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Comment mieux comprendre le sens de la cérémonie du Bois Caïman et du soulèvement général des esclaves dans l'histoire de la révolution ayitienne

Comment mieux comprendre le sens de la cérémonie du Bois Caïman et du soulèvement général des esclaves dans l'histoire de la révolution ayitienne

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Résumé

      La cérémonie du Bois Caïman est perçue comme déclencheur de la révolution ayitienne, parce qu'elle incarne un rituel sacré de libération, selon certains historiens. Cependant, sa nature oscille entre mythe symbolique et fait historique par un système de croyance, refus ou acceptation de l'autre devant un Dieu vénéré par les anciens colons. Alors, faut-il privilégier l’exactitude factuelle de cette date ou la portée symbolique de l’événement ? On peut se poser donc que la force du Bois Caïman réside davantage dans sa charge symbolique que dans ses détails factuels face à un antagonisme de croyance religieuse d’anciens colons. D'où mémoire collective, légitimité historique, conflits idéologiques vaudou/christianisme prennent place dans l'échafaudage de cette date historique. Le professeur Derinx Petit Jean nous aide à analyser cette perplexité autour de Bois Caïman, rituel fondateur (I) dans ce débat historiographique et religieux (II) pour enfin déchiqueter les enjeux mémoriels et identitaires (III) liés à la question. Bon voyage à ce numéro particulier !

Introduction

    La cérémonie du Bois caïman est « un événement fondamental dans l'histoire de la révolution ayitienne », révèle le spécialiste en histoire d'Ayiti, le professeur Derinx Petit Jean lors d'un tête-à-tête avec nous. Eu égard à cette discussion, l'on comprend que, souvent perçue comme l’étincelle de la révolution ayitienne, cet événement historique majeur soulève un problème de croyance qui vogue entre mythe sacré et/ou fait historique factuel à discuter. Si certains historiens comme Petit Jean la voient comme prélude sacrée à la liberté proclamée par Sonthonax, d’autres en contestent les détails de cette sacralité et rejettent d'un revers de main son impact de libération; tandis que d'autres, greffés dans les troncs importés du christianisme ou pour le moindre, ignorent ce que veulent dire mémoire, histoire et patrimoine/matrimoine, jusqu'à endurcir leur position en la mésinterprétation de la situation d'instabilité politique d’Ayiti. Cette controverse aiguë laisse torpiller une question pertinente autour de l'histoire d'Ayiti à tel point que l'on s'en tient à se demander faut-il privilégier l’exactitude factuelle ou la portée symbolique de cet événement historique ? Alors que son essence de pouvoir, d'un attrait historique et traditionnel épatant réside dans le rituel qui donne sens à l'histoire de la révolution ayitienne. D'où l'enjeu consisterait dans la contradiction d’un peuple qui a donné sens à l'humain et à l'humanité s'agissant de la question de liberté, d'égalité naturelle de tous les hommes, de toutes les femmes peu importe où ils/elles se trouvent, marquée d'une lutte inlassable entre la croyance du vaudou par une minorité consciente, agissante et le christianisme (catholicisme et protestantisme) d'une majorité dogmatisée par l'évangile occidentaliste importé avec une gnose d'espérance céleste. Cette divergence de croyance incarne un océan idéologique hautement conflictuel entre mémoire spirituelle superstitieuse et légitimité historique au sein d'un même peuple, issu d'une même histoire (brisée les chaînes d’esclavage occidentalo-centré).

