'un et l'autre pays, de ce contact discret mais réel qui s'est noué à la fin du XIXe siècle et au début du XXe ? La réponse que j'ai trouvée, au fil de recherches menées depuis Bruxelles, est à la fois plus précise et plus étonnante que je ne l'imaginais. Elle commence avec du fer et du café. Elle se termine avec de la dentelle.
II. Les maisons de fer
Il faut d'abord comprendre Jacmel. Troisième port haïtien pour le commerce du café, ville côtière du département du Sud-Est, Jacmel est une cité singulière dans la géographie haïtienne, singulière par son architecture, sa culture, son carnaval mondialement connu, et par une certaine douceur provinciale que les voyageurs du XIXe siècle ne manquaient pas de noter. C'est aussi une ville qui a brûlé.
En 1896, un incendie ravage une grande partie du centre historique de Jacmel. La ville doit se reconstruire, et vite. Les autorités haïtiennes et les commerçants de la place — familles Vital, Madsen, Boucard, figures du commerce jacmélien, tournent leurs regards vers l'Europe. Et c'est vers la Belgique que se dirigent les commandes. Des maisons préfabriquées en métal, des structures de fer et de fonte conçues dans les ateliers industriels belges, traversent l'Atlantique et reforment le visage de Jacmel.
Ce choix n'était pas accidentel. La Belgique de la fin du XIXe siècle était, pour sa superficie, le pays le plus industrialisé du monde. Son réseau ferroviaire était le plus dense d'Europe. Ses ingénieurs et ses industriels exportaient leur savoir-faire sur tous les continents. Et les maisons préfabriquées en métal, légères, résistantes, modulables, représentaient précisément le type de solution rapide qu'une ville sinistrée pouvait commander par catalogue et recevoir par bateau.
Ces maisons existent encore. Qui se promène aujourd'hui dans le centre historique de Jacmel , inscrit sur la liste indicative du patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 2004, peut reconnaître, dans les façades aux colonnes de fonte, dans les balcons aux ornements de fer forgé, dans la régularité des volumes et la fantaisie des décors, la signature des ateliers belges de la Belle Époque. C'est une présence discrète, mais réelle. Une présence que peu de Jacméliens connaissent, et que la plupart des Belges ignorent tout autant.
III. Le train qui n'a pas pris le départ
À l'arrière-pays de Jacmel, les montagnes s'élèvent rapidement. La Vallée-de-Jacmel, commune située à quelque 800 mètres d'altitude et à 27 kilomètres au nord-ouest de la ville, est l'un des grands territoires caféiers du Sud-Est haïtien. Le café des hauteurs devait descendre vers le port par des routes de montagne difficiles, portés à dos de mule, dans des conditions qui ralentissaient le commerce et épuisaient les paysans.
L'idée d'un chemin de fer pour relier La Vallée à Jacmel n'était pas une utopie, c'était une nécessité économique que plusieurs acteurs avaient identifiée. L'historien Georges Michel, dans son inventaire exhaustif des chemins de fer haïtiens, ne mentionne pas de concession belge dans le Sud-Est. Ce silence est instructif : il suggère que le projet, s'il a existé, n'a jamais dépassé le stade des négociations informelles. La Belgique était pourtant, à cette époque, le pays dont l'expertise ferroviaire était la plus reconnue au monde, ses ingénieurs construisaient des lignes au Congo, en Chine, en Amérique latine. Et le contexte de l'Exposition de 1910 était favorable à ce type de négociation commerciale. La piste d'une initiative belge dans le Sud-Est haïtien reste ouverte elle attend confirmation dans les archives de l'Exposition ou dans la collection Maximilien au Schomburg.
Ce qui est certain, en revanche, c'est le contexte régional. En 1910, l'année même de l'Exposition de Bruxelles, la compagnie allemande PCS achève la ligne Léogâne, dont dépend administrativement Fondwa, le village dont le nom nous a mis sur cette piste. La même année, le gouvernement du président Antoine Simon approuve le contrat de la Compagnie Nationale des Chemins de Fer d'Haïti, promue par l'Américain James P. McDonald. Les Allemands et les Américains occupent le terrain. La Belgique, si elle a frappé à la porte, n'est pas entrée. Et cinq ans plus tard, l'occupation américaine de 1915 ferme définitivement la fenêtre aux partenaires européens.
