Le Syndrome de Stockholm ou l'amour de ses bourreaux : un mal endémique chez l’Haïtien

Haïti, depuis son indépendance à nos jours, est dirigée par moins de 58 chefs d'État. Ces derniers sont, pour la plupart, connus pour leur incompétence, leur manque de vision, leur autoritarisme, ainsi que leur mépris des biens publics, de la Constitution et des lois de la République, voire du peuple dans son ensemble (bien qu'ils en soient souvent issus). Au cours de leur règne, toujours maculé de sang, ce qu'ils réussissent le mieux généralement, et de façon systématique, c'est la déstructuration de l'État et l'affaiblissement des institutions, avec toutes les conséquences qui en découlent. Pour ceux qui ont conduit le pays durant ces dernières décennies, ils ont remporté la palme d'or pour leur responsabilité dans la descente aux enfers d'Haïti, en raison de leur politique anarcho-populiste et d'allégeance aveugle aux « Blancs », qu'ils soient de gauche ou de droite. Toutefois, triste est de constater que, quoique l'évidence de l'échec de ces autocrates, on trouve toujours un groupe de gens parmi leurs victimes qui les encensent soit de leur vivant, soit après leur mort. Ce phénomène s'appelle le «Syndrome de Stockholm», selon les psychiatres.

Le Syndrome de Stockholm est un phénomène psychologique étrange qui pousse une victime à développer de l’empathie voire de la sympathie pour son bourreau ou son tortionnaire. L'histoire du terme remonte à un hold-up dans une banque, Kreditbanken, à Stockholm, en Suède, le 23 août 1973 par Jean Éric Olson et Clark Olofsson qui séquestrent quatre employés, dont trois femmes et un homme. Après six jours, et à l'issue des négociations, tous les otages sont libérés sains et saufs. Chose étonnante, les ex-otages prennent fait et cause pour leurs agresseurs qui les avaient pourtant maltraités et tentent même de s'interposer face à la police venue les arrêter. À l'annonce du procès des malfrats, ils collectent de l'argent pour leur défense, refusent de témoigner contre eux, et certains leur ont rendu visite en prison, et l'une d'entre elle aurait même entretenu une relation amoureuse avec l'un des malfrats. C'est au psychiatre et criminologue suédois, Nils Johan Artur Bejerot (21 septembre 1921-29 novembre 1988), que ce comportement pour le moins insolite doit son nom. Il a ensuite été théorisé par le psychiatre américain Frank Ochberg en 1978.

En effet, cette pathologie s'identifie, au moins, par trois signes associés : d'une part, la victime développe un sentiment de compréhension, de sympathie face aux gestes et au discours de son agresseur, d'autre part, elle ne se plaint d'aucune agression, violence ou maltraitance, et enfin elle ne s'oppose pas à lui mais cherche à justifier ses actions. Elle peut se manifester dans une grande variété de cas (prise d’otages ou kidnapping, chantages de tous genres, violences contre les femmes, agressions sexuelles, abus d'autorité…) et dans les milieux familial, professionnel et politique. Le cas le plus célèbre est celui de Patricia Hearst, 19 ans, fille de Randolph Hearst, un milliardaire américain, enlevée par un groupe terroriste, en 1974, et qui a aidé, par la suite, ses ravisseurs à cambrioler une banque et exprimé son soutien à leur cause militante. Citons également l'histoire de l'Autrichienne Natascha Kampusch en 1998, gardée huit ans en captivité et attachée à son bourreau qui, lui, a fini par se suicider. Ou encore les déclarations émouvantes devant les caméras de Patricía Abravanel, fille du magnat brésilien des médias, Silvio Santos, en faveur de ses agresseurs, lors de sa libération, le 28 août 2001, une semaine après avoir été enlevée chez son père.

Il est à noter que l'inverse peut tout aussi se produire : les preneurs d'otages ou les agresseurs font preuve d'empathie envers leurs victimes. On parle dans ce cas de «Syndrome de Lima». C'est aussi lié à une prise d'otages (quelque 500 personnes, dont des diplomates, des responsables militaires et des dirigeants d’entreprises) qui a eu lieu en décembre 1996, à l'ambassade du Japon, à Lima, Pérou, au cours de laquelle les ravisseurs ont progressivement relâché un grand nombre de captifs, les plus précieux, tout en refusant de les exécuter, malgré les injonctions de leurs dirigeants, en raison de la sympathie qu'ils leur inspirent, avant que l'assaut final soit lancé le 22 avril 1996, après 126 jours de résistance pour libérer les autres. Ces deux phénomènes, qui surprennent aussi bien les spécialistes que les néophytes, ont inspiré de nombreux romans, films et séries parmi lesquels «The Town» de Ben Affleck, «Des gens impitoyables» de Griffin Dunne, «Le monde ne suffit pas» de James Bon, «La ligne verte » de Franck Darabont «La casa de Papel» d'Aleix Pina. Et on trouve dans certaines formes de la pensée marxiste des idées connexes pour expliquer la raison pour laquelle le prolétariat ne se soulève pas contre ses oppresseurs.