  1. Bois Caïman, rituel fondateur

1.1. Une combinaison historique

     Partant de l'idée que la cérémonie du Bois Caïman, survenue dans la nuit du 14 au 15 août 1791, transcende le récit convenu de la simple réunion conspiratrice d’esclavagisés, en acceptant que plusieurs auteurs conscients en discutent affirmativement. A cela, Jean Price-Mars investie la table de notre discussion, avec dans son djakout l'essai dAinsi parla l’oncle, (1928), bien sûr que ce n'est pas l'oncle Sam, connaissant son attrait particulier pour la diplomatie et les relations internationales, c'est plutôt la parole de Boukannen etc., à travers laquelle il la décrit comme un « baptême de feu » où la mémoire africaine et la volonté d’affranchissement se nouent dans un pacte sacré. De surcroît, Michel-Rolph Trouillot qui prend place à notre discussion historique à travers Silencing the Past (1995) avertit pourtant que la mémoire populaire en a façonné une dramaturgie, gommant parfois la complexité des faits pour en faire un mythe fondateur. J'introduis à bord de ce point de vue la professeure Suzy Castor, qui ne porte pas sa robe africaine pour « belle toile »; elle la qualifie de l'un des premiers pions déplacés, suivis de la révolte générale des esclavagisés, pour aboutir à la révolution ayitienne; à travers La révolution haïtienne (1971), elle rappelle qu’il s’agit d’un moment-charnière, préfigurant la proclamation de liberté générale par Sonthonax (29 août 1793), mais dont l’historicité exacte – identité religieuse de Boukman, localisation précise, rites pratiqués – reste disputée. Cette controverse, alimentée depuis bien avant l'invasion physique à la fois douce et amère des américains sur le sol ayitien (1915-1943) par le mouvement indigéniste et l’« Union patriotique » plus précisément en 1939, oppose la lecture patrimoniale/matrimoniale et symbolique à la quête positiviste de vérité factuelle. Ainsi, au-delà de la célébration, Bois Caïman devient-il un champ de tension entre mémoire, mythe et critique historique; d'où l'enjeu est d'essayer de comprendre son sens à travers l'essence tant discutée.

1.2. Événement fondamental dans l'histoire de la révolution ayitienne

      À l'occasion de la 234e année marquant l'anniversaire de la cérémonie du Bois Caïman, le spécialiste en histoire d’Ayiti, le professeur Derinx Petit Jean, a qualifié ce grand moment historique d’un « événement capital pour la révolution ayitienne de (1791-1804) ». Événement qui, selon lui, représente une reconstruction de l’être ou du moins une « Philosophie ontologique » qui donne sens à une vision de liberté et d’égalité de l’être en tant qu’être fait de droits inaliénables et doué de leurs respects avec dignité, intégrité et humanité et soutenue par une détermination des esclavés, calquée sur le « vivre libre ou mourir, ou, liberté ou la mort » afin de « reconstruire une humanité des hommes noirs et des femmes noires » à travers le monde.

      Ce point de vue voulait incarner l'idée selon laquelle il ne s’agit pas uniquement d’un acte de révolte circonstancielle, mais d’une véritable reconfiguration de la condition humaine, un dépassement du statut imposé de « non-être » auquel la colonisation et l’esclavage avaient réduit les Africains arrachés de leur terre natale par des conditions capitalistes, extractivistes et inhumaines. En ce sens, le Bois Caïman peut être vu comme un acte inaugural de désaliénation générale ou une praxis collective par laquelle les esclavés proclamaient leur refus de l’inhumanité en érigeant la liberté et l'égalité naturelle de tous les hommes et de toutes les femmes non pas comme simple privilège mais comme essence constitutive de l’existence humaine, peu importe sa couleur de peau.

      Cette « Philosophie ontologique » évoquée par le professeur Petit Jean s’inscrit dans une dialectique de la reconnaissance de l'autre : la lutte ne visait pas uniquement à briser les chaînes matérielles, mais aussi à réhabiliter la dignité, à l'intégrité des hommes et des femmes et à redonner consistance à une subjectivité niée depuis plus de trois siècles. C’est pourquoi l’option du « liberté ou la mort » ne se réduit pas à une posture héroïque, scénique ou tragique, plutôt elle témoigne d’un impératif existentiel où l’esclavagisé ne pouvait survivre en tant qu’être que dans et par la liberté ou le respect de principe de droit d'avoir des droits en tant que sujet de droits comme tout animal social ou politique. Ainsi, la cérémonie du Bois Caïman, c'est aussi la position de la Docteure Suze Mathieu, inaugure-t-elle une nouvelle conception de l’humain, de l'être, une universalité qui se construit à partir de la marge, et qui revendique pour « l’homme noir, la femme noire » le droit de reconstruire une humanité plénière, non pas en dehors, mais au cœur même du monde pour banir le logarithme de la colonialité extractiviste et mangeur d'hommes et de femmes noirs.