Il faut noter ici qu'en 1896, la même année que l'incendie de Jacmel, la nouvelle Société des Tramways de Port-au-Prince commandait trois locomotives aux Ateliers de Tubize, près de Bruxelles, aux côtés de locomotives américaines et allemandes. La présence industrielle belge en Haïti précède donc les relations diplomatiques officielles, établies le 15 janvier 1902. C'est dans ce tissu de relations commerciales discrètes que s'inscrit toute initiative ferroviaire éventuelle dans le Sud-Est.
IV. Le pavillon d'Eugène Maximilien
Le 23 avril 1910, le roi Albert Ier inaugurait l'Exposition universelle et internationale de Bruxelles, sur le plateau du Solbosch, là où s'élève aujourd'hui le campus principal de l'Université Libre de Bruxelles. Vingt-six nations participaient à cette manifestation dédiée aux sciences, aux arts, à l'industrie et au commerce. Haïti en était.
Le pavillon haïtien avait été conçu par Eugène Maximilien, architecte à Port-au-Prince, et administré par M. Delsoin, Commissaire-Général du gouvernement de Port-au-Prince. La distinction est révélatrice : d'un côté l'architecte qui bâtit, de l'autre le diplomate qui représente. Ensemble, ils ont fait de ces 344 mètres carrés, plus que la Russie, plus que le Pérou, plus que la République dominicaine, un espace de dignité et de commerce. Le pavillon, un rustique palais de bois peint d'ocre et d'indigo, était abondamment rempli : café, cacao, coton, rhum, bois précieux, broderies, cigares Diquini, liqueurs Blas Vieras. Les tables étaient pleines de consommateurs savourant le café haïtien.
Des entreprises belges déjà présentes en Haïti participaient à cette présentation, comme la Société des plantations d'Haïti, installée à Bayeux. Et la cathédrale de Port-au-Prince elle-même était l'œuvre de Paul Perraud, ingénieur de construction bruxellois. Dans cette même cathédrale, un vitrail venait d'être exécuté selon les dessins de Paul Hagemans, artiste belge, une Sainte-Marie-Madeleine aux lignes et aux couleurs harmonieuses, accrochée dans la lumière caribéenne. Ces deux hommes, l'ingénieur qui a élevé les murs, le peintre qui a illuminé les fenêtres, ont laissé leur trace belge au cœur même de la capitale haïtienne, bien avant que quiconque ne parle de dentelle ou de religieuses.
Mais au centre du pavillon trônait un buste de bronze de Jean-Jacques Dessalines, le général, le libérateur, le fondateur de la nation haïtienne. Présenter Dessalines dans une exposition dominée par des puissances coloniales européennes, c'était un acte politique délibéré. La Belgique venait d'acquérir le Congo, exposant à Tervuren les « richesses » de son nouvel empire. Les pavillons algériens, indochinois, malgaches témoignaient de la vitalité du projet colonial français. Et au milieu de tout cela, Haïti exhibait le buste de l'homme qui avait chassé les colons et proclamé l'indépendance en 1804. Maximilien savait exactement ce qu'il faisait.
V. La question du Roi
À la clôture de l'exposition, le 7 novembre 1910, le roi Albert Ier s'entretint avec les représentants des nations étrangères. C'est lors de cet entretien que le souverain posa à la Légation d'Haïti une question dont la simplicité cache une profonde courtoisie diplomatique : que pouvait-il offrir à Haïti ?
La réponse de la légation fut immédiate, précise, et remarquable : la dentelle et la broderie. La demande n'était pas naïve, elle s'appuyait sur ce que les Belges avaient déjà pu voir dans le pavillon même : le pensionnat Saint Rose de Lima y exposait le travail artistique de ses élèves, et notamment, selon un témoin de l'époque, « un superbe rochet de dentelle aux fuseaux de prêtre qui ne serait pas indigne de la patiente habileté de nos célèbres dentières flamandes ». La graine était donc déjà plantée. Ce que la légation demandait, c'était de l'arroser.
