Le monde littéraire et artistique haïtien est en deuil. Jean-Pierre Basilic Dantor Franckétienne d’Argent, plus connu sous le nom de Frankétienne, est décédé le jeudi 20 février 2025 à son domicile de Delmas, à l’âge de 89 ans. Figure emblématique de la culture haïtienne, il a marqué de son empreinte indélébile la littérature, le théâtre, la peinture et la musique de son pays. Né le 12 avril 1936 à Ravine-Sèche, un petit village de l’Artibonite en Haïti, Frankétienne a été élevé par sa mère dans le quartier de Bel-Air à Port-au-Prince. Malgré des conditions de vie modestes, sa mère, entrepreneuse respectée, a réussi à subvenir aux besoins de ses huit enfants et à offrir à Frankétienne une éducation solide. Cette enfance, teintée de défis et de résilience, a profondément influencé son œuvre et sa vision du monde.
Dans les années 1960, Frankétienne, aux côtés de Jean-Claude Fignolé et René Philoctète, a fondé le mouvement littéraire du spiralisme. Ce courant, inspiré par la forme de la spirale, symbolise le mouvement perpétuel, le retour cyclique et la complexité de l’expérience haïtienne. Le spiralisme se caractérise par une écriture non linéaire, mêlant prose, poésie et théâtre, reflétant le chaos et la beauté de la réalité haïtienne. Cette approche innovante a redéfini les normes littéraires traditionnelles et offert une nouvelle voix à la littérature haïtienne.
Une œuvre littéraire
« Dézafi » (1975) : Premier roman écrit et publié en créole haïtien, il offre une critique incisive du régime de Duvalier et dépeint la vie des Haïtiens sous la dictature.
« Ultravocal » (1972) : Cette œuvre emblématique du spiralisme mêle poésie et prose pour explorer les méandres de l’âme humaine et les tumultes de la société haïtienne.
« Mûr à crever » (1968) : Roman poignant qui aborde les thèmes de l’exil, de la souffrance et de la quête de liberté, reflétant les réalités brutales de l’époque.
« Les Affres d’un défi » (1979) : Œuvre qui témoigne de la lutte incessante du peuple haïtien pour sa survie et sa dignité face aux adversités.
Outre sa carrière littéraire, Frankétienne était également un peintre reconnu pour ses œuvres abstraites aux couleurs vives, notamment le bleu et le rouge. Ses toiles reflètent le dynamisme et la complexité de la culture haïtienne. En tant que dramaturge, il a écrit et mis en scène plusieurs pièces de théâtre, dont « Pèlin Tèt », qui a connu un succès retentissant en Haïti et dans la diaspora. Musicien et chanteur, il a également contribué à la richesse musicale de son parcours . Malgré les pressions politiques et les régimes autoritaires, Frankétienne a choisi de rester en Haïti, utilisant son art comme moyen de résistance et de témoignage. Son engagement envers son pays et sa culture lui a valu de nombreuses distinctions, dont le titre de Commandeur de l’Ordre des Arts et des Lettres en 2010 et le Grand Prix de la Francophonie de l’Académie française en 2021. En 2010, l’UNESCO l’a nommé Artiste pour la paix, reconnaissant son apport inestimable à la culture mondiale.
La disparition de Frankétienne laisse un vide immense dans le paysage culturel haïtien et mondial. Son œuvre, riche et diversifiée, continue d’inspirer des générations d’artistes et de penseurs. En célébrant sa vie et son héritage, nous honorons un homme qui a consacré son existence à l’art, à la culture et à la défense de l'identité haïtienne.
Godson MOULITE