Il. Débat historiographique et religieux

2.1. Sens de la cérémonie

      Le symbolisme de la « cérémonie du Bois Caïman » dans le contexte actuel peut prendre plusieurs sens. Selon des chercheurs comme le professeur Derinx, « la cérémonie du Bois Caïman a donné naissance à une nouvelle vision du monde : la liberté et l’égalité de l’être » peu importe l'origine de son ontologie sociale. Cette vision du monde, a ajouté le professeur, charrie « un niveau de solidarité énormément éclaté entre les différents groupes d’esclavagisés et un niveau d’organisation extrêmement soudé par un pacte de conditionnement social nouveau, débouchant sur l’éclatement du soulèvement général des esclavés le 22 août 1791 ».

      Cette affirmation traduit une compréhension de la cérémonie comme plus qu’un simple rassemblement religieux ou conjoncturel, en cela elle constitue l’acte fondateur d’une communauté de résistance, où les esclavisés, transcendés par leur commune douleur et leur commune espérance, ont construit une conscience collective. Ainsi, le Bois Caïman doit-il être appréhendé comme une praxis sociale où l’imaginaire religieux issu de Bois caïman, la mémoire ancestrale et l’exigence politique se rencontrent pour produire une vision de l’humain affranchi des chaînes de l'esclavagisation. Le pacte de solidarité, mentionné par le professeur, témoigne de ce que la cérémonie ne se limitait pas à l’invocation spirituelle, mais instaurait une sociologie de la forte résistance : une configuration nouvelle de rapports sociaux où l'asservir se définissait comme acteur de son histoire.

     La nuit du 14 août 1791 avait marqué un nouveau tournant dans l’histoire coloniale esclavagiste d’Hayti. La cérémonie du Bois Caïman avait, de plus en plus, pris un nouveau cap, qui allait faire tomber le voile du joug esclavagiste pour déboucher sur l’indépendance d’Hayti. « Il est un moment, poursuit le professeur, à la fois historique et spirituel incarnant le courage et la solidarité entre les opprimés de Saint-Domingue d’alors, face à un système oppressif qui crée et maintient une condition de vie abjecte et inhumaine mise en place au travers de Code Noir par la métropole extractiviste-capitaliste », a-t-il avancé le professeur d’histoire d’Hayti à la Faculté des Sciences Humaines (FASCH) de l’Université d’État d’Haïti (UEH).

     Cette nuit du 14 août apparaît ainsi comme un moment de bascule, où l’histoire cesse d’être seulement le récit imposé par la colonie et devient le lieu d’une auto-affirmation. L’oppression séculaire trouvait donc sa limite dans la constitution d’une subjectivité insurgée, banalisée. C’est pourquoi le caractère à la fois historique et spirituel de l’événement ne peut être réduit à une anecdote, il incarne plutôt le passage de la résignation imposée à la révolte consciente, la résistance réelle, le surgissement d’une volonté collective qui se nourrit à la fois des traditions africaines et d’une exigence universelle de liberté, d'intégrité, de dignité et de reconnaissance du respect de droits d'avoir des droits comme tout sujet de droits. L’analyse du professeur situe donc la cérémonie dans la dialectique de cheminement de la fin de l’oppression et de la concrétisation de la libération définitive des opprimés de la colonie de St Domingue; elle est la réponse spirituelle et politique d’un peuple nié depuis toujours, mais qui se redéfinit comme porteur d’une nouvelle universalité ontologique sans distinction aucune.

     La cérémonie du Bois Caïman évoque en cela un moment charnière dans l’histoire d’Hayti qui symbolise le « courage et la solidarité des opprimés face à un système colonial brutal », a ajouté le professeur. Cette brutalité avec pour socle juridique le « Code Noir », un ensemble de lois de 1685 pour réguler la vie des esclavés noirs dans les colonies françaises. « Ce code légitime la traite des esclavagisés et instituent des conditions de vie extrêmement dures pour ces derniers », a indiqué le professeur.

