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L'Échec politique de l’Etat Ayitien : la rationalité limitée du politicien Ayitien (V)

L'Échec politique de l’Etat Ayitien : la rationalité limitée du politicien Ayitien (V)

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Contexte

La politique est l’outil de gestion de société par excellence et est manœuvrée par des acteurs rationnels qui ont naturellement des intérêts personnels ou de groupes à défendre. Si leurs interactions ne sont pas harmonisées, ils encourent le risque de faire échouer tout projet de société où le vivre-ensemble devient illusoire. Du temps écoulé depuis l’accouchement de l’État d’Ayiti des entrailles d’un système esclavagiste, le mal-vivre d’aujourd’hui de la population est un constat d’échec du projet de société initié en 1804. Reconnaissant la politique pour ce qu’elle est, il est logique de lui attribuer ledit échec. Pour étayer cette affirmation, les précédents textes le traitant ont démontré que le vivre-ensemble est un dilemme résultant des interactions des membres de la société et comment ils s’y sont pris pour éviter son éventuelle désintégration.* Si la tendance est d’accuser le régime démocratique en place depuis 1987, le comportement des acteurs politiques désireux de conduire la gestion de la société pèse lourd dans le jeu politique.

Il importe de noter que celui-ci nécessite un calcul qui, de la part des acteurs politiques rationnels, ne doit pas résulter à une somme nulle, soit un échec mutuel où tout le monde sortirait perdant. Considérant les intérêts individuels de chacun à la lumière de ceux collectifs, les conjuguer se fait impérativement en synchronisant leurs actions dans la prise de décisions collectives. Cette pratique demande de cultiver un respect mutuel dans une atmosphère compétitive où aucune action de l’un ne peut empêcher celle de l’autre. Un acteur, qui reconnaît le droit naturel et légitime de l’autre sans aliéner le sien, doit transcender et consentir des compromis. Dans ce sens, sortir gagnant du jeu politique est conditionné par la justesse des alternatives dans la quête de meilleures activités ciblant le bien-être collectif.

Pour montrer que la rationalité limitée des politiciens Ayitiens est la raison principale de l’échec de l’État d’Ayiti, les réflexions se poursuivent ici sur :

I : les variables composant un calcul politique rationnel ;

II : le poids que pèse l’incertitude dans ledit calcul ;

III : la valeur attribuée à l’historicité des interactions politiques ;

IV : la nature de l’impératif politique de l’Homme d’État.

En conclusion, elles décrivent les méfaits de la rationalité limitée du politicien Ayitien qui marquent l’échec du projet de société Ayitien.

 

I : Les variables du calcul politique rationnel

Le comportement rationnel d'un acteur politique dans un système démocratique est caractérisé par la défense de ses intérêts dans une démarche conciliatoire et de tolérance de la différence. Le contraire réduirait la perception du cadre collectif à celle excessivement individuelle pour ensuite déclencher une compétition politique négative qui rendrait vaines toutes bonnes initiatives. Sont en cause deux caractéristiques naturelles de tout individu : l'égoïsme et l'incapacité de prévoir dans le futur le résultat bénéfique d'une action présente. La formulation du calcul de chaque politicien est fonction de l’objectif politique poursuivi.

Le principe régissant son comportement est la maximisation des bénéfices personnels espérés en combinant dans son équation les intérêts individuels et ceux de la collectivité. La maturité ou le degré de finesse politique apporte une valeur positive ajoutée, équivalente à ces deux variables pour en faire l'équilibre. Certains politiciens se perdent dans cette équation en accordant une valeur positive à la variable individuelle et négative à celle collective. Les deux, interdépendantes, doivent être positives pour obtenir une fonction politique individuelle positive.

 

II : Le poids de l’incertitude dans le calcul politique

Tout politicien est égoïste par nature, rationnel dans sa stratégie de réussite et juste par la reconnaissance de ses obligations morales de citoyen. Dans le premier cas, il tient à maximiser son avantage ; dans le deuxième, il s'engage dans un calcul politique qui suit une courbe temporelle dont le lointain est préférable à l'immédiat ; et dans le troisième, il contribue au bien-être collectif plutôt que de le négliger. Les variables du calcul étant définies, le résultat positif s’obtient en accordant une importance égale à l'immédiat et au lointain simultanément. En y intégrant l'incertitude comme un facteur risque, quand tirer profit d'une situation, pourquoi à telle période et non pas à une autre devient un paramètre crucial.

