Il est des moments dans l’histoire d’une nation où la réalité impose de faire taire les slogans. Haïti vit aujourd’hui l’un de ces moments. Alors que des centaines de milliers de citoyens sont déplacés par la violence, que des enfants sont privés d’école, que des familles fuient leurs quartiers pour sauver leur vie et que des compatriotes sont expulsés des États-Unis et de la République dominicaine, le discours officiel continue de présenter les élections comme la réponse ultime à la crise. Cette rhétorique ne convainc plus. Elle soulève une question fondamentale : peut-on organiser un scrutin crédible dans un pays où l’État peine à garantir la sécurité, la justice et les services essentiels?
Les enfants d’Haïti sont les premiers témoins de cet échec collectif. Jadis sanctuaire du savoir et de l’espérance, l’école est devenue inaccessible pour un trop grand nombre d’entre eux. Les salles de classe ferment, les enseignants fuient les zones contrôlées par les groupes armés, et les cartables sont remplacés par des sacs de fortune dans les camps de déplacés. Chaque journée sans école est une victoire de la violence contre l’avenir du pays.
Pourtant, au lieu de placer la restauration de la sécurité, de l’éducation et de l’État de droit au cœur des priorités nationales, les autorités présentent les élections comme une solution presque miraculeuse. Une élection est pourtant un aboutissement démocratique, non un substitut à la gouvernance. Elle ne peut produire de légitimité durable si les citoyens votent sous la peur, dans l’exil ou au milieu des armes.
Plus troublant encore est le contraste entre le discours officiel et le vécu quotidien de la population. On affirme que l’insécurité s’améliore, alors que les déplacements forcés se poursuivent et que de vastes territoires demeurent sous l’influence des groupes armés. On annonce que le pays est prêt à accueillir les Haïtiens expulsés des États-Unis ainsi que les milliers de compatriotes brutalement renvoyés de la République dominicaine. Cette déclaration appelle une interrogation simple : où seront-ils logés? Quels emplois, quelles écoles, quels hôpitaux et quelles garanties de sécurité leur seront offerts? Accueillir dignement ne consiste pas à ouvrir les frontières; cela exige un État capable de protéger et de reconstruire.
Le même optimisme est affiché à propos de la diaspora, souvent présentée comme prête à participer pleinement au processus électoral. La diaspora demeure profondément attachée à Haïti et continue de soutenir l’économie nationale par ses transferts, son expertise et son engagement. Mais beaucoup de ses membres demandent d’abord des garanties de sécurité, de transparence et de crédibilité institutionnelle. Leur patriotisme ne doit pas être utilisé comme un argument politique; il mérite d’être respecté par des réformes concrètes.
Enfin, il est impossible d’ignorer les questions de reddition de comptes. Plusieurs responsables publics ou anciens dirigeants ont fait l’objet de sanctions internationales ou de rapports émanant d’institutions haïtiennes chargées de la lutte contre la corruption et le blanchiment d’argent, notamment l’Unité Centrale de Renseignements Financiers (UCREF) et l’Unité de Lutte Contre la Corruption (ULCC). Ces dossiers ne peuvent être balayés par la seule perspective d’un calendrier électoral. Dans une démocratie digne de ce nom, les élections et l’obligation de rendre des comptes ne sont pas des réalités concurrentes; elles sont complémentaires. La confiance des citoyens ne se décrète pas. Elle se construit par la transparence, l’indépendance de la justice et l’application impartiale de la loi.
Haïti n’a pas besoin d’un simple rendez-vous électoral présenté comme une formule magique. Le pays a besoin d’un véritable pacte de reconstruction nationale fondé sur la sécurité, la justice, la réouverture des écoles, la protection des plus vulnérables et la restauration des institutions. Sans ces fondations, les urnes risquent de devenir le décor d’une démocratie de façade.
Les élections sont indispensables à toute démocratie. Mais elles ne sauveront pas, à elles seules, une nation dont les enfants ne peuvent plus apprendre, dont les citoyens fuient leurs maisons et dont les institutions peinent à inspirer confiance.
L’Histoire ne retiendra pas la date du scrutin. Elle retiendra le silence d’hommes qui avaient le pouvoir de sauver, et qui ont choisi la cérémonie. Car un pays qui enterre ses morts sans justice, et convoque ses survivants aux urnes sans leur offrir la sécurité, ne construit pas une démocratie. Il met en scène des funérailles et demande aux endeuillés d’applaudir.
