L’histoire est cruelle du côté haïtien.
Poings et mains liés, nous sommes en train de liquider nos spécificités historiques avec une méthode et une constance qui ressemblent à un projet. Il y a des signes qui ne trompent pas. En déposant entre les mains d’Erik Prince une part stratégique de notre souveraineté, en confiant l’aéroport international à son groupe, nous avons franchi un seuil grave. Nous ne parlons plus seulement d’un contrat, d’un partenariat ou d’une opération technique. Nous parlons d’un acte politique majeur : la remise d’une infrastructure vitale à des intérêts étrangers, dans un silence presque complice.
Sans grand débat national, sans explication claire au peuple, Haïti glisse vers le statut de satellite américain. Ce qui se joue sous nos yeux dépasse l’administration d’un aéroport. Ce que l’on confisque, c’est une part de la souveraineté nationale. Ce que l’on banalise, c’est l’idée qu’un pays né d’une révolution anticoloniale puisse confier ses points névralgiques à ceux qui incarnent aujourd’hui la privatisation de la guerre, la logique de l’occupation et le mépris des peuples faibles.
Le paradoxe est vertigineux. Haïti, pays né du refus absolu de la domination, se retrouve aujourd’hui conduite par des dirigeants qui semblent prêts à courber l’échine devant ceux qui n’ont jamais compris, respecté ni accepté la portée universelle de 1804. La honte est immense : les prétendus héritiers de la nation livrent les clés du pays à des forces dont l’histoire, les intérêts et les méthodes sont aux antipodes de l’idéal dessalinien.
Car c’est bien de liquidation qu’il s’agit. Non pas d’une liquidation brutale, soudaine, spectaculaire, mais d’une liquidation méthodique, presque chirurgicale, menée de l’intérieur par ceux-là mêmes qui devraient être les gardiens du temple. Vendre ou céder les infrastructures stratégiques du pays à des intérêts étrangers, c’est vendre la colonne vertébrale de la nation. C’est transformer en satellite ce que Dessalines avait voulu phare. C’est réduire en marchandise ce qu’il avait érigé en symbole.
Dessalines ou la liberté sans concession
Dessalines n’avait pas seulement fondé une nation. Il avait inventé une diplomatie de caractère : cette posture rare et souveraine qui consiste à traiter d’égal à égal avec les plus grandes puissances du monde, sans complexe, sans déférence, sans la courbette de celui qui mendie sa reconnaissance.
En 1804, face à un monde hostile, face à des empires qui tremblaient de voir une République noire exister et triompher, Dessalines posa Haïti debout. Non pas à genoux, suppliant qu’on lui accorde une place à la table des nations, mais debout, souveraine, intraitable sur sa dignité. Cette diplomatie de caractère fut l’un de ses legs les plus précieux, les plus subversifs, les plus révolutionnaires. Proclamer la liberté est un acte ; la défendre dans la durée, face aux pressions constantes des puissances et aux tentations de la soumission, exige une autre forme de courage, plus silencieuse, plus difficile, plus durable.
C’est ici que la pensée de Deborah Jenson éclaire avec force la singularité de la Révolution haïtienne dans le concert des révolutions modernes. La révolution américaine de 1776, célébrée comme berceau de la liberté universelle, avait revendiqué l’indépendance face à la métropole anglaise. Elle avait brisé un joug politique, mais conservé l’autre : celui de l’esclavage. Les Pères fondateurs américains proclamaient que tous les hommes naissent égaux tout en maintenant des centaines de milliers d’êtres humains dans les fers. Leur révolution fut donc une révolution incomplète : lumineuse pour les uns, mortelle pour les autres.
La Révolution haïtienne, elle, n’a pas accepté cette demi-mesure. Elle n’a pas consenti au compromis honteux d’une liberté sélective. En 1804, Jean-Jacques Dessalines accomplit ce qu’aucun révolutionnaire avant lui n’avait osé accomplir pleinement : il inventa une liberté double, anticolonialiste et antiesclavagiste à la fois. Une liberté sans exception, sans clause secrète, sans réserve destinée à maintenir certains hommes dans la condition de bétail. Il ne brisa pas un joug, mais deux ; non pas une chaîne, mais toutes les chaînes.
C’est en cela que 1804 est un événement sans équivalent dans l’histoire moderne. Ce ne fut pas seulement une victoire militaire prodigieuse — celle d’une armée d’anciens esclaves défaisant les troupes de Napoléon Bonaparte — mais une révolution de la pensée elle-même. Dessalines n’a pas seulement libéré un territoire ; il a libéré une idée. Il a posé, devant l’humanité, que la liberté ne peut être partielle sans être mensongère, qu’elle ne peut être accordée aux uns et refusée aux autres sans se nier elle-même, qu’elle est universelle ou qu’elle n’est rien.
Deborah Jenson voit en lui un double symbole : celui de l’égalité absolue et celui de la dignité humaine reconquise. Mais le mot « symbole » est peut-être encore trop faible. Dessalines est un fondement. Il est la pierre d’angle sur laquelle repose toute pensée sérieuse de l’émancipation universelle. Avant lui, la liberté pouvait encore être un privilège déguisé en principe. Après lui, plus personne ne pouvait ignorer la contradiction béante entre les déclarations des droits et la réalité des chaînes.
Voilà pourquoi la grandeur de Dessalines dépasse Haïti. Voilà pourquoi des universités américaines, européennes, africaines continuent de l’étudier, de le commenter, de le célébrer, alors même que ses propres héritiers s’évertuent parfois à le trahir. Dessalines appartient à l’humanité entière, et en particulier à tous ceux qui savent que la liberté des uns ne peut se construire sur l’oppression des autres. Toute révolution qui accepte de laisser des hommes en esclavage n’est pas une révolution : c’est un simple réaménagement du pouvoir.