Dans la vie politique haïtienne, et au regard des faits qui jalonnent notre histoire, le Syndrome de Stockholm nous apparait comme un mal endémique chez nous. Nombreux sont les compatriotes qui ne s'indignent jamais devant la tyrannie et la bêtise des dirigeants politiques responsables de leurs misères et souffrances. Au contraire, ils cherchent à justifier leur cynisme, leur autoritarisme et leur cupidité. Ces victimes naïves, devenues même fanatiques, vont jusqu'à idolâtrer leurs bourreaux. Pour elles, ils ont toujours raison et sont perçus comme des enfants de chœur, des libérateurs, ou des envoyés du ciel mal compris dont l'échec doit être imputé à leurs adversaires considérés très souvent comme des terroristes ou des ennemis de la République, selon le cas. Ainsi brandissent-elles toujours la «théorie du complot» pour disculper ces hommes d'État malhonnêtes de leur gestion catastrophique, y compris de leur répression sauvage contre les opposants. Toute tentative pour leur dessiller les yeux se révélerait vaine, car elles sont réfractaires à la vérité, et cela, quitte à ce qu’elles se brouillent avec leurs proches ou amis.

Je ne parle pas de ces soi-disant collaborateurs ni des « collabos », dont l'admiration ou l'allégeance au chef s'inscrit dans une forme de lèche-botte ou de réalisme malsain visant à satisfaire uniquement leurs intérêts mesquins. «Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l'écoute», dit-on. Mais bien de ces gens-là qui n'ont pas accès aux services de base, végètent dans la misère, alors qu’ils restent convaincus de la bonne foi du leader et s’attachent jusqu’au bout à ses «idéaux», toujours creux et farfelus. Ainsi faut-il un changement de paradigme dans les rapports entre les dirigeants et dirigés en Haïti, axés sur le paternalisme ou le maternalisme, si on aspire à une autre société. Les slogans des candidats aux élections, tels « Papa Pèp » « Banm manmanm », en disent long. Ces derniers se croient toujours investis d'une mission sacro-sainte pour diriger la destinée de la Nation et ne se gênent même pas, une fois au pouvoir, pour s'affubler des titres ronflants dans leur crise de délire ou de mégalomanie. Ils se font appeler le Père de la Nation ou de la Révolution, Roi, le Libérateur, « Après-Dieu », et j'en passe. Au final, leur bilan en dévoile  une réalité tout autre et dissipe tout doute. Tous les indicateurs de développement sont au rouge. Avec un produit intérieur brut (PIB) par habitant de 1149,50 US et un indice de développement humain classé 170 sur 189 pays en 2020, Haïti reste le pays le plus pauvre de la région de l'Amérique latine et des Caraïbes et parmi les plus pauvres du monde, selon le rapport du programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), publié le 15 décembre 2020.   

Somme toute, pour une personne atteinte de Syndrome de Stockholm, se reconstruire est un processus long. L’expérience subie peut être si bouleversante que la personnalité de la victime est profondément affectée. Un suivi médico-psycho-social se révèle indispensable par des spécialistes en la matière. En politique, il est nécessaire de reformater les citoyens, à travers une politique d'éducation inclusive et nationaliste susceptible de créer une nouvelle génération d'hommes et de femmes qui soient bien imbus de leurs responsabilités citoyennes et capables de distinguer le laid du beau, le vrai du faux. Autrement dit le démagogue du démocrate. Le mandataire a pour obligation d'œuvrer à l'amélioration des conditions de vie de ses mandants, sinon on le met hors jeu, sans état d'âme. Et toutes formes de violence sont à écarter dans ce processus démocratique, sauf si elles se révèlent nécessaires et inévitables. Heureusement, à côté de ses nombreux malades du Syndrome de Stockholm dont il faut se plaindre parce qu'ils font pitié, il existe des hommes et des femmes lucides, conséquents et courageux, des avant-gardistes qui n'ont jamais eu peur de dénoncer, et cela, au péril de leur vie, les dérives totalitaires et la cupidité de nos dirigeants dont le seul souci est de s'enrichir gloutonnement avec leurs clans tout en servant la cause ou les intérêts de l'oligarchie antinationale. Ce qui fait d'eux, tous des zéros appartenant déjà à la poubelle de l'histoire.

  Junior Antoine

junylevoyageur@gmail.com

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