    Ainsi, la cérémonie apparaît-elle comme l’acte concret qui s'attaque au système exclusif, ségrégationniste et extractiviste-capitaliste de la colonie de St Domingue, un anti-Code Noir, comme sa négation radicale. Si le Code Noir représentait l’ossature juridique de système de esclavagiste, inscrivant dans la loi l’inhumanité et la chosification du Noir, le Bois Caïman fut l’acte inaugural de la ré-humanisation suivant le cheminement d'autres actes décisifs pour passer à l'acte définitif : la proclamation d'indépendance d'Ayiti. Le « courage et la solidarité » invoqués par le professeur ne renvoient donc pas seulement à des qualités morales, mais à une refondation ou restructuration du lien social total, à une réécriture des normes, à une proclamation de l’égalité ontologique et de la liberté générale de tous les êtres humains. En ce sens, l’événement dépasse les limites de Saint-Domingue, il s’inscrit dans la longue histoire universelle de la liberté des hommes et des femmes, comme un moment où les opprimés non seulement refusent leur condition imposée de toutes parts, mais fondent une autre conception du monde de l'être dans ses dimensions naturelle, politique et sociologique.

     Le chargé de cours d’histoire d’Ayiti à l’Université d’État d’Haïti (UEH), à la Faculté des Sciences Humaines, le professeur Derinx Petit Jean, met le cap sur l’aspect historique et spirituel de la résistance des opprimés, soulignant que « cette période a été marquée par une lutte collective pour la liberté et la dignité humaine alimentée par des esprits et des dieux des esclavés contre le dieu des colons blancs » (voir le discours de Boukman).

     Cette observation du professeur illustre que la résistance des opprimés ne se déployait pas uniquement sur le champ des armes, mais également sur celui des symboles ritualisés, rythmés à la croyance, et de la transcendance. Elle marque le point d’intersection entre deux visions du monde : l’une, coloniale, qui instrumentalise le Dieu chrétien, comme un dieu dans le vodou haytien, catholique afin de sacraliser l’ordre esclavagiste ; l’autre, insurgée, qui réhabilitent les divinités africaines, transplantés sur le sol d’habitations des esclavagisés, comme puissance d’émancipation de la paix intérieure. Ce conflit spirituel révèle un affrontement anthropologique fondamental au point où il s’agissait de substituer à un Dieu du pouvoir et de l’exclusion un panthéon de la libération, de l'intégrité nan bon ti mamit et de la dignité de tous/toutes et pour tous/toutes. De ce point de vue, la cérémonie du Bois Caïman apparaît comme une cassure, une rupture ou une « contre-modernité », un lieu où les dominés réinventent un horizon d’être, avec conviction, détermination et respect de la reconnaissance du principe de droits d'avoir des droits à travers un langage spirituel capable de restaurer la dignité humaine niée par les colons avec leur politique de discrimination sociale enragée.

    Il s’agit, a-t-il insisté, d’un « moment fondateur dans l’histoire d’Ayiti, qui a mené à la révolution ayitienne (1791-1804) ». C’est la première révolte d’esclavagisés réussie qui a abouti à l’abolition de l’esclavage et à l’indépendance du pays d'Hayti.

     Ce moment fondateur se situe dès lors au carrefour de l’histoire mondiale. Là où la Révolution française proclamait en 1789 « liberté, égalité, fraternité », tout en excluant de ce cercle les Noirs et les esclavagisés, la révolution ayitienne vint accomplir dans le réel ce que l’Europe laissait en suspens ou sous les talons de l'économie ethnocidaire du capitalisme occidentaliste. Passant nous voir à la table de cette discussion, avec dans son alfò le discours sur le colonialisme, Aimé Césaire soutient que c’est à Ayiti qu’« une idée folle, celle de l’égalité des races et de la liberté universelle, trouva enfin sa cohérence pratique ». En ce sens, le Bois Caïman ne fut pas seulement une étape locale, il fut une réplique philosophique à l’hypocrisie de l’universalisme occidentalo-centré.

