En matière de sécurité, il est difficile de comparer l’Haïti de 1987 à celle d’aujourd’hui. Toutefois, puisque les autorités actuelles évoquent la possibilité d’organiser des élections dans un contexte marqué par l’instabilité politique et l’insécurité généralisée, il demeure essentiel de rappeler aux jeunes générations ce qu’a été la situation du pays avant le 29 novembre 1987. Ce retour sur le passé peut servir de leçon et de mise en garde à l’approche des prochaines échéances électorales annoncées pour la fin de cette année.
Haïti avant le 29 novembre 1987
Après la chute de la dictature des Duvalier, Haïti a connu de profonds bouleversements politiques et sociaux. La période de transition fut marquée par des manifestations de rue, des persécutions, des arrestations arbitraires ainsi que l’assassinat de responsables communautaires, de militants et de dirigeants politiques.
Les organisations de travailleurs, les associations étudiantes et les mouvements populaires n’ont pas été épargnés par la répression. Face à la montée de la contestation, des militaires et des « attachés », souvent présentés comme des auxiliaires ou des alliés armés du pouvoir, ont fait usage de la violence contre des membres de la population. Ces pratiques traduisaient la volonté de certains secteurs de préserver, sous de nouvelles formes, l’ordre autoritaire hérité du duvaliérisme.
Parmi les assassinats commis par des individus liés au pouvoir, celui de l’avocat, ancien militaire et homme politique Yves Volel demeure l’un des exemples les plus emblématiques de cette période. Il a été tué en plein jour, le 13 octobre 1987, devant le Grand Quartier général de la Police à Port-au-Prince. Cet assassinat, comme tant d’autres, a révélé la brutalité de ceux qui refusaient de rompre avec un système politique fondé sur la peur, la coercition et l’impunité.
Le traumatisme du 29 novembre
Cependant, les violences qui ont précédé les élections générales prévues en novembre 1987 ne se limitaient pas aux assassinats ciblés et aux actes de répression. Elles s’inscrivaient dans une stratégie plus large visant à déstabiliser la société et à empêcher l’expression démocratique de la population.
Le 29 novembre 1987, des hommes armés, certains proches des milieux duvaliéristes et de secteurs militaires, ont attaqué des bureaux de vote. À bord de véhicules de type pick-up, souvent cagoulés et munis d’armes automatiques et de machettes, ils ont semé la panique, blessé et tué des électeurs venus exercer leur droit civique. Le scrutin a été interrompu, plongeant une nouvelle fois la famille haïtienne dans le deuil et le traumatisme.
Cette journée tragique a confirmé les craintes exprimées par plusieurs analystes et critiques dès les premiers mois de la transition. Pour les nostalgiques de l’ancien régime, l’ouverture démocratique représentait une menace. Ils refusaient d’accepter l’évolution de la société haïtienne et la remise en cause d’un ordre politique fondé sur la violence, la peur et la domination.
Une leçon pour les nouvelles générations
Le rappel de ces événements ne doit pas être compris comme une comparaison mécanique entre 1987 et la situation actuelle. Les contextes, les acteurs et les formes de violence ont changé. Mais l’histoire montre qu’aucune élection ne peut être véritablement libre lorsque la peur domine les citoyens, que les organisations sociales sont menacées et que les auteurs de violences bénéficient de l’impunité.
À l’approche de nouvelles élections, les jeunes générations doivent donc retenir une leçon fondamentale : la démocratie ne se résume pas à la convocation des électeurs dans les bureaux de vote. Elle exige également des garanties de sécurité, la protection des candidats et des citoyens, le respect des organisations politiques et sociales, ainsi que la volonté des autorités de prévenir les violences et d’en poursuivre les responsables.
Se souvenir du 29 novembre 1987, c’est comprendre que la violence politique peut anéantir en quelques heures l’espoir suscité par une transition démocratique. C’est aussi rappeler que la paix, la justice et la sécurité ne sont pas des conditions secondaires, mais les fondements indispensables de toute élection crédible en Haïti.
Prof. Esau Jean-Baptiste
