Port-au-Prince en rage
Écouter l'article
Mais de quelle rage parle-t-on ? De celle qui brûle les mots avant même qu’ils ne deviennent des phrases ? De celle qui transforme la colère en geste, la peur en méfiance, la frustration en violence ? Ou de cette rage plus profonde, presque philosophique, d’une population qui a le sentiment de vivre depuis trop longtemps dans une histoire dont elle ne possède plus le stylo ?
Elle peut être bruyante et silencieuse dans la même minute. Elle peut danser alors que le pays tremble, rire au milieu du désastre, célébrer une naissance pendant qu’une famille pleure ailleurs. C’est peut-être cela qui déconcerte ceux qui regardent Haïti de l’extérieur : cette capacité presque inexplicable à produire de la beauté au bord de l’abîme.
Dans les marchés, dans les tap-tap, dans les conversations improvisées au coin des rues, la même fatigue revient sous des formes différentes. On parle du lendemain sans vraiment savoir à quoi il ressemblera. On parle de politique, de sécurité, de travail, de départ, de famille, d’argent, de rêves abandonnés. Puis quelqu’un prononce une phrase qui résume tout : « Jusqu’à quand ? »
Cette question est peut-être le véritable cri de Port-au-Prince.
Jusqu’à quand ?
Jusqu’à quand faudra-t-il apprendre à vivre avec l’urgence ? Jusqu’à quand faudra-t-il confondre courage et survie ? Jusqu’à quand une génération devra-t-elle transformer ses rêves en stratégies de déplacement, d’exil ou de protection ?
Et pourtant, au milieu de cette colère, quelque chose refuse de mourir.
Les peintres continuent de peindre. Les musiciens composent. Les écrivains écrivent. Les comédiens montent sur scène. Les jeunes inventent des projets avec presque rien. Les vendeuses ouvrent leurs étals. Les enseignants continuent de transmettre. Les photographes cherchent encore des visages dans une ville où l’on voudrait parfois ne plus regarder personne.
C’est là que Port-au-Prince devient plus complexe que sa propre tragédie.
Car une ville ne se résume jamais à ses blessures.
Elle est aussi faite de ceux qui refusent de laisser les blessures devenir son unique identité.
Port-au-Prince en rage n’est donc pas seulement une ville qui détruit. C’est une ville qui réclame. Elle réclame le droit de respirer, de circuler, de créer, d’aimer, de travailler, de rentrer chez soi sans transformer chaque déplacement en calcul de risques. Elle réclame surtout le droit de ne pas être éternellement condamnée à expliquer pourquoi elle souffre.
Elle révèle les fractures que les discours officiels cherchent parfois à recouvrir. Elle révèle les inégalités, les abandons, les frustrations accumulées et les générations qui ne veulent plus hériter des mêmes promesses inachevées.
Le problème commence lorsque la rage cesse d’être une question et devient une fatalité.
Car une société ne peut pas vivre éternellement dans l’explosion. À force de tout brûler, on finit par ne plus savoir ce que l’on voulait éclairer.
Port-au-Prince a besoin d’autre chose que de colère. Elle a besoin que sa colère soit entendue, comprise et transformée en projet. Elle a besoin d’une politique qui ne considère pas la culture comme un luxe, l’éducation comme une décoration et la jeunesse comme une statistique. Elle a besoin de retrouver des espaces où l’imagination puisse redevenir une forme de pouvoir.
Car derrière les murs, malgré la peur, il y a encore des gens qui rêvent.
Et tant qu’une ville rêve, elle n’est pas morte.
Port-au-Prince est en rage, oui. Mais peut-être que sa rage la plus profonde n’est pas celle de détruire. C’est celle de vouloir enfin vivre.
Godson Moulite
0 commentaire
Les échanges courtois et argumentés font la qualité du débat.
Connectez-vous pour commenter. Un compte garantit que votre nom n'est utilisé que par vous.
Se connecter Créer un compte
Aucun commentaire pour l'instant. Soyez la première personne à réagir.