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Tribune

Et l’innovation numérique devient un bug

Au pays des lettrés malicieux et des fraudeurs électoraux

Au pays des lettrés malicieux et des fraudeurs électoraux

(Partie 3 sur 4)

Nous avions cru que notre dossier sur les élections, l’IA et les enjeux politiques des données d’identification des citoyens haïtiens tiendrait sur 3 articles de 2 pages, pour faciliter sa publication par des médias intéressés, mais qui ont des contraintes d’espace ou des contraintes éditoriales en lien avec les attentes de leurs lecteurs qui préfèrent les articles courts. Hélas, certains sujets sont d’une telle complexité qu’on ne peut les raccourcir sans mutiler leurs problématiques, hypothéquer leur intelligibilité et tronquer la factualité de leurs argumentaires. Et comme l’a dit Bachelard, on ne peut dessiner le simple qu’après une étude approfondie du complexe. Donc, cette tribune ira au-delà des trois articles initialement prévus. Le présent article, qui est la troisième partie du dossier, porte sur 4 pages, et sera suivi d’une quatrième partie qui prendra aussi 4 pages. Néanmoins les médias, qui ont des contraintes d’espace et qui veulent publier cet article, peuvent le scinder en autant de sous parties aptes à tenir dans leurs colonnes.

 Nous avons besoin de plus d’espace pour traiter, dans les délais de l’actualité, la suite du dossier afin d’éviter que son intérêt ne se dilue dans les flux chaotiques des événements qui peuvent surgir. A ce propos, il nous parait pédagogique de relier les critiques sur la plateforme numérique d’enregistrement des membres de structures politiques du CEP à une volonté manifeste de reproduire le scénario des élections frauduleux de 2015. Élections dont le rapport de la Commission Indépendante d’Évaluation et de Vérification (CIEVE) avait pu prouver, au mécontentement de la communauté internationale, que de nombreuses cartes d’identification nationale (CIN) utilisées dans les opérations de vote n’étaient pas retraçables. Ce qui avait été interprété logiquement comme des votes zombies. En ce sens les contrôles d’authentification et d’unicité de l’identité des personnes qui se font en arrière-plan sur la plateforme numérique d’enregistrement des membres de structures politiques du conseil électoral provisoire (CEP), et qui dérangent tant de nombreux partis et groupements politiques, méritent d’être salués. Même si, il reste encore beaucoup à faire pour crédibiliser le processus électoral haïtien. Insistons cependant à dire que cette reconnaissance de l’effort consenti par le CEP ne signifie pas que le contexte est propice aux élections.

L’angle de convergence de l’indigence

Malgré la haute improbabilité de son aboutissement ou l’issue fatale que son dénouement final peut induire, en termes de massacre ou de légitimation d‘un État totalement gangstérisé, par la voie tronquée des urnes le processus électoral haïtien, tel qu’il se déroule en contexte d’effondrement écosystémique, ne continue pas moins de faire les grands titres de l’actualité nationale. Et pour cause ! Entré, depuis 3 semaines, dans la phase délicate de l’enregistrement des partis et groupements politiques, il livre les signes éclipsants de la plénitude de l’indigence qui étend ses tentacules sur Haïti.

Empressons-nous tout de même de préciser que l’indigence locale haïtienne n’est en rien une spécificité du shithole caraïbéen, puisque, comme, l’a écrit Tim O’Riordan, tel que cité par Ana Dimitrinova, « Nous n’appartenons plus qu´à un seul monde global dont nous expérimentons des versions locales ». Conséquemment, c’est en nous situant sur le plan le plus global que nous allons analyser les signes électoraux éclipsants et récurrents de l’indigence haïtienne.

La factualité et la pertinence de cette analyse s’imposeront d’autant plus facilement que le contexte de l’indigence globale du monde, en ce second quart du XXIème siècle, sous l’effet du moment Trumpien, nous offre un angle éclairant pour contempler l’indigence locale haïtienne, par-delà l’éclipse qui obscurcit tout dans le shithole. En effet, l’alignement de la grande majorité des écosystèmes sociaux du monde sur l’axe totalitaire et barbare du retour à l’ensauvagement des peuples, confirme ce temps de l’indigence pour tous, que nous avons annoncé dès 2017 .