On peut imaginer la surprise du souverain. On pouvait s'attendre à une demande d'investissements, de concessions ferroviaires, d'aide militaire ou de soutien diplomatique. La légation haïtienne demandait un savoir-faire artisanal, une technique féminine, un art des mains. Ce n'était pas naïveté ni modestie. C'était une vision.
La dentelle belge était, à cette époque, l'une des expressions les plus raffinées du génie artisanal européen. Bruges, Bruxelles, Malines avaient des traditions centenaires dans l'art de la dentelle au fuseau et de la broderie à l'aiguille. Ces techniques, enseignées dans les écoles de filles, conféraient une autonomie économique réelle aux femmes qui les maîtrisaient. Pour une légation haïtienne qui venait de montrer aux Belges le travail de ses écoles, et qui avait entendu les compliments sur la dentelle du pensionnat Saint Rose de Lima, demander ce transfert de compétences, c'était demander quelque chose de concret, de durable, de multiplicateur. C'était aussi, d'une certaine manière, répondre à une admiration par une demande d'égalité.
VI. Les religieuses et l'aiguille
La Belgique répondit affirmativement. Et la réponse fut plus précise, plus rapide et mieux documentée qu'on ne pouvait l'imaginer.
Le gouvernement de Tancrède Auguste avait à Bruxelles un ambassadeur du nom de Riboul de Pescaye. Ce diplomate avait assisté, lors de son séjour belge, à une exposition des travaux de broderie, de couture et de métiers féminins. Il en était revenu émerveillé. Il demanda à son gouvernement d'entreprendre des négociations auprès de la Congrégation des Filles de Marie en Belgique, une congrégation fondée par Cicercule Paridaens, d'origine belge, dont le charisme était précisément l'éducation. Un contrat fut signé en juillet 1913. L'équipe qui devait commencer la mission en Haïti était composée de religieuses et de laïques.
Le 3 décembre 1913, l'École Élie Dubois ouvrait ses portes au 195, rue du Centre, à deux pas du Palais national de Port-au-Prince. École professionnelle et technique pour filles, elle avait été conçue par analogie avec le Leuven Miniemen Instituut, l'institution belge de référence pour la formation féminine. Son curriculum était révélateur : couture, broderie, arts décoratifs, français, sciences et grammaire. Elle portait le nom d'un pédagogue progressiste haïtien et ancien ministre de l'Éducation, François-Xavier Élie Dubois, pour qui intelligence théorique et compétences techniques allaient de pair.
Ces religieuses s'inscrivaient dans le réseau des congrégations actives en Haïti depuis le Concordat de 1860, cet accord entre le Saint-Siège et le président Geffrard qui avait ouvert les portes du pays aux congrégations catholiques européennes. Mais les Filles de Marie Paridaens apportaient quelque chose de spécifique : un savoir-faire négocié au plus haut niveau diplomatique, intégré dans les programmes scolaires nationaux, et transmis aux jeunes Haïtiennes jusqu'au Brevet.
La congrégation n'est présente qu'en Belgique et en Haïti. Ce face-à-face exclusif, deux pays, deux cultures, une même aiguille, dit quelque chose de l'intensité discrète de ce lien.
VII. Le fil dans le tissu
Que reste-t-il aujourd'hui de cet enseignement ? La question est difficile à répondre avec précision. Mais voici ce que l'on sait. La famille Maximilien était l'une de ces familles de l'élite haïtienne qui portaient, de génération en génération, plusieurs vocations à la fois. L'Eugène Maximilien de la photo, architecte à Port-au-Prince, concepteur du pavillon de 1910, appartient à la même famille qu'un autre Eugène Maximilien, avocat et diplomate, qui allait devenir Consul Général d'Haïti à Miami, Ambassadeur délégué aux Nations Unies, Conseiller juridique du Département des Affaires Étrangères avec rang d'Ambassadeur itinérant. Père et fils ? Oncle et neveu ? La filiation exacte reste à établir. Mais la continuité est là, palpable : l'architecte bâtit le pavillon, le diplomate rassemble la mémoire.
