Le vendredi 29 mai 2026, la Radio France International (RFI) avait annoncé la nouvelle du décès de M. Edgar Morin a l’âge de 104 ans. Edgar Morin représente une figure emblématique des sciences humaines et sociales depuis les années ayant suivi la seconde Guerre mondiale de 1939-1945. Ce, avec l’élaboration et la diffusion du paradigme de la complexité au niveau de l’épistémologie à la fois comme cadre d’analyse de la réalité et perspective de production théorique. Mais, il y a mieux. Dans un contexte européen marque par l’affirmation du positivisme en France et l’accent mis sur la division du champ scientifique entre les sciences dites exactes ou naturelles et les sciences humaines et sociales, Edgar Morin avait produit une réflexion essayant de reconstituer l’unité du champ scientifique au niveau de la réflexion épistémologique et de l’interdisciplinarité. Enfin, Edgar Morin n’était pas un intellectuel étranger aux grands problèmes de l’heure. Il intervenait régulièrement dans ce que le grand philosophe allemand Jürgen Habermas de l’Ecole de Francfort appelle l’Espace public, notamment sur les ondes de Radio France International (RFI) à l’émission IDEES animée d’abord par M. Benoit Ruelle et ensuite par M. Pierre Edouard Deldique. Les récentes et dernières interventions d’Edgar Morin visaient à créer ce qu’il appelait l’émergence d’une nouvelle conscience écologique face au grand danger menaçant la planète. Dans le cadre de notre présentation du jour, nous verrons d’abord des aspects biographiques d’Edgar Morin et sa formation. Nous verrons ensuite la notion de paradigme pour présenter le paradigme de la complexité. Nous verrons enfin les applications méthodologiques de la pensée complexe au niveau des sciences humaines et sociales.
EDGAR MORIN REPERES BIOGRAPHIQUES
Edgar Morin est ne a Paris, France, le 9 juillet 1921 d’une famille juive. Son nom de naissance était David Salomon Nahoum. Il prendra par la suite le nom d’Edgar Morin. Apres ses études de licence en Droit et en Géographie, Edgar Morin avait continué à étudier comme autodidacte. Ce qu’il avait affirmé plusieurs fois dans les medias. « Je suis un autodidacte permanent et je me forme toujours » devrait-il affirmer un jour sur les ondes de la RTL. C’est ainsi que le jeune Edgar Morin devrait se constituer un savoir pratiquement encyclopédique dans les différents domaines des sciences humaines comme l’histoire, la philosophie, la sociologie, la méthodologie, l’épistémologie et publier des ouvrages et articles reconnues par la communauté scientifique. Par la suite, Edgar Morin devrait intégrer le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) de France comme Directeur de Recherche et enseigner dans plusieurs universités en Amérique Latine comme au Chili, en Argentine et au Mexique. Lors de l’occupation de la France par l’Allemagne en 1940 au cours de la Seconde Guerre Mondiale de 1939-1945, Edgar Morin avait combattu dans la résistance. Par la suite, prend position comme intellectuel engagé dans tous les grands débats concernant les problèmes du monde contemporain comme par exemple le néolibéralisme, le problème palestinien, l’accès à l’éducation, l’exclusion, l’immigration, la question environnementale.
LA NOTION DE PARADIGME
Pour le Grand Dictionnaire Larousse, un paradigme se définit comme « Modèle théorique de pensée qui oriente la recherche et la réflexion scientifiques ». Le terme vient du Grec Paradigma qui signifie Modèle, Représentation, Exemple. Pour la publication en ligne Wikipédia, « Un paradigme est — en épistémologie et dans les sciences humaines et sociales — une représentation du monde, une manière de voir les choses, un modèle cohérent du monde qui repose sur un fondement défini (matrice disciplinaire, modèle théorique, courant de pensée) ». Le terme a été développé et connu une très forte diffusion et utilisation dans les milieux scientifiques par Thomas Samuel Kuhn à travers son ouvrage de base : Structures des révolutions scientifiques paru en 1962 et traduit depuis dans une vingtaine de langues humaines. Depuis, on parle de paradigme fonctionnaliste, de paradigme structuraliste, de paradigme marxiste, de paradigme systémique de paradigme de la relativité générale, de paradigme ethno-psychiatrique, de paradigme écologique…
LE PARADIGME DE LA COMPLEXITE FONDEMENTS THEORIQUES ET METHDOLOGIQUES
Edgar Morin est connu dans les universités au niveau mondial à partir du paradigme de la complexité. Il s’agit d’un modèle de recherche et d’explication de la réalité présenté et développé dans les sept tomes de son ouvrage de base intitule La Méthode, principalement dans les livres : La méthode de la méthode, La nature de la nature et La vie de la vie. Edgar Morin a d’abord rejeté les présupposés de la pensée positiviste visant une simplification de la réalité pour l’expliquer à partir des fonctions algébriques. Ainsi, un phénomène social pourrait être fonction d’un autre phénomène. Exemple : Situation économique et Migrations. Le modèle fonctionnaliste peut étudier les relations entre ces deux variables et dans le cadre d’une analyse statistique de cas montrer les relations entre elles. Au dix-neuvième siècle, le biologiste Claude Bernard, père de la médecine expérimentale, avait posé les bases de la recherche et du diagnostic en médecine avec le modèle : Observation-Hypothèse-Expérimentation-Suivi et l’assertion que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Edgar Morin, dans le cadre du paradigme de la complexité renverse la tendance. Pour Morin, la réalité globale est éminemment complexe et peut pas être étudiée ni comprise dans des formules simples, simplistes et réductrices. Les phénomènes sociaux et physiques sont éminemment complexes. Ils ne possèdent jamais une cause unique. Les causes sont multiples et n’agissent pas de la même façon sur le phénomène. Souventes fois, et surtout en sciences sociales, les mêmes causes ne produisent pas les mêmes effets. Il faut prendre son temps pour bien identifier les causes et étudier leurs relations avec les phénomènes. D’abord, elles réagissent entre elles. Il y a en outre les rétroactions des effets sur les causes, la coexistence des contraires, les rapports entre organisé et inorganisé, entre ordre et désordre, formel et informel, visible et invisible etc…Pour Edgar Morin, les résultats de la recherche ne sont jamais définitifs et doivent donner lieu à de nouvelles recherches. Enfin, face à la complexité du réel, les chercheurs doivent développer l’interdisciplinarité et le dialogue permanent. Pour Edgar Morin, il ne suffit pas de dire de façon caricaturale, que la réalité est complexe. Il faut prendre son temps pour étudier cette complexité. Ce qui ramène le paradigme de la complexité très proche d’un autre paradigme en sciences humaines et sociales qui est le paradigme constructiviste.