L'incertitude omniprésente tend à créer un déséquilibre et fait souvent flancher un politicien. Si celui-ci mise sur le futur, il risque de ne jamais réussir et sa satisfaction personnelle sera négative. Le bénéfice serait trop éloigné pour compenser les coûts politiques perçus dans l'immédiat. N'étant pas garanti, le manque d'assurance lui fait redouter l'inconnu pour élever la valeur du vécu. Seul le gain d'aujourd'hui est sûr. La crainte de perdre aujourd'hui sans être confiant de gagner demain le rend intransigeant et complique son calcul. Malgré tout, le politicien rationnel qui accorde une grande valeur à la cause collective comprend qu'une défaite politique ne peut l'empêcher de maximiser son avantage dans le futur.

En effet, il reconnaît que le gouvernement n’est pas en soi la finalité politique, mais plutôt un outil de réalisation du bien-être collectif. Il est clair que la clef du succès politique est d’arriver à satisfaire aux besoins de la collectivité. Plus la population en bénéficie, plus elle fait montre de gratitude vis-à-vis du politicien qui a œuvré dans ce sens. De toute évidence, la cause collective est la seule garantie du succès politique personnel. Le politicien rationnel, qui en est conscient, en fait la priorité des priorités dans son agenda politique.

 

III : Le poids de l’historicité des interactions politiques

 

Pour un calcul rassurant, il faut y intégrer une variable de contrôle du risque politique associé à l’incertitude. C’est l’historicité des interactions politiques. Assimilée à un baromètre de crédibilité politique, elle permet de jauger la sincérité de la position politique de chacun des acteurs politiques. Ceux-ci, interagissant toujours dans un temps ou dans un autre, développent au fil du temps des habitudes de travail et de transaction qui alimentent la confiance ou la méfiance mutuelle selon qu’ils tiennent ou non leur promesse. La perception qui en résulte devient le contre-poids de la force négative de l’incertitude dans le calcul politique. En effet, le politicien rationnel devient plus confiant dans ses transactions politiques, et est capable d’identifier et d’éviter ceux qui respectent leur accord ou qui dupent les autres.

 

Dans le cas où la méfiance mutuelle prédomine, les politiciens antagonistes entrent dans un jeu excessivement individualiste qui les engouffre dans des stratagèmes préjudiciables à leur avenir politique et met en péril la collectivité sur toute la courbe temporelle. Si pour eux, un engagement public est à une fin personnelle, ils ne doivent jamais oublier que la collectivité est le tremplin permettant l'essor de leur objectif. Considérant l'effet propagateur de ce qui est bon, toute réussite collective doit entraîner nécessairement la leur. En ce sens, le moteur de toutes bonnes actions politiques doit être le bien-être de la collectivité avec une projection individuelle à long terme. 

 

Néanmoins, l'allure lente que prend cette approche entre en collision avec l'impatience de réussir du politicien limité dans sa rationalité. Cela le rend incapable non seulement de synchroniser ses actions successives, mais non plus de les harmoniser avec celles de l’autre. Devenu complexe, il résulte à écourter sa vision pour ramener son horizon dans son plan immédiat. Telle est la myopie politique qui dépouille un politicien de la qualité d'Homme d'État. En persistant de participer aux affaires politiques, il tend à corrompre le système politique. S'il assimile déjà le pouvoir à une fin politique, la société ne connaîtra que des échecs. Le gouvernement ne pourra jamais réaliser de grands projets ni garantir le bien-être collectif pour lequel il est constitué initialement. La délicatesse du politique dans la démocratie n'étant pas appréhendée, le politicien faible de nature et doté d’une rationalité limitée, provoque le dysfonctionnement du système politique, la malversation ou la corruption négative.

 

IV : L’impératif politique d’Homme d’État

 

Étant donné que l'enjeu n'est le succès ni l'échec de l'un ou de l'autre, mais le bien-être collectif, toute prise de position doit contribuer à le réaliser. Vu le rapport de force existant entre les acteurs politiques, des concessions sont espérées de part et d'autre, là où l'intérêt individuel est menacé pour ne pas rendre le résultat nul. Cela dit, toujours gagner, gagner à tout prix, ou tout ou rien n'est pas une option rationnelle et invalide un comportement politique. Donc, un résultat équitable est l'idéal, même face à un échec imminent. Toutefois, comme porteur du germe de réussite, cet échec n'est pas définitif, voire absolu. Il est l'un des chemins amenant au succès. Une fois les erreurs commises identifiées, les stratégies doivent être soupesées en vue de les reformuler ou d’adopter de nouvelles dites productives. 

