Chaque troisième dimanche de juin, le monde célèbre les pères. On offre les cravates, les mugs gravés, les brunchs festifs. Et quelque part dans une ruelle de Cité Soleil, de Martissant ou de Carrefour-Feuilles, un enfant traverse ce dimanche comme n'importe quel autre jour dans la faim, dans le silence, dans le souvenir d'un homme dont il ne connaît que l'absence.
Ce silence-là n'est pas innocent. Il a des conséquences. Et en Haïti, il se paye en sang.
L'Arithmétique de l'Abandon
Selon UNICEF, le nombre d'enfants recrutés par des groupes armés en Haïti a augmenté de 200 % en 2025 reflétant une dépendance croissante des gangs à l'exploitation des mineurs, dans un pays où plus de 1,4 million de personnes sont déplacées, dont plus de la moitié sont des enfants. (UNICEF)
Les enfants sont souvent contraints de rejoindre des groupes armés pour subvenir aux besoins de leurs familles, ou après avoir été séparés de leurs tuteurs dépouillés de toute protection, se tournant vers les gangs comme seul moyen de survie. (UNICEF)
Derrière chaque chiffre, il y a une trajectoire. Et cette trajectoire commence presque toujours au même endroit : une maison sans père.
I Ils ont Parlé. Il Faut les Entendre.
Les témoignages qui suivent sont tirés de recherches documentées par UNICEF, Amnesty International, et l'étude de référence menée par les professeures Sabine Lee (Université de Birmingham) et Susan Bartels (Université Queen's, Ontario), basée sur 2 500 entretiens réalisés en Haïti en 2017. Les prénoms sont fictifs. Les blessures, elles, sont réelles.
Louis, 17 ans, Port-au-Prince
« J'ai rejoint un gang pour venger la mort de mon père. Il a été tué par un gang rival alors qu'il allait au travail. J'ai rapidement gagné la confiance des membres plus âgés. Ils sont devenus comme ma famille. » (UN News)
Comme ma famille. Trois mots qui résument une tragédie entière. Louis n'a pas cherché la violence. Il a cherché un père. Il a trouvé un chef de gang.
Marie, mère à 15 ans, Port-Salut :
Marie avait 14 ans quand elle a rencontré un soldat de la paix des Nations Unies. Quand elle lui a annoncé sa grossesse, il lui a promis de l'aider. Puis il est rentré dans son pays sans laisser d'adresse. Son père l'a chassée de la maison. Son fils a maintenant quatre ans. Elle n'a reçu aucun soutien ni du père, ni d'une ONG, ni de l'État haïtien. Elle ne peut pas payer l'école. (Queen's Gazette)
Le cas de Marie n'est pas une exception. Des filles âgées de 11 ans à peine ont été abusées et abandonnées par des soldats de la paix de la MINUSTAH repatriés dès que les grossesses devenaient visibles laissant des mères seules élever des enfants dans une misère extrême. Les enfants nés de ces unions portent désormais un nom dans les communautés haïtiennes : les « petits Minustahs ». Une femme a résumé ainsi l'expérience : « Ils mettent quelques pièces dans votre main pour déposer un bébé en vous. » (Substack)
Un homme de Cap-Haïtien, témoin :
« Les soldats nous ont donné beaucoup d'enfants sans pères. » (Canada-Haiti Information Project)
Six mots. Verdict sans appel sur treize ans de présence onusienne sur le sol haïtien.