      Répondu à l'appel de notre table de discussion, Frantz Fanon, dans Les Damnés de la terre, fort de ses propos, rappelle que « toute libération authentique commence par une révolte existentielle», une « désaliénation totale » où l’opprimé cesse de se voir à travers les yeux de l’oppresseur. La cérémonie du Bois Caïman préfigure cette désaliénation, ce qui explique que les esclavagisés, en choisissant le « vivre libre ou mourir », refusaient la logique hégélienne de l'assignation performative nominale « maître et de l’esclave » telle que décrite dans la Phénoménologie de l’esprit. Là où Hegel voyait dans l’esclavagisé l’être condamné à rester dominé, l’expérience ayitienne démontra qu’un esclavagié (ce que Hegel appelle lui-même “esclave” acceptant implicitement ses conditions inhumaines générales) pouvait inverser la dialectique et devenir le sujet fondateur  de droits et d’une nation.

     La première révolte d’esclavagisés réussie, aboutissant à l’abolition de l’esclavagisation, de la chosification des hommes et des femmes à l’indépendance de l'un des sols spoliés par des puissances expansionnistes occidentalistes, n’est pas seulement une victoire militaire, elle est un acte philosophique majeur, une révolution anthropologique mêlant de rituels folkloriques et vaudouesques. Elle a inscrit pour la première fois dans l’histoire universelle la preuve concrète que la liberté et l'égalité de tous les êtres, tentatives échouées à plusieurs reprises par des tenants aspirant à un nouvel ordre mondial d'égalité et de liberté pour tous, dont Spartacus. D'où les questions de jouissance de liberté, d'égalité, d'intégrité et du respect du principe de droits inaliénables d'avoir des droits ne peuvent être l’apanage d’un continent, d’une couleur ou d’une classe ou d'une sphère du monde qui se croit qu'être modernisé c'est piller, violer, voler, spolier et réduire l'Autre à des conditions inhumaines pour ensuite l'exploiter pendant des siècles, mais qu’elle constituait bien la vocation ontologique de tout être humain peu importe où il/elle se trouve.

       A cela, replacer la cérémonie du Bois Caïman dans une perspective élargie, c’est comprendre qu’elle ne fut pas un simple acte de révolte locale, mais une proclamation universelle de dignité et de liberté de tous les hommes et toutes les femmes, pour décrocher le respect du principe arendtien, le droit d'avoir des droits. À l’instar de la Révolution française, qui, par ses idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité réductionnistes, circonscritistes, a bouleversé l’ordre monarchique européen, le Bois Caïman porta une parole de rupture encore plus large et radicale dont l'écho a ébranlé l'ordre du système capitaliste ethnocidaire : celle d’esclavés qui, du fond de la nuit des plantations coloniales, osèrent affirmer que l’humanité ne saurait être fragmentée entre maîtres et serviteurs chosifiés. De la même manière, les tenants de luttes de décolonisation du XXᵉ siècle, en Afrique, en Asie ou dans les Caraïbes, s’inscrivirent dans ce sillage de nouvel ordre mondial, appuyant sur l'exemple du Bois caïman et de la révolution ayitienne pour prolonger l’élan libérateur initié à Saint-Domingue en 1791, en réclamant la fin de l’asservissement, qu’il fût racial, ségrégationniste, économique ou impérial. L’écho du Bois Caïman résonne donc comme un archétype de la résistance universelle; un creuset redondant où se rejoignent la mémoire de plus grandes révolutions modernes et l’espérance des peuples dominés, faisant de l’événement un jalon incontournable de l’histoire mondiale dans sa totalité des luttes pour l’émancipation, le droit d'avoir des droits, le respect de l'humain et de l'humanité.