Ce second Maximilien a consacré vingt ans de sa vie à collecter 240 volumes de correspondance diplomatique haïtienne, de 1847 à 1933, auprès de son oncle Ernest Leys, ancien Consul Général à New York, et des descendants des grands diplomates de l'époque. Cette collection monumentale, achetée en mai 1975 par le Schomburg Center for Research in Black Culture de la New York Public Library, dort aujourd'hui sur 40 bobines de microfilm, cote Sc Micro R-3702. Elle attend le chercheur qui viendra y lire, entre mille autres choses, l'histoire de ce pavillon d'ocre et d'indigo sur le plateau du Solbosch.
Mais il y a des traces dans le tissu même de la société haïtienne. La broderie haïtienne, présente dans les vêtements traditionnels comme le karabéla, dans les nappes et les ornements liturgiques des églises, dans certaines traditions artisanales qui perdurent dans des régions rurales, cette broderie porte peut-être en elle, sans le savoir, quelque chose d'un échange diplomatique vieux de cent quinze ans, scellé sur le plateau du Solbosch entre un roi belge et un diplomate haïtien dont nous avons failli oublier le nom.
Ce « peut-être » est important. La recherche historique ne peut pas encore affirmer avec certitude l'étendue et la profondeur de cet héritage. Les sources manquent, les archives sont dispersées, les témoignages sont indirects. Ce que cet essai propose n'est pas une démonstration close, mais une piste ouverte, une invitation à chercher, à croiser les archives, à interroger les mémoires familiales.
Il faudrait consulter le catalogue haïtien de l'Exposition de 1910, conservé à la Library of Congress à Washington. Il faudrait plonger dans les 240 volumes de la collection Maximilien au Schomburg Center, accessible sur microfilm, cote Sc Micro R-3702. Il faudrait interroger les archives des congrégations religieuses belges qui ont travaillé en Haïti dans les années 1910–1940. Il faudrait chercher dans les programmes scolaires haïtiens de l'époque la trace de l'enseignement de la broderie. Il faudrait, peut-être, demander aux vieilles couturières de Jacmel, des Cayes, de Jérémie, d'où elles tiennent leur art.
VIII. Tisser l'histoire
Je suis poète autant qu'historien, et je ne peux pas terminer cet essai sans dire ce qui me touche dans cette histoire au-delà de sa dimension documentaire.
Il y a quelque chose de profondément beau dans l'image de ces religieuses belges, venues d'un pays de dentelle et de brouillard, d'un pays où l'aiguille et le fuseau ont une histoire de plusieurs siècles, enseignant leur art dans les écoles de filles d'un pays caribéen, sous le soleil et les manguiers. Il y a quelque chose de profondément haïtien dans la réponse de la légation au roi : ne pas demander ce qu'on attend qu'on demande, mais demander ce dont on a réellement besoin. Il y a quelque chose de profondément humain dans ce fil qui relie, par-dessus l'Atlantique et par-dessus le siècle, un plateau bruxellois aujourd'hui couvert d'amphithéâtres universitaires et les mains d'une couturière de La Vallée-de-Jacmel.
Je pourrais continuer à parler d'archives et de microfilms. Mais il y a dans cette histoire un fil plus court, plus direct, qui passe par mes propres mains.
Ma grand-mère s'appelait Marie Antoinette Lhérisson, Manette, pour ceux qui l'aimaient. Elle avait appris la couture et la broderie chez les sœurs à Jérémie, puis elle était venue à Port-au-Prince, à l'École Élie Dubois, dans les années 1920-1930. Les Filles de Marie Paridaens lui avaient enseigné ce que leurs sœurs belges avaient traversé l'Atlantique pour transmettre, la patience de l'aiguille, la géométrie du point, la discipline du fil.
J'ai grandi avec elle. Et j'ai brodé avec elle.
Je ne savais pas, alors, que ces gestes avaient une histoire diplomatique. Je ne savais pas qu'ils remontaient à une conversation entre un roi belge et un diplomate haïtien sur le plateau du Solbosch, en novembre 1910. Je savais seulement que mes mains suivaient les siennes, et que quelque chose passait, quelque chose qui n'avait pas de nom mais qui avait une forme, une tension, une précision.
C'est cela, peut-être, la vraie transmission historique, non pas ce qui s'écrit dans les traités, mais ce qui se passe de main en main, sans que personne ne sache exactement d'où cela vient.
J'habite Uccle depuis quelques années. Près du Fond'Oie. Je passe parfois devant ce panneau de rue et je pense à Fondwa, à Mérisier Jeannis, à Eugène Maximilien l'architecte, aux religieuses belges qui ont traversé l'Atlantique avec leurs fuseaux et leurs aiguilles. Je pense à Manette, ses mains, et aux miennes qui ont appris des siennes. Je pense à ce que les histoires nationales ne racontent pas d'elles-mêmes, à ce qu'il faut aller chercher dans les marges, dans les archives dispersées, dans les noms de rues qui vous arrêtent un matin sur le trottoir.
L'histoire belgo-haïtienne est une histoire à écrire. Pas une histoire coloniale, Haïti n'a jamais été colonie de la Belgique, et c'est précisément ce qui rend leur relation intéressante. Une histoire d'échanges entre égaux, ou du moins entre deux nations qui se choisissaient librement : Haïti choisissant d'acheter des maisons belges pour reconstruire Jacmel, Haïti demandant la dentelle plutôt que les armes, la Belgique envoyant des enseignantes plutôt que des soldats.
Cette histoire mérite d'être racontée. Elle commence, peut-être, par une oie.
⁂
Notes et sources, Alain Turnier, Avec Mérisier Jeannis : Une tranche de vie jacmélienne et locale, Éditions Le Natal, Port-au-Prince, 1982. Rééd. 2019, Prix d'Histoire de la Société Haïtienne d'Histoire, de Géographie et de Géologie.
Haiti (Republic), Commission du gouvernement près l'Exposition universelle de Bruxelles, 1910. République d'Haïti : catalogue. Bruxelles, Imp. Ch. Kohlis, 1910, 84 p. + carte. Library of Congress, cote F1901 .H34 1910 (Daniel Murray Collection). Accessible en ligne : https://www.loc.gov/item/74217901/
Serge Jaumain et Wanda Balcers, Bruxelles 1910 : De l'Exposition universelle à l'université, Éditions Racine, Bruxelles, 2010. Worldfairs.info, section Exposition de Bruxelles 1910, pavillon haïtien. [https://en.worldfairs.info/expopavillondetails.php?expo_id=39&pavillon_id=3483]
UNESCO, Centre du patrimoine mondial, liste indicative de Jacmel. [https://whc.unesco.org/en/tentativelists/1947/]
Georges Michel, Les chemins de fer d'Haïti, 1989. Version en ligne : https://islandluminous.fiu.edu/part07-slide13.html
Le Nouvelliste, « L'École Élie Dubois : un nom, une histoire », Port-au-Prince. [https://lenouvelliste.com/article/15521/lecole-elie-dubois-un-nom-une-histoire]
Filles de Marie Paridaens, « École Élie Dubois ». [https://fillesdemarieparidaens.net/ecole-elie-dubois/]
Allen Morrison, Les Tramways de Port-au-Prince, Haïti. [https://www.haitian-truth.org/les-tramways-de-port-au-prince-haiti/]
Note : Plusieurs sources citées dans cet essai restent à vérifier et à compléter. La collection Eugène Maximilien est conservée au Schomburg Center for Research in Black Culture, New York Public Library (Sc MG 30, Sc Micro R-3702, 40 bobines de microfilm). L'auteur invite tout lecteur disposant d'informations complémentaires, notamment sur les congrégations religieuses belges actives en Haïti après 1910, ou sur les programmes scolaires haïtiens de l'entre-deux-guerres, à le contacter.
