HONTE AUX DIRIGEANTS
Ils ont tout réclamé. Ils n'ont rien construit.
Le CARNAVAL DES ABSENTS
Aujourd'hui, les félicitations pleuvent. Les messages de soutien s'accumulent. Les drapeaux flottent sur les réseaux sociaux. Et les mêmes dirigeants qui ont ignoré le football haïtien pendant des années, qui n'ont rarement budgetisé un centime pour un terrain, pour Silvio Cator, un championnat — se bousculent désormais devant les caméras pour s'approprier la gloire de ceux qu'ils ont abandonnés.
Permettez-moi d'être précis : il ne s'agit pas d'une maladresse politique. Il s'agit d'un crime moral. Car ces hommes et ces femmes qui publient aujourd'hui leurs communiqués de félicitations étaient invisibles hier. Invisibles quand il fallait agir. Invisibles quand il fallait investir. Invisibles quand les Grenadiers jouaient leurs matchs qualificatifs en terre étrangère, sans stade national, sans championnat structuré, sans filet institutionnel d'aucune sorte.On ne félicite pas une équipe que l'on a trahie. On lui demande pardon. L'hypocrisie a ses saisons. Et en Haïti, elle fleurit précisément au moment de la gloire collective.
LES QUESTIONS QUE PERSONNE NE POSE
Le moment n'est pas venu de demander pourquoi les Grenadiers n'ont pas gagné davantage. Le moment est venu de poser les questions que les dirigeants redoutent d'entendre. Pourquoi un pays de onze millions d'habitants est-il incapable d'offrir un seul stade homologué à son équipe nationale ? Pourquoi les Grenadiers ont-ils disputé l'intégralité de leurs matchs qualificatifs en terre étrangère — exilés dans leur propre campagne de qualification ? Où sont les vingt-cinq stades promis à grand renfort de discours, de coupons de ruban et de propagande institutionnelle ? Pourquoi n'existe-t-il toujours pas de championnat national stable, compétitif, capable de former et de retenir les talents haïtiens sur leur propre sol ? Qui rend des comptes ? Qui assume la responsabilité de cet abandon systématique ?
Ces questions ne sont pas rhétoriques. Elles appellent des noms, des chiffres, des dates. Elles exigent une reddition de comptes que les dirigeants ont soigneusement évitée depuis des décennies. Nos joueurs ont grandi dans l'exil intérieur et extérieur. Ils ont rêvé d'une carrière que leur propre pays de leur offrir. Ils ont traversé des frontières parce que les institutions avaient fermé les portes. Et malgré tout cela ils ont qualifié Haïti pour la Coupe du Monde. Ce n'est pas une victoire des institutions. C'est une victoire contre les institutions.
LE PIÈGE DU BOUC ÉMISSAIRE
Certains, bien sûr, vont tenter de détourner le regard. Ils parleront de résultats insuffisants, de matchs mal gérés, de tactiques discutables. Ils pointeront le sélectionneur. Ils pointeront les joueurs. Ils construiront un récit commode où les victimes deviennent responsables et les responsables demeurent intouchables. Blâmer les joueurs ou le staff technique est une insulte à l'intelligence collective. C'est accepter le piège. C'est collaborer avec ceux qui ont failli. Les Grenadiers n'ont pas échoué. Ils ont accompli l'impossible dans des conditions que leurs homologues d'autres nations n'auraient jamais tolérées. Ils ont porté le drapeau haïtien avec une dignité que leurs dirigeants n'ont jamais méritée. Malgré l'absence d'infrastructures dignes de ce nom. Malgré l'instabilité politique et sécuritaire. Malgré l'abandon institutionnel chronique. Malgré le manque de ressources, de terrain, de soutien logistique. Malgré l'indifférence calculée de ceux qui se présentent aujourd'hui comme leurs plus ardents supporteurs. Malgré tout cela, ils ont qualifié Haïti pour la Coupe du Monde 2026.
À QUI APPARTIENT CETTE VICTOIRE
Soyons clairs — d'une clarté qui ne laisse aucune ambiguïté, aucune récupération possible. Le mérite appartient aux joueurs. À ces hommes qui ont sacrifié, voyagé, souffert et triomphé sans que leur pays leur offre le minimum syndical d'un stade, d'un championnat, d'une structure digne de leur talent. Le mérite appartient au staff technique. À ceux qui ont construit une cohésion collective à partir de fragments dispersés aux quatre coins du monde.
Le mérite appartient aux familles qui les ont nourris, encouragés, crus — souvent seules contre tous.Le mérite appartient à la diaspora haïtienne, qui a rempli des stades étrangers de bleu et de rouge, qui a porté ce pays dans ses bras quand ce pays ne portait pas ses fils. Le mérite appartient au peuple haïtien — ce peuple indestructible qui continue de croire lorsque les institutions ont depuis longtemps cessé de le faire. Les dirigeants n'ont pas construit cette qualification. Ils n'ont pas marqué un seul but. Ils n'ont pas effectué un seul tacle. Ils n'ont pas parcouru un seul kilomètre sur le terrain. Ils ont fait une seule chose : apparaître au moment de la photo. Il est temps de nommer ce que c'est. Ce n'est pas du patriotisme. C'est du parasitisme.
CE QUE LE PEUPLE EXIGE MAINTENANT
L'avenir du football haïtien ne se construira pas avec des communiqués, des promesses de tribune ou des stades virtuels inaugurés en grandes pompes sur des plans qui ne seront jamais exécutés. Il se construira avec quelque chose que les dirigeants haïtiens n'ont démontré ni dans le sport ni dans la gouvernance depuis trop longtemps. Il se construira avec du courage, de la compétence et de la responsabilité. Des stades réels. Pas des maquettes, pas des promesses, des stades qui existent. Un championnat national réel — avec des règles, des ressources, un calendrier, un avenir. Des investissements réels dans la formation des jeunes maintenant, pas après la prochaine élection. Une gestion réelle et transparente des fonds alloués au football haïtien. Une véritable reddition de comptes pour ceux qui ont géré l'argent public sans produire aucun résultat.
Aux Grenadiers et au staff technique :
Vous avez rendu au peuple haïtien quelque chose que personne ne peut lui voler : une raison collective d'être fier. L'histoire retiendra vos noms. L'histoire retiendra vos sacrifices. L'histoire que vous avez fait ce que vos dirigeants ont rendu délibérément difficile.
Aux dirigeants: L'histoire retiendra vos noms aussi. Pour d'autres raisons. Le temps des discours est terminé. Le peuple n'attend plus vos félicitations. Il attend vos comptes.
ASSEZ D'HYPOCRISIE — KENBE LA, GRENADIERS !
Professeur Pierre R. Raymond, Juin 2026