      En cela, replacer la cérémonie du Bois Caïman dans une perspective transhistorique et transnationale, c’est reconnaître qu’elle constitue une matrice de l’imaginaire universel de la liberté, de l'égalité ou du droit de faire ou exiger de reconnaître ses droits d'avoir des droits; c'est donc un pas vers le canevas du respect, de la résistance ou de la reconnaissance de droit d'avoir des droits en tant que humain comme tout humain. Si la Révolution française de 1789 a proclamé les droits de l’homme et du citoyen, force est de constater – comme le rappelle Michel-Rolph Trouillot (Silencing the Past, 1995, pp. 156-234 et passim) – que ces droits furent longtemps réservés aux élites blanches, excluant les peuples colonisés et asservis. Or, dès août 1791, les insurgés, les captifs ou esclavagisés expatriés à Saint-Domingue, à travers le serment du Bois  Caïman, actualisent ces principes en leur donnant une portée radicalement inclusive, générale et universelle au point que la liberté, l'égalité naturelle des hommes et des femmes ne pouvait être partielle, elle devait embrasser l’ensemble du genre humain, quelque soit l'endroit où il/elle se trouve sur terre. Ce geste fondateur, qui aboutit à la proclamation d'indépendance d'Ayiti en 1804, et anticipe de manière éclatante les luttes de décolonisation du XXᵉ siècle à travers le monde, fait mouche sur la question des droits universels des hommes et des femmes. Eu égard à cette discussion, Aimé Césaire qui y table, fait assomption de premier exemple pour un nouvel ordre mondial, dans son Discours sur le colonialisme (1950), ainsi que Frantz Fanon, dans Les Damnés de la terre (1961, pp. 102-146 et passim), ont tous deux montré que les indépendances africaines, caribéennes ou asiatiques s'inscrivent dans une filiation directe avec cette première révolution des opprimés d'Ayiti. J'introduis l’historien CLR James sur la table de notre discussion qui, dans The Black Jacobins (1938), avait déjà établi ce lien en voyant dans Saint-Domingue une « répétition générale » des révolutions anticoloniales à venir. Dès lors, le Bois Caïman ne saurait être perçu comme un simple épisode religieux ou insurrectionnel mais s’impose comme un jalon de l’histoire mondiale, là où se rejoignent les aspirations de la Révolution française et les combats des peuples décolonisés, en témoignant d’un héritage planétaire de résistance et d’émancipation de respect ou de reconnaissance de l'autre ou du moins de droit d'avoir des droits pour tous les hommes et pour toutes les femmes.

2.2. Ouverture sur d'autres voies favorables à la lutte pour l'indépendance

     La cérémonie du Bois Caïman s'ouvre sur d'autres moments historiques en prélude de la lutte pour l'indépendance de 1804, comme le soulèvement général des esclavés le 22 août 1791, la proclamation de l'affranchissement général des esclavagisés par Sonthonax le 29 août 1793, l'accélération de la rébellion contre les colons dans les plantations, entre autres faits majeurs.

    Quant au 22 août 1791, date de l'application où doit concrétiser les idées de la cérémonie du Bois Caïman, elle est indubitablement perçue comme un moment emblématique dans l'histoire de la révolution ayitienne, avec un personnage incontournable puissant et motivé, Boukman, le prêtre du vaudou.

    Ce rassemblement, dirigé par ce leader spirituel et charismatique, Boukman Dutty (né en Jamaïque selon certains observateurs et chercheurs), est considéré par beaucoup comme le point de départ de la révolte des esclavés à Saint-Domingue, qui allait aboutir à l'indépendance d'Hayti en 1804.

    « Ce moment est célébré comme un symbole de libération du joug de l'esclavage et comme la fierté d'un nouveau itinéraire historique d'un peuple croupi sous le joug colonial depuis près de quatre siècles », a renchéri le professeur.

2.3. Diverses contradictions

    La proclamation de Sonthonax peut être vue, d’abord comme yon kout espedisyon ou yon lwil (rituel surnaturel du vaudou ayitien orienté à l'encontre de quelqu'un qui a posé préjudice contre un autre) contre les colons, ensuite comme un acte légal décisif qui a transformé la révolte en une lutte pour la liberté totale, suite au soulèvement général des esclavagisés le 22 août 1791. Cette proclamation marque un moment charnière où l’ordre juridique colonial, jusque-là instrument de domination, fut contraint de se plier à la force des événements. En cela, elle constitue un exemple rare plutôt rarissime où la loi ne précède pas la révolte, mais la suit, se faisant transcription a posteriori de la volonté insurrectionnelle des masses esclavagisés.