Temps abject qui en dit long sur le monde du XXIème siècle. Lequel monde, privé de repères éthiques et ayant épuisé ses impostures civilisationnelles, culturelles, démocratiques et technologiques, en vient à accepter son immonde laideur et sa pestilente puanteur.  Car, il n’y a nulle autre manière d’interpréter, que par la soumission, la lâcheté ou l’adhésion, les silences des capitales démocratiques occidentales devant les violentes enculades que Donald Trump inflige publiquement aux valeurs dites démocratiques du monde libre. Lequel monde, pourtant, n’a cessé d’en mettre plein la vue aux pays du Sud et aux États dits autocratiques, en magnifiant les valeurs fondamentales comme la liberté d'expression, le pluralisme politique, l'indépendance judiciaire et le respect des droits civiques. Mais quand il faut trouver, dans le camp occidental ou le camp du bien, des volontaires pour défendre ces valeurs et sonner la révolte contre le grand barbare occidental qui les foule aux pieds, il n’y a personne de brave et de courageux. 

Dans ce contexte global de convergence du monde vers l’indigence, nous ne pouvons analyser les événements électoraux haïtiens que dans le prisme de la géométrie des données Tipédantes. Celui-là même qui nous a permis de détecter l’alignement à angle plat des postures des groupes dominants du shithole sur les postures mécréantes des élites globalistes occidentales. Ainsi, quand Trump propose officiellement d’acheter la conscience des électeurs américains en sollicitant leur vote en échange d’un chèque de 5 000 dollars américains par citoyen votant, il n’y a, pour notre intelligence dimensionnée par la complexité, rien de bien nouveau. Il ne fait qu’officialiser les valeurs indigentes, longtemps occultées et dissimulées, de la démocratie du dollar. Car c’est grâce à cet enfumage que l’Occident a pu enjoliver sa barbarie et vendre aux insignifiants dans le monde, notamment dans les pays du Sud, les mythes de la démocratie représentative par les urnes, des solutions universelles de bonne gouvernance. Or, dans les faits, cette démocratie occidentale, états-unienne ou européenne, a toujours été sous l’influence des puissantes sociétés de lobbying qui ont des liens multiples avec toutes les mafias du monde.  Pour ces gens-là, tout ce qui rapporte de l’argent est défendable. C’est du business ! Et c’est du reste pourquoi, pour imposer la puanteur PHTKiste à Haïti, l’Occident a dû déployer la bannière d’une Haïti ouverte sur les affaires, en mettant à contribution, sous le leadership d’Hilary Clinton, l’anoblissement des plus grandes stars d’Hollywood, dont Sean Penn, Ben Stiller et autres grands investisseurs américains et canadiens du monde des affaires, pour promouvoir le soldat Michel Martelly. Haïti is open for business fut le slogan le plus éloquent de cet enfumage !

En ce sens, ce dévoilement trumpien de l’indigence de la démocratie occidentale a une grande vertu : les insignifiants anoblis du shithole ne pourront plus faire passer nos raisonnances critiques pour des aigreurs ou des caillasseries, sans se ridiculiser aux yeux du monde. Car, sans aucune arrogance et prétention à la vérité, s’il y a une pensée critique et autonome qui, depuis 2004, a cartographié, avec méthode, rigueur et clarté, les failles des structures étatiques et sociales haïtiennes, du fait notamment de leur alignement servile sur les impostures académiques, culturelles et démocratiques de l’Occident, sans contextualisation avec les domaines problématiques locaux, c’est bien l’axiomatique de l’indigence.

L’indigence ou le temps de la menace de fossilisation des peuples

Et c’est pour cela que nous cherchons à la vulgariser en cette fin d’année 2026, notamment pour donner du sens aux paradoxes d’un écosystème agonisant et fossilisant qui se prend à rêver d’intelligence artificielle (IA) et de réalisation d’élections démocratiques, alors qu’il est incapable de garantir la fiabilité et l’intégrité de la ressource stratégique (les données personnelles des individus) que carbure l’IA pour sa performance. Ressource qui, parce qu’elle est devenue l’or noir du nouvel âge du néolibéralisme pervers (Arianne Bilheran, Totalitarisme numérique.  L'humanité aux risques de l'IA, 2026), est l’objet de multiples enjeux et fait de l’IA potentiellement, malgré ses multiples avantages, une menace tridimensionnelle pour les sociétés humaines :