En revanche, si le politicien croit qu’une tentative politique non réussie est un échec définitif, il aura toujours tendance à exclure le facteur risque dans son calcul. Donc, en tenir compte est nécessaire à l'équilibre de son calcul et indispensable à l’harmonie politique. Il est à conclure que le succès est fonction de l'inclination des participants à converger leurs intérêts. Toutefois, s’ils entretiennent leur divergence, les différences de vue sur la manière de s'y prendre ne seront jamais conciliées et toutes opportunités se solderaient en échec. Pour un processus de transaction politique aussi délicat, il faut être conscient qu'il s'agit d'une affaire collective, mais non personnelle. Le politicien rationnel doit avoir une forte volonté d'obtenir une solution favorable à tous et la sagesse de concéder quand il faut pour mieux en profiter personnellement plus tard. Même étant, le dilemme demeure. Les conflits, qui persistent, mais d'une intensité moindre, catalysent le progrès socio-économique de la collectivité.

 

Conclusion : la rationalité limitée du politicien Ayitien

Au regard du comportement politique rationnel esquissé, celui des politiciens Ayitiens invite à croire qu’ils souffrent d’un déficit de caractéristiques d’Homme d’État. Ils neutralisent la compétition politique entre eux, réduisent tout à leur personne et développent des stratégies politiques négatives qui entravent la gestion des affaires publiques. Leurs actions abjectes vont de la souillure des symboles et institutions de la nation, du détournement des fonds publics sans retenue, du dénigrement de l’autre, de l’élimination physique de leurs critiques ou opposants, au support des gangs armés pour s’imposer sur l’échiquier politique. Réfléchir sur des actions politiques positives qui pourraient faire d’eux des politiciens capables de redresser Ayiti n’a jamais été le cadet de leur souci.

Ne vivant que dans le présent, ils transforment le pays en une source de réussite personnelle malgré sa déchéance, sans penser à leur éventuelle perte qui pourrait en résulter. Ils font abstraction de toute orientation socio-économique de redressement et du coup provoquent la dégénérescence politique de la société. Ainsi, ils alimentent le brasier des conflits politiques chroniques qui enfoncent le pays davantage dans l’abysse de la pauvreté absolue. En conséquence, les citoyens éprouvés par les affres de la vie perdent l’espoir de se réaliser un jour, démissionnent de leurs obligations morales vis-à-vis de la société et cherchent à quitter le pays par tous les moyens.

La survie des politiciens Ayitiens sur l’échiquier politique ne tient qu’à la politique négative avec la stratégie du tout-ou-rien qui n’a jamais pu donner naissance à l’Homme d’Etat Ayitien qui serait apte à s’engager positivement dans la gestion de la société. Ils ne sont jamais en mesure d’aborder compétitivement les affaires collectives en partant du général. Leurs principales actions politiques germinent dans des manifestions violentes destructrices pour continuer d’exister politiquement. Faire des concessions aujourd’hui pour un plus grand gain dans le futur n’est pas une option politique intelligente selon eux. Fixés dans leurs objectifs de prise de pouvoir, ils ne favorisent pas des réflexions autour des politiques publiques définissant les modes d’appropriation des ressources pour maximiser le bien-être collectif, selon la capacité naturelle du pays et la créativité individuelle.

Somme toute, ils ne s’engagent jamais à résoudre les vrais problèmes auxquels la société est confrontée. Même quand ils reconnaissent que le but ultime d'un projet de société est d'assurer le bien-être de tous malgré sa nature conflictuelle, les politiciens Ayitiens refusent d’être flexibles pour se conditionner aux approches conciliantes, adopter des stratégies rationnelles incluant les autres, et entreprendre des actions politiques positives qui pourraient éclaircir l'horizon collectif. Aujourd’hui, il est compréhensible que le bien-être collectif perde son réel humain et que la société encaisse des coûts sociaux quasiment irréparables pour faire régner la pauvreté et l'ignorance dans le désordre généralisé.

 

* Note : Pour mieux appréhender les idées du texte, lire les précédents en-dessous:

L'Échec politique de l’Etat Ayitien : la raison d’être de l’État conceptualisée (I) https://www.lenational.org/post_article.php?tri=1603

L'Échec politique de l’Etat Ayitien : l’origine de l’État expliqué (II) https://www.lenational.org/post_article.php?tri=1610

L'Échec politique de l’État Ayitien : le Dilemme de la Rivière (III) https://www.lenational.org/post_article.php?tri=1625

L'Échec politique de l’Etat Ayitien : la démocratie accusée (IV) https://www.lenational.org/post_article.php?tri=1649

 

 

Jean POINCY

Vice-recteur aux affaires académiques

Université d’État d’Haïti

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