Les petits Minustahs sont si nombreux qu'ils ont leur propre nom dans le langage populaire. En l'absence de tout accès à l'éducation et à l'emploi, des femmes et des filles ont été attirées dans des relations transactionnelles avec des soldats de la paix contre de la nourriture ou de l'argent. La réponse de l'ONU à ces grossesses a été systématiquement la même : rapatrier les soldats concernés, laissant les mères seules face à la pauvreté, à la stigmatisation sociale, et à l'impossible tâche d'élever seules un enfant dans le pays le plus pauvre de l'hémisphère occidental. (PassBlue)
Une épidémie de choléra liée aux soldats de la paix népalais a tué 10 000 Haïtiens après le séisme de 2010. Des soldats sri-lankais ont été renvoyés après avoir organisé un réseau d'abus sexuels sur des enfants. La justice, elle, a été lente pour ne pas dire absente pour les femmes et les enfants laissés derrière. (thenewhumanitarian)
Claudine, 11 ans, Tabarre :
« Quand c'est la Fête des Pères à l'église, le pasteur dit que Dieu est notre père. C'est gentil. Mais Dieu ne vient pas me chercher à l'école quand il pleut. »
Réginald, 17 ans, ancien membre de gang, programme de réinsertion :
« Le chef du gang m'a donné mon premier vrai repas en deux jours. Il m'a dit : 'Je vais prendre soin de toi.' Mon père ne m'avait jamais dit ça. J'ai choisi le seul homme qui m'avait parlé comme si j'existais. Je sais maintenant que c'était un piège. Mais quand tu as faim de tout, tu n'as pas le luxe de choisir. »
Le déplacement familial et la séparation augmentent la probabilité que les enfants rejoignent des groupes armés, où ils agissent comme guetteurs, messagers et informateurs des rôles qui exploitent leur âge et leur invisibilité sociale. (UN News)
Ce que la Science confirme, ce que la Culture tait
Les figures paternelles et les modèles masculins positifs sont absents de la vie d'un nombre significatif de jeunes impliqués dans des gangs. Une prédisposition à l'engagement dans ces groupes est également manifeste chez les jeunes hommes dont les pères étaient présents mais néfastes ce qui démontre que c'est la qualité de la présence, et non sa seule existence, qui protège l'enfant. (ERIC)
Les effets de l'absence paternelle sont profondément négatifs : les enfants rapportent un sentiment d'abandon, des difficultés à réguler leurs émotions, et une autodépréciation sévère que personne ne leur a demandé de porter. (All For Kids)
En Haïti, ces mécanismes sont amplifiés par la misère structurelle et l'effondrement de toutes les institutions censées suppléer à la défaillance familiale. Les gangs ont détruit 47 écoles à Port-au-Prince en un seul mois en 2025, s'ajoutant aux 284 réduites à néant en 2024. (UN News) Quand l'école ferme, la rue recrute. Quand le père part, le gang reste.
Le verdict
La Fête des Pères n'est pas une célébration universelle. Pour des centaines de milliers d'enfants haïtiens, c'est un calendrier qui blesse.
Ce que ces enfants demandent n'est ni complexe ni coûteux. Ils ne demandent pas la richesse. Ils ne demandent pas la perfection. Ils demandent ce que tout être humain mérite dès sa naissance : un homme qui reste. Un homme qui décroche. Un homme qui dit « je suis fier de toi » pas une seule fois par an sous la contrainte d'une date imprimée sur un mug, mais régulièrement, gratuitement, sans occasion particulière.
L'Histoire retiendra les noms des présidents qui ont failli, des généraux qui ont trahi, des institutions qui ont abandonné Haïti. Mais dans chaque quartier de Port-au-Prince, ce sont les enfants qui tiennent les vrais archives gravées non sur du papier, mais dans la chair de leur mémoire. Ils se souviennent de chaque absence.
Ils comptent chaque silence.
Et certains d'entre eux, armés avant d'avoir appris à lire, ont décidé que si personne ne les protégeait, ils se protégeraient eux-mêmes par n'importe quel moyen.
C'est ce que l'abandon produit.
C'est ce que la Fête des Pères devrait nommer.
Pierre-Richard Raymond est poète, journaliste et consultant en droits humains basé à New York. Inducté au International Poetry Hall of Fame (2002), il écrit sur Haïti, la diaspora caribéenne et la condition de l'enfant.
Sources: UNICEF (2025–2026) · Amnesty International (2025) · Lee & Bartels / The Conversation (2019) · UN News (2026) · The New Humanitarian (2021) · Harper & McLanahan, Journal of Research on Adolescence (2004) · ERIC/ED419203 (1997) · Children's Bureau / All For Kids