 Menace insidieuse pour la démocratie, par l’absence de recours légal et juridique des citoyens haïtiens face à ceux qui manipulent leurs données personnelles sans leur consentement ;

Menace étendue pour la liberté : par l’érosion des frontières de la vie privée grâce aux multiples outils de contrôle et de surveillance de la population et aussi par l’étonnante facilité technologique qui permet à des acteurs organisationnels, des entreprises et des prestataires de services de collecter et d’exploiter les données des citoyens, sans aucun encadrement d’un État devenu fictif.

 Menace existentielle pour l’humain, par la tentation mercantile et totalitaire du tout technologique de dataïser l’homme et de le réduire à l’état d’actifs numériques. Étape initiatique qui préfigure la fossilisation des capacités cognitives des peuples et augure leur déshumanisation finale (Mickaël Berrebi, Pierre Dockès Jean-Hervé Lorenzi, La nouvelle résistance. Face à la violence technologique, 2019).

En nous réservant le droit de traiter, dans une publication plus appropriée, l’étendue de ces menaces pour la population haïtienne, nous nous proposons néanmoins de surfer sur les deux premières menaces (démocratie et liberté) pour capitaliser sur les dénonciations des groupements et partis politiques haïtiens relatives aux « présomptions d’irrégularités ou de dysfonctionnements du système d’enregistrement des partis politiques et de leurs membres ».

Du bug numérique dénoncé au bug éthico-cognitif démontré

Nous nous appuierons particulièrement sur l’intervention du coordonnateur général du parti UNIR, Clarens Renois, pour argumenter notre raisonnance. Rappelons-le utilement que Clarens Renoit est un ex-journaliste vedette de Radio Métropole, un des médias les plus conservateurs d’Haïti, et, si l’on croit les rumeurs, ce chef de parti serait aussi pasteur et gardien du troupeau de Dieu. Est-il besoin de dire qu’il s’agit là de trois groupes de responsabilité qui exigent de la part de celui qui les revendique de la vigilance, de l’intelligence et de la bienveillance. Ainsi, partant de l’hypothèse que M. Clarens Renoit est perçue, à tort ou à raison, par l’opinion publique haïtienne, comme un acteur crédible, sa prise de parole peut voir une influence sur le public. Ainsi, il nous a semblé pédagogique d’analyser les propos de la dénonciation de M. Clarens Renoit pour mieux localiser l’emplacement du bug qu’il dénonce.

En effet, à travers le relais médiatique de la Radio-Télévision Caraïbe (RTVC), le chef de parti a fait part de son expérimentation de la plateforme numérique d’enregistrement des partis et groupements politiques et a prononcé un jugement : La plateforme a un bug qui la rend dysfonctionnelle, car il a pu fabriquer lui-même un (ou peut-être plusieurs) NINU. Mais, quand on retranscrit fidèlement les propos de l’intervention du coordonnateur général du parti UNIR, intervention qui a duré 1minute et 59 secondes, il explique ainsi le bug :

  1. Il était en difficulté pour lire et saisir correctement, sur la plateforme numérique d’enregistrement des membres de structures politiques (PEMSP) du CEP, les NINU et données personnelles des adhérents de son parti, données personnelles collectées, selon lui, sur le terrain, par des gens qui ne savent pas bien écrire ;
  2. Tentant d’enregistrer un NINU avec une séquence de chiffres (séquence de 10 chiffres entre 0 et 9), le système l’a rejeté comme invalide ;
  3. Il a alors modifié un chiffre et a saisi le nouveau NINU ainsi fabriqué, et le système l’a validé (toutefois l’intéressé n’a pas expliqué sur quelle base il a choisi le chiffre qu’il a modifié. L’a-t-il fait hasardeusement ? ou a-t-il choisi parmi la séquence des 10 chiffres formés par le NINU le chiffre qui lui semblait le plus illisible et le plus sujet à correction, et qu’il a procédé par logique, sachant que pour une personne dont l’écriture n’est pas soignée il existe un nombre limité de paires de chiffres comme 1 et 7, 0 et 8, 0 et 6 etc…qui sont souvent confondues)
  4. Stupéfait de son succès (qui a pourtant une explication scientifique, d’un point de vue de la logique combinatoire, pour n’importe quel profil ayant fait le baccalauréat première partie dans les années 80 à 90), il est allé vérifier la validité du NINU (celui qu’il a modifié et que la plateforme numérique du CEP a validé) sur le portail que l’ONI a mis à disposition des citoyens pour vérification des NINU actifs dans la base de données du système national d’identification.
  5.  Sur le portail de l’ONI il dit avoir trouvé confirmation que le NINU est actif dans le système, et le portail a affiché la photographie ainsi que la date de naissance du titulaire.
  6. Et enfin il dit qu’à ce moment il a entré sur la plateforme PEMSP du CEP la date de naissance e la personne et la plate-forme l’a confirmé