EN GUISE DE CONCLUSION
La démarche a été pour nous, au niveau de cette présentation, de partager avec notre auditoire, les fruits de nos recherches concernant l’un des plus grands intellectuels et dont l’œuvre a marqué, dans une certaine mesure toute une trajectoire de recherche au niveau des sciences humaines et sociales. Il s’agissait de M. Edgar Morin. M. Umberto Eco, le célèbre auteur de Le nom de la rose, dans son ouvrage intitule Les limites de l’interprétation affirmait que l’on retrouve trois intentions et approches au niveau de l’œuvre d’un auteur. Il y a, selon M. Umberto Eco l’intention de l’auteur (intentio auctoris), l’intention de l’œuvre (intentio operis) et l’intention du lecteur (intentio lectoris). Si la première est fugace et parfois difficile, très difficile, voire parfois impossible à déterminer, même pour l’auteur de l’œuvre, la seconde est appelée à perdurer au-delà des frontières temporelles et spatiales et a rencontrer d’autres lecteurs et lectrices dans un processus constant et complexe de transmission d’informations, de connaissances et de constitution de nouveaux savoirs. Ainsi, d’après M. Umberto Eco, les livres ne sont nullement des objets inanimés. Ils parlent entre eux. Pour comprendre ce que dit un livre, il faut lire un autre livre, encore un autre et ainsi de suite. Nous nous retrouvons alors dans ce labyrinthe géométrique où le désordre en appelle à un ordre avec les livres comme seuls repères dont parle Jorge Luis Borgès avec sa fameuse Bibliothèque de Babel. Les bibliothèques sont donc les lieux d’un dialogue silencieux, constant, permanent, enrichissant et complexe entre les livres entre eux d’abord, entre les livres et les lecteurs ensuite, entre les livres et les subdivisions des communautés de lecteurs. La complexité est donc au cœur du processus de transmission des connaissances et de constitution des savoirs. En ce sens, l’œuvre de M. Edgar Morin est d’un apport considérable. Les réflexions d’Edgar Morin sur les causes des phénomènes, sur les causes des causes, sur les causes multiples, les rétrocessions des effets sur les causes, les analyses multi-variées et inter-sectionnelles réciproques, la pertinence de la question de l’environnement, toutes ces réflexions sont des apports appelées à régénérer le champ des sciences humaines et de la recherche. Le paradigme de la complexité est actuellement accepté et reconnu comme cadre d’explication des différentes formes et dimensions de la réalité globale. Il importe de continuer avec l’étude de cette pensée féconde à travers des ouvrages comme La méthode de la méthode, La nature de la nature et La vie de la vie. Et surtout mettre les possibilités méthodologiques du paradigme de la complexité en pratique dans des programmes de recherche de profondeur. Edgar Morin a été un intellectuel engage. Il avait participé comme soldat et officier dans les luttes de libération de son pays la France contre l’occupation nazie de 1940. Il prenait position sur les questions sociales, notamment sur les droits a l’éducation et l’immigration. En 2024, il prenait ouvertement position contre l’attitude du Gouvernement israélien actuel face au problème palestinien. Ce qui lui avait causé des poursuites par devant les tribunaux et un procès qu’il avait pu gagner. Il s’est battu pendant toute une vie comme intellectuel et comme militant de gauche pour l’avènement de pratiques scientifiques pluridisciplinaires et une société plus juste, plus humaine favorisant l’intégration de tous et toutes dans le respect des droits de la personne. Edgar Morin avait vécu et mené le bon et juste combat sur les plans intellectuel, social et politique de 1921 à 2026 sans jamais se laisser au découragement. C’est un exemple de l’intellectuel engagé pour les bonnes causes, celles de toute l’humanité. Qu’il repose en paix et que ses ouvrages continuent à être lus, à alimenter les recherches et commentés dans ce que le grand écrivain sémiologue Umberto Eco appelle l’Intentio operis (l’intention de l’œuvre). C’est notre vœu le plus entier.
Merci.
Jérôme Paul Eddy Lacoste,
Responsable de Recherche de la Faculté des Sciences Humaines
[1] Responsable de recherche de la Faculté des Sciences Humaines (FASCH) de l’Université d’Etat d’Haïti (UEH)