     D’autres spécialistes, cependant, remettent en question l’exactitude de certains aspects de ce grand événement historique. Les discussions se portent notamment sur l’identité religieuse de Boukman — certains disent qu’il était un prêtre vaudou, d’autres un musulman qui ne pratique pas des rituels sacrificiels (ce problème qui tapisse la compréhension histoirique de ce personnage est déjà résolu par des historiens ayitiens dont Trouillot — et sur le lieu exact de la cérémonie du Bois Caïman. Ces divergences témoignent que l’histoire n’est jamais un bloc figé, mais une matière vivante, disputée, travaillée par des mémoires plurielles. En tout cas, le monde sait déjà que le débat sur l’identité de Boukman ou sur le site de la cérémonie ne s'amoindrit pas le symbolisme de l’événement, ou c'est une stratégie pour mettre le bœuf avant la charrue, il révèle au contraire sa richesse, sa capacité à être réinvesti par diverses générations et sensibilités en tant que mémoire historique du peuple Ayitien.

      À tel point que c’est à partir de 1915, lors de l'invasion planifiée et contrôlée par les Américains, grâce au mouvement de l’indigénisme et de l’engagement de l’ « Union patriotique » que l’on a remis en valeur le symbolisme du Bois Caïman, longtemps isolé et négligé. Ce geste de redécouverte fut aussi un geste de résistance, dans un contexte de domination étrangère, l’élite intellectuelle, culturelle nationale cherchait dans ce mythe-vivant fondateur un socle d’unité et un modèle d’action, démontrant ainsi que le passé n’est pas seulement mémoire mais force mobilisatrice et motivation.

III. Enjeux mémoriels et identitaires

3.1. Derrière le rideau d'un bon exemple symbolique

     Ces divergences ont conduit à une certaine ambiguïté autour de l’importance et de la signification exacte de cette date mémoriale dans l’histoire ayitienne. Alors qu’elle ne doit pas être perçue comme une faiblesse mais comme une preuve de vitalité, un symbole fondateur de liberté pour tous et pour toutes qui gagnent en puissance lorsqu’il peut être interprété, contesté et réinvesti. A cela, le Bois Caïman s’érige moins comme un fait historique au sens positiviste du terme que comme une matrice herméneutique, une source inépuisable heuristique de sens pour les luttes vivantes successives à travers l'humanité.

      Ce que le professeur Derinx fouette d’une paume de main, parce qu’« il y a une nécessité, aujourd’hui, pour que les différents groupes qui aspirent à un changement réel du pays, doivent s’inspirer de ce ralliement pour mener la lutte et pour donner une autre allure au pays ». Ici, le point de vue du professeur prend une portée politique et philosophique, en ce sens qu’elle rappelle que la valeur d’un événement historique ne réside pas seulement dans sa fidélité factuelle mais dans sa capacité à produire d'effets, c’est-à-dire à inspirer l’action transformatrice du présent et le futur. D'ailleurs, les différentes luttes et résistances post 1804 en témoignent d'une réponse favorable à ce point de vue (l’insurrection de Goman en 1843, les cacos et les piquets, la résistance face à l'invasion américaine etc) les différentes révolution et lutte pour le respect, l'intégrité et la dignité humaine à travers le monde, la tendance greffe toujours sur des rituels traditionnels, folkloriques et vodouesques en référence à la résistance de la cérémonie du Bois caïman)

      Ce qui s'ensuit que le 22 août 1791 reste un symbole puissant dans la lutte pour la liberté tracée par la cérémonie du Bois Caïman, et l’émancipation des esclavagisés de Saint-Domingue. Ce symbole prend d’autant plus de poids si on le compare à d’autres proclamations abolitionnistes dans le monde (les pays d'Afrique, des Caraïbes, de l'Asie etc. L’abolition française de 1848, portée par Victor Schœlcher, fut un acte légal issu d’une décision parlementaire, mais elle survint dans un contexte où la révolte populaire avait déjà rendu le système intenable. La Proclamation d’émancipation de Lincoln en 1863, aux États-Unis, libéra juridiquement les esclavagisés des États confédérés, mais elle s'inscrit avant tout dans une stratégie militaire de la guerre de Sécession soutenue par l'intention mère de l'exemple ayitien du 22 août 1791 pour côtoyer un résultat positif comme le 29 août 1793. Dans les deux cas, l’acte légal vient d’en haut, émanant des institutions dominantes, mais la force de la résistance, en bas.

