La diplomatie, dans son essence la plus simple, n’est ni une cérémonie de courtoisie ni un échange de bonnes manières entre chefs d’État. Dans sa réalité la plus concrète, elle est une guerre silencieuse menée par d’autres moyens : une compétition permanente où chaque nation cherche à placer ses pions, ouvrir des marchés, sécuriser des débouchés pour ses produits, ses talents et ses capitaux.
En un mot, la diplomatie, c’est l’intérêt national habillé en costume de soirée.
Nouer des relations diplomatiques, commerciales, économiques et culturelles avec un autre pays, c’est chercher des portes d’entrée pour sa propre prospérité : des marchés pour ses exportations, des investisseurs pour ses infrastructures, des partenaires pour son développement. Une ambassade n’est pas un salon de thé ; c’est un avant-poste stratégique.
À la lumière de cette évidence, comment expliquer qu’Haïti continue d’entretenir des relations diplomatiques avec Taïwan au détriment manifeste de ses intérêts économiques et stratégiques ? Comment comprendre qu’elle demeure parmi le nombre très restreint d’États qui s’accrochent encore à un ordre ancien, hérité des querelles idéologiques et de la logique dépassée de la guerre froide ?
Dans cette posture, trois faiblesses majeures de la diplomatie haïtienne apparaissent avec force.
Une diplomatie déconnectée du cours de l’Histoire
Le premier symptôme est le plus révélateur : le maintien de cette relation avec Taipei donne l’impression qu’Haïti agit comme si le monde avait cessé de tourner. Or l’Histoire, elle, poursuit sa marche et n’attend personne.
La montée en puissance de la Chine continentale est désormais une donnée centrale des relations internationales. Tout État soucieux de ses intérêts doit en tenir compte avec lucidité. Ignorer ce paramètre, c’est naviguer sans boussole, sans doctrine diplomatique et sans véritable agenda stratégique.
Haïti ressemble alors à un capitaine qui, ignorant les courants, s’obstine à ramer à contre-sens : il s’épuise sans avancer et se rapproche du naufrage plutôt que du port.
La diplomatie de la main tendue
Cette cécité stratégique conduit à une autre dérive : une diplomatie de dépendance, fondée moins sur des intérêts mutuels que sur l’attente du prochain chèque. Haïti ne construit pas des alliances ; elle contracte des dépendances.
Au lieu de penser ses relations extérieures en fonction d’un projet national, elle se contente trop souvent de bénéfices immédiats. Elle agit comme un commerçant qui, face à deux partenaires potentiels — l’un modeste, l’autre considérable — choisit le premier par habitude, tout en ignorant le second par absence de vision.
C’est la routine érigée en doctrine d’État. Sans stratégie, on s’accroche à ce qui rapporte à court terme, même si cela compromet l’avenir.
L’exemple dominicain
Pendant ce temps, notre voisin dominicain, avec lequel nous partageons une île, une histoire tourmentée et de nombreux défis, a compris le sens de l’intérêt national.
La République dominicaine entretient des relations diplomatiques pleines et entières avec la République populaire de Chine, s’ouvrant ainsi aux investissements, aux marchés et aux grands projets d’infrastructures. Dans le même temps, elle maintient des liens économiques avec Taipei par des canaux commerciaux.
C’est une diplomatie d’équilibre et de pragmatisme : celle d’un pays qui sait ce qu’il veut et qui avance ses pièces avec méthode. Haïti, elle, fait l’inverse : elle sacrifie l’accès à une grande puissance pour préserver une relation symbolique, figée dans la nostalgie d’un monde révolu.
La rente immédiate contre le projet national
Le diagnostic le plus accablant est peut-être celui-ci : une partie des élites haïtiennes semble préférer les avantages immédiats liés à Taipei à une relation ambitieuse avec la grande puissance chinoise.
Ce choix n’a rien de stratégique. Il relève davantage d’une logique de rente que d’une vision d’État. On privilégie le bénéfice ponctuel au projet national, l’arrangement de circonstance à l’intérêt collectif.
Pendant qu’Haïti s’obstine dans cette posture anachronique, la Chine construit des ports, des routes, des stades, des universités et des infrastructures à travers l’Afrique, l’Amérique latine et l’Asie du Sud-Est. Des pays moins stratégiquement situés qu’Haïti ont su négocier des accords capables de transformer leur économie. Nous, pendant ce temps, entretenons une fiction diplomatique et appelons cela une politique