Réquisitoire du 18 Mai 2026
Par Pierre-Richard Raymond
LE PACTE
Dans la nuit fiévreuse du 1er janvier 1804, au Pont-Rouge, une femme du nom de Catherine Flon prit les lambeaux d’un drapeau colonial et en arracha le blanc.
Elle unit le bleu au rouge.
Non pas seulement avec une aiguille et du fil, mais avec la rage des humiliés, la mémoire des fouets, et la promesse qu’aucun Haïtien ne vivrait plus jamais à genoux sous la botte d’un maître.
Le Pont-Rouge n’était pas une célébration mondaine.
C’était une rupture.
Un serment scellé dans la sueur, la poudre et le sang.
Aujourd’hui, deux cent vingt-trois ans plus tard, ce même Pont-Rouge berceau sacré de notre souveraineté est devenu territoire interdit.
Non pas occupé par une armée étrangère.
Non pas envahi par les colons d’hier.
Mais abandonné aux gangs enfantés, nourris et protégés par ceux-là mêmes qui paradent aujourd’hui sous les couleurs nationales.
Ils ne vont plus au Pont-Rouge.
Ils n’en ont plus le courage.
Ils n’en ont plus la légitimité.
Alors ils se réfugient derrière des pupitres, des discours creux et des cérémonies climatisées, loin de la poussière du peuple qu’ils ont trahi.
L’ACTE D’ACCUSATION
Ce matin, ils ont drapé leurs épaules de bleu et de rouge comme on enfile un costume de théâtre.
Ils ont cité Dessalines avec des lèvres habituées au mensonge.
Ils ont invoqué les ancêtres pendant que les enfants fouillent encore les détritus pour manger.
Ils ont parlé de souveraineté alors que le pays se négocie dans les salons protégés des hôtels de luxe. Ils ont parlé d’identité nationale pendant que des milliers d’Haïtiens vivent sans papiers, sans école, sans avenir. Ils ont parlé du drapeau pendant que le peuple dort sous des bâches, dans des camps où même la pluie semble avoir honte de tomber.
Ils célèbrent le 18 Mai mais ils ne peuvent même plus poser les pieds au Pont-Rouge.
Les armes qu’ils ont tolérées, les criminels qu’ils ont financés, l’impunité qu’ils ont cultivée comme une récolte empoisonnée gardent désormais le lieu même où naquit notre liberté.
Quelle ironie monstrueuse :
les héritiers autoproclamés de 1804 sont prisonniers de leur propre corruption.
Le mot exact pour cela existe.
Trahison.
Déchéance.
Indignité.
Mais aujourd’hui, un seul suffit :honte.
LE PEUPLE
Pendant que résonnaient les hymnes officiels et les applaudissements commandés, Haïti survivait ailleurs, dans le silence des oubliés.
À Cité Soleil, un enfant s’est encore endormi le ventre vide.
À Carrefour-Feuilles, une mère comptait les jours sans eau courante.
À Delmas, un homme enterrait son frère tombé sous des balles perdues, sans enquête, sans justice, sans État.
À Pétion-Ville, une femme attendait des heures dans un corridor d’hôpital où même l’espoir semblait sous perfusion.
Dans l’Artibonite, une enseignante préparait son cours à la lumière d’une bougie parce que la République lui refuse l’électricité autant que la sécurité.
Dans les camps de déplacés, des grand-mères dorment sur du béton fissuré en regardant le ciel comme on regarde un Dieu devenu silencieux.
Elles ne célébraient pas. Elles survivaient.
Voilà Haïti.
La vraie.
Pas celle des discours officiels, des cravates impeccables et des convois blindés.
Et cette Haïti-là, vous l’avez abandonnée.
LE VERDICT
Le drapeau ne vous appartient pas.
Vous ne l’avez ni mérité ni honoré.
Vous l’avez utilisé comme un rideau pour cacher votre échec, votre cupidité et votre absence totale de gouvernance.
Vous invoquez 1804 comme un héritage automatique, alors qu’il s’agit d’une responsabilité sacrée. Vous citez Dessalines tout en incarnant exactement ce qu’il combattait :
une minorité vorace vivant de la souffrance de la majorité.
Vous ne pouvez pas aller au Pont-Rouge.
Et cela n’est pas un problème logistique.
C’est un aveu.
Car autrefois, le drapeau flottait là où habitait le courage.
Aujourd’hui, le courage vit dans les camps, dans les salles de classe abandonnées, dans les marchés de quartier, dans les cuisines improvisées des femmes qui nourrissent les autres pendant que l’État nourrit seulement sa propre corruption.
Le courage vit chez ce peuple fatigué mais debout.
Blessé mais vivant.
Humilié mais encore capable d’aimer ce pays que ses dirigeants ont cessé de servir depuis longtemps.
Le peuple haïtien demeure magnifique malgré votre faillite morale.
Et vous; vous qui avez levé la main vers un drapeau que vous n’osez même plus accompagner jusqu’à son lieu de naissance vous n’êtes pas des dirigeants.
Vous êtes la honte cousue au revers du drapeau. Haïti mérite mieux.
Et un jour, avec ou sans vous,
Haïti se relèvera.
Pierre-Richard Raymond
18 Mai 2026 — Fête du Drapeau
New York@PRR