Avec une réserve sur la véracité de l’étape 6, puisque ce serait vraiment un dysfonctionnement si le système du CEP validait les dates, il faut dire qu’il n’y a aucun dysfonctionnement que ces 5 étapes permettent de constater. Et même dans l’éventualité, hautement improbable, que l’étape 6 serait vraie, il n’y aurait pas de problème, puisque la date de naissance saisie correspond au NINU qui a été modifié. Donc le vrai bug n’est pas localisé dans la plateforme PEMSP du CEP, mais dans l’esprit et la conscience de celui qui dénonce. C’est donc un bug éthico cognitif au lieu d’un bug numérique. En effet, il y a dans le bug numérique dénoncé et décrit par ce chef de parti des éléments de confusion qui peuvent laisser croire à une usurpation de données personnelles des citoyens. Rappelons que le décret du 18 juin 2020 est formel en ses articles 20 et 21 : les données d’identification des citoyens sont protégées par la loi. Mais regardons les éléments de confusion qui rendent problématique le discours de ce chef de parti.

Comment un chef de parti organisé et méthodique peut-il ne pas avoir dans ses archives une liste de données personnelles de ses adhérents et sympathisants officiels ? Pourquoi c’est après le lancement de la période d’inscription des membres de structures politiques qu’un parti structuré et organisé a-t-il lancé la collecte des données de ses membres par une campagne sur le terrain en utilisant des intermédiaires autres que le chef de parti ? Le parti n’a-t-il pas un siège où il réunit ses adhérents et sympathisants ? Pourquoi, en constatant que les données collectées sont illisibles, ce chef de parti n’a-t-il pas convoqué ses adhérents pour recollecter les données dans de meilleurs conditions ? Ou si le problème ne se pose que pour quelques membres, pourquoi n’a-t-il pas appelé directement les personnes concernées et leur redemander leur NINU ? Un chef de parti peut-il ne pas avoir une liste active et à jour des numéros de téléphone de ses adhérents ? Pourquoi a-t-il préféré prendre le risque, illicite, de « fabriquer », comme il a dit, des NINU, au lieu de passer par une procédure légale ? Puisque le décret du 18 juin 2020, portant sur le NINU, garantit la protection des données personnelles, M. Clarens Renoit, comme du reste tout autre chef de parti, dispose-t-il d’un document pouvant attester du consentement des personnes qui se trouvent sur sa liste de membres à l’utilisation de leurs données d’identification ?

Nous laissons à chacun la liberté de trouver les réponses opportunes à ces questions. Quant à nous, nous allons approfondir notre analyse en apportant, dans la dernière partie de ce dossier, des éléments factuels pour prouver que la dénonciation de dysfonctionnement et de bug de la plateforme numérique du CEP est une fuite en avant des partis et groupements qui, incapables de trouver les 30 000 membres pour répondre aux exigences du décret électoral, font feu de tout bois pour décrédibiliser le système. Et cela, dans l’espoir d’un retour aux procédés archaïques qui enlèvent toute possibilité pour le CEP de vérifier l’authenticité et l’unicité des membres des structures politiques. Deux critères qui font pourtant partie du socle de l’intégrité électorale (Guy De Felcourt, L’usurpation d’identité ou l’art de la fraude sur les données personnelles, 2011). Vivement la suite !

Erno Renoncourt, le 12 septembre 2026

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