Philippe Jean-François a eu une longue carrière dans le secteur des communications, en particulier à la radio. Il a évolué dans son patelin natal le Cap-Haïtien avant de migrer à Port-au-Prince où on l’a retrouvé à Radio Haïti, Radio Nouveau-Monde et Radio Métropole. À New York il faisait également partie de l’équipe de Radio Tropicale, Radio Soleil d’Haïti, Radio Optimum. Il a participé également à plusieurs autres médias dont Haïti en marche édité à Miami, en Floride, Creative Loafing à Atlanta et occasionnellement, la VOA (Voix de l’Amérique) Washington et Télé Média Montréal à titre de correspondant. Il a toujours éprouvé une véritable passion pour la littérature contemporaine, ce qui l’avait conduit à présenter une chronique littéraire à Radio Métropole. Retraité, il vit à New York où il se consacre à son autre passion la photographie.
Je l’ai rencontré chez lui à Valley Stream New York.
-Philippe, je suis très heureux de te revoir. Que fais-tu présentement ? comment est-ce qu’on parvient à gérer la radio, la littérature et la photographie en même temps. Ce sont des passions exigeantes, non ?
- Certainement, mais j’ai fini par abandonner la photographie et la radio depuis quelques années. Mais je dois rappeler que je suis un homme de grandes passions. Je considère la littérature comme une passion dévorante qui a bouffé, éclipsé les autres. La littérature était ma première grande passion. Très jeune, mes amis me voyaient comme un rat de bibliothèque. La radio venait en deuxième position. Mais cette dernière demande trop de sacrifices et devient à la longue épuisante. Quant à la photographie, je l’ai vraiment découverte que tardivement lorsque je suis arrivé à New York qui est d’ailleurs une très belle ville à explorer. Donc l’art photographique m’a séduit. J’adore le Noir et Blanc en photographie. Mais je n’ai plus le temps pour pratiquer la photo maintenant. Aujourd’hui la littérature et l’écriture l’emportent sur l’ensemble de mes activités. Pour ce qui a trait à la radio, depuis une dizaine d’années je me suis mis hors circuit. Pour le moment je pense à mes mémoires de journaliste, pour partager mes souvenirs avec le public. C’est au stade de projet.
-Je ne sais pas si j’ai raison, j’ai l’impression que tu te consacre davantage à l’écriture ou à la littérature. J’ai lu Cap-Haïtien, Excursions dans le temps, Voix capoises de la diaspora. Une étude publiée en 2008 sous la direction de Max Manigat, suivie d’un deuxième volume paru en 2014 toujours sous la direction de Max Manigat : Au fil de nos souvenirs (1920-1995). J’ai apprécié ta participation à ces deux publications. J’ai également admiré ton brillant article dans l’univers romanesque de Dany Laferrière sortie en 2014. Que prépares-tu pour 2025, ce 8 juin à Casegha ? Doit-non s’attendre à quelque chose d’inédit ?
- Le 8 juin 2025, mes amis et moi comptons recevoir les gens de la communauté haïtienne et tous ceux qui s’intéressent à la culture de chez nous pour une séance de dédicace de mon livre Kiskeya/Haïti, Cinq siècles de migration internationale. C’est un ouvrage qui met en relief les deux aspects de la migration en rapport avec Haïti. Dans un premier temps Haïti était le pays d’accueil pour nombre de réfugiés venus d’un peu partout. Des fois il faut remonter jusqu’à la période précolombienne pour trouver des invasions de peuples de la région. À partir de 1915 les occupants organisaient le départ d’ouvriers agricoles vers la République dominicaine et Cuba. Les premières grandes migrations d’Haïtiens vers la Caraïbe. Mais c’est dans les années 1960 que l’on enregistre vraiment les mouvements migratoires d’importance depuis Haïti. Il faut noter deux phases de la migration. Dans cette deuxième phase, l’on observe un flux migratoire d’une grande intensité avec les boat-people, les cadres moyens et supérieurs qui partent aux États-Unis, en Europe, en Afrique et en Amérique latine. Le cas d’Haïti s’inscrit dans le cadre d’un phénomène planétaire difficilement contrôlable. C’est devenu un thème d’actualité brûlante.
-Comment expliquer que cet amour de l’écriture t’engage dans une autre voie, celle de l’émigration et de l’immigration ? Les populations déplacées connaissent une vie très douloureuse n’est-ce-pas ? On ne peut rester insensible à ce phénomène planétaire ?
- On ne peut, en toute logique, rester indifférent à ce qui se passe aujourd’hui. C’est notre problème à nous tous. De quel côté où l’on se place. La migration concerne le genre humain à des degrés divers. En Haïti l’insécurité a occasionné des millions de déplacés à l’échelle nationale, sans compter ceux qui cherchent à fuir au risque de devenir la proie des requins de la mer des Caraïbes dans l’espoir de trouver refuge aux Bahamas et en Floride. Les migrants de la Méditerranée affrontent le même niveau de dangerosité. Ceux qui traversent la jungle de Darien pour aboutir aux États-Unis connaissent des situations tout aussi périlleuses.
-Comment expliquer le massacre de 1937 en République dominicaine. ? Y-a-t-il des doutes concernant le nombre élevé des victimes haïtiennes ?
- C’est une longue histoire qui est liée à l’ascendance personnelle, à la vie politique du caudillo dominicain Rafaël Leonidas Trujillo. Le massacre de 1937 est également lié à l’exploitation d’un antihaïtianisme virulent qui s’était développé chez nos voisins de l’Est. L’historien et chercheur indépendant Lauro Capdevila écrit à ce sujet « que Trujillo et l’armée dominicaine ont été formés dans la répression de la population haïtienne » Et Capdevila d’ajouter qu’à l’époque le régime de Trujillo commençait à s’essouffler, il a alors utilisé un fort courant anti-haïtien pour asseoir son pouvoir. En définitive « la croisade nationaliste et xénophobe a été trop exaltée, les accents belliqueux ont trop résonné pour qu’il soit possible de faire machine arrière sans se discréditer » estime Capdevila. Trujillo a laissé comprendre que c’étaient des paysans dominicains qui réglaient leur compte aux migrants haïtiens accusés de tous les maux y compris du vol de bétail. C’est totalement faux. L’armée dominicaine était partie prenante dans cette affaire. Les militaires avaient reçu l’ordre de ne pas utiliser d’armes à feu. On a tenté par la suite de réduire le nombre des victimes pour diminuer le montant des réparations. Et l’émoi du monde international. Le nombre des tués aurait atteint 25.000.
-Qu’est ce qui a pu causer cette « haïtianophobie » de la part de l’Amérique durant la grande peur du Sida dans les années 1980 ?
- Il y a plein de théories ‘’complotistes’’, les unes plus fantaisistes que les autres. Je m’abstiens de les exposer. Ce n’est pas la première fois qu’on utilise les Haïtiens comme cobayes ou comme bouc émissaire. En général ce sont les vainqueurs qui écrivent l’histoire. Dans le passé les conquistadors ont fait savoir que ce sont les autochtones d’Amérique qui ont transmis aux Européens la syphilis. Des chercheurs ont découvert en Italie un cimetière où tous les squelettes portaient des lésions en rapport avec la syphilis ; et ceci 200 ans avant le premier voyage de Christophe Colomb en Amérique. Toujours est-il que dans l’affaire d’accusation portée contre les Haïtiens disséminant le virus du Sida, la communauté avait vigoureusement protesté lors de la marche du 20 avril 90 qui avait fait trembler le pont de Brooklyn. Des scientifiques haïtiens avaient réagi à l’occasion pour condamner cette injustice.
-Comment peut-on éviter des tragédies comme Cayo Lobos.
-Tant qu’il existe des dirigeants corrompus et incompétents qui ne se soucient pas de la population, on peut s’attendre à tout. Le pire est toujours à craindre.
-Dans ton étude, y-a-il des cas de générosité d’Haïti envers d’autres pays ?
-Oui Haïti a aidé, dans le passé, beaucoup de pays de l’Amérique du sud à acquérir leur indépendance. On se souvient de Miranda et Bolivar. Ou encore de la Grèce, du Mexique. Les Haïtiens avaient offert l’hospitalité aux Juifs persécutés par le fascisme et le nazisme, au cours de la seconde guerre mondiale. Ce sont encore les Haïtiens qui ont aboli l’esclavage en République dominicaine.
-Peux-tu nous décrire l’atmosphère qui va régner le dimanche 8 juin à Casegha. Est-ce que l’entrée est libre ? Pas de prix d’admission ?
-Ce sera un événement culturel assez intéressant à plusieurs niveaux. Je n’en dis pas plus. Un programme bien élaboré en compagnie d’auteurs et d’éditeurs haïtiens. Un rendez-vous agréable à plus d’un titre. Le public est cordialement invité. Pas de frais d’admission.