Quand les héritiers deviennent fossoyeurs
Il est donc tragique, et même scandaleux, que ce soit précisément ce pays-là — cette nation fondée sur la liberté la plus radicale et la plus cohérente de l’histoire moderne — qui se retrouve aujourd’hui à genoux devant les héritiers des puissances que Dessalines avait vaincues.
Qu’est-il arrivé aux héritiers de Jean-Jacques Dessalines, de Charlemagne Péralte, de Benoît Batraville ? Dessalines brisa les chaînes de l’esclavage et proclama la liberté d’un peuple entier. Charlemagne Péralte prit le maquis contre l’occupation américaine et mourut en martyr. Benoît Batraville poursuivit la résistance, portant la flamme de la dignité nationale jusqu’à son dernier souffle. Ces hommes ne plièrent pas. Ils ne négocièrent pas leur honneur. Ils ne tendirent pas la main à l’oppresseur en espérant une miette de bienveillance.
Par quelle torsion de l’âme, par quelle capitulation intérieure en est-on arrivé là ? Par quelle abdication secrète a-t-on consenti à livrer les aéroports, les institutions et la souveraineté elle-même comme on offre des cadeaux à un maître que l’on craint trop pour regarder en face ? La honte n’est pas seulement dans la faiblesse ; elle est dans le consentement à l’abaissement. C’est trahir non seulement un homme et une histoire, mais une idée : l’idée qu’un peuple noir pouvait se gouverner lui-même, fixer lui-même les termes de son existence et refuser d’être l’objet des appétits des autres.
Erik Prince n’est pas une abstraction. Il incarne une certaine logique contemporaine : celle de la guerre privatisée, de la sécurité transformée en marché, de la souveraineté nationale confiée à des entrepreneurs de la force. Le recevoir comme solution, le présenter comme partenaire, lui ouvrir les portes d’infrastructures stratégiques, c’est rompre avec l’esprit même de 1804. Ce n’est pas moderniser l’État ; c’est en brader les fondations.
Pendant que des chercheurs consacrent leurs travaux à comprendre l’immensité de l’œuvre de Dessalines, il est affligeant d’entendre certains, par ignorance ou provocation, nier jusqu’à son rôle fondateur. Qui proclama l’indépendance le 1er janvier 1804 ? Qui donna à l’ancienne colonie son nom d’Haïti, arrachant jusqu’au nom colonial de l’île ? Qui transforma une armée d’anciens esclaves en une nation souveraine, première République noire libre du monde ? Qui, sinon Jean-Jacques Dessalines ?
On peut discuter ses décisions, analyser son œuvre dans toute sa complexité, critiquer certains aspects de son gouvernement : c’est le droit de l’historien. Mais nier son rôle fondateur, c’est vouloir effacer le socle même sur lequel repose l’existence nationale. C’est nier Haïti avant même de nier Dessalines.
Face à de telles contre-vérités, on hésite entre le rire et la consternation. Faut-il pleurer sur la médiocrité de ceux qui les répandent, ou s’inquiéter de les voir servir, consciemment ou non, les intérêts de ceux qui n’ont jamais accepté la portée révolutionnaire et universelle de 1804 ? La question mérite d’être posée sans détour.
Haïti ne se vend pas. Elle ne s’hypothèque pas. Elle ne se négocie pas en coulisses avec des hommes dont la logique profonde est étrangère à son histoire. Ceux qui le font au nom d’Haïti n’en sont pas les héritiers : ils en sont les fossoyeurs.
Il faut nommer les choses sans euphémisme. La présence d’Erik Prince en Haïti n’est pas un hasard. Elle n’est pas le fruit d’une fatalité. Les portes lui ont été ouvertes par ceux qui gouvernent au nom du peuple haïtien tout en trahissant, jour après jour, l’héritage de ce peuple. Le désastre n’est pas mystérieux : il repose sur une connivence, sur un accord tacite ou explicite entre des dirigeants qui ont renoncé à gouverner et des forces qui savent exactement ce qu’elles viennent chercher.
C’est cela qui rend l’indignation nécessaire. Tant qu’on peut croire à l’incompétence, il reste une possibilité de correction. L’incompétent peut apprendre, se reprendre, réparer. Mais lorsque la trahison est délibérée, lorsque la liquidation devient un programme, lorsque les fossoyeurs savent ce qu’ils enterrent et continuent néanmoins de creuser, il ne s’agit plus d’erreur. Il s’agit d’un crime contre la mémoire, contre le peuple, contre cette idée lumineuse que Dessalines avait offerte au monde : la liberté n’est pas un privilège que l’on accorde ; elle est un droit que l’on arrache, que l’on défend et que l’on transmet intact à ceux qui viennent après.
Ils peuvent brader le feu. Ils ne peuvent pas l’éteindre.
L’œuvre de Dessalines n’appartient plus seulement à Haïti. Elle appartient à tous les peuples qui ont compris que la dignité ne se négocie pas. Tant qu’il restera un homme, une femme, un enfant pour se souvenir du 1er janvier 1804, pour comprendre Vertières, pour voir dans cette île debout au milieu de la Caraïbe autre chose qu’un territoire à administrer ou un marché à exploiter, la trahison des fossoyeurs sera jugée. Et la flamme de Dessalines, elle, continuera de brûler.
Maguet Delva