      La singularité ayitienne, au contraire, réside dans le fait que la proclamation de Sonthonax et l’abolition qui s’ensuivit furent arrachées par la force des esclavagisés eux-mêmes, dévoués motivés par un symbolisme d'unité la liberté ou la mort. Ici, la liberté ne fut pas octroyée mais conquise, non pas comme un don voulu délibérément de la métropole occidentale mais comme une victoire existentielle et militaire des opprimés. C’est ce qui confère à la révolution ayitienne une dimension unique dans la mesure où elle constitue la première fois dans l’histoire moderne que les dominés, par leur propre détermination, parviennent à inverser le cours du droit, à transformer l'ordre juridique mondial de l'Occident d’une légalité d’oppression en légalité de libération pour tous hommes et pour toutes les femmes du monde entier.

      En cela, le 22 août 1791 et ses suites dépassent le cadre ayitien pour entrer dans la mémoire universelle : ils démontrent que l’histoire de la liberté, de l'égalité de tous les hommes et de toutes femmes ne se réduit pas aux décisions des mains de fers du capitalisme ethnocidaier mais peut jaillir du geste insurrectionnel des esclavagisés, capables de reconfigurer le monde à partir de leur propre humanité arrachée avec courage et détermination.

    En ce qui à trait à l'ampleur que renvoie cet acte symbolique autour de l'histoire de la révolution ayitienne à travers de pays en Afrique, comme Cameroun, le Bénin etc. et l'invention du vaudou qui s'y rattache, Ayiti a connu un essor particulièrement bénéfique quant à la pratique du vaudou et de la langue créole qui, piétinées jusque-là par la politique linguistique de l'État.

    A ce propos, le professeur Dominique lui-même, tout comme son camarade Lubin, ne le voit pas autrement, la seule chose, c'est un événement extrêmement complexe tant du point de vue culturel que immatériel. En cela « Traiter du Bois Caïman s’est abordé un enchevêtrement complexe où les sphères religieuse, culturelle, historique, politique et économique s’allient organiquement. Tel qu’il est fréquent dans un nombre de pays, légende et histoire se combinent pour créer une partie de la grande fresque  fondatrice de la nation » (Dominique et all., 2000).

Conclusion

     Le Bois Caïman n’est pas seulement une scène inscrite dans les annales de la rébellion qui a accouché les Suites des moments décisifs de l'histoire d'Ayiti, il est un laboratoire d’interprétations où se confrontent la ferveur patriotique et l’exigence critique, les trépas qui soutiennent le socle de la plus grande et plus totale révolution du monde jusqu'à s'ériger en exemple de planification de luttes pour la dignité des hommes et des femmes à travers le monde. En liant symboles traditionnels de rites du vaudou, aspirations à la liberté, à l'égalité et à la mémoire collective, il cristallise la dialectique ayitienne entre résistance culturelle et adaptation politique. Sa force réside moins dans la précision archivistique d'un rythme traditionnel spirituel que dans sa capacité à mobiliser l’imaginaire national/international, à inspirer les luttes contre toutes formes de servitude et à rappeler que l’histoire d’Ayiti, dès son origine, est traversée par la tension entre sacré et pouvoir pour étendre aux yeux du monde l'aboutissement de ce nouvel ordre mondial qui a taclé grandement le système capitaliste ethnocidaire de l'Occident via la reconnaissance de principe du droit d'avoir des droits de tous les hommes et et toutes les femmes peu importe où l'on vient, ou leur couleur etc.

Elmano Endara JOSEPH

joseph.elmano_endara@student.ueh.edu.ht

+509 3232-8383

Formation : Mastérant en Fondements philosophiques et sociologiques de l’Éducation/Cesun Universidad, California, Mexico, Sciences Juridiques/FDSE, Communication sociale/Faculté des Sciences Humaines (FASCH/UEH)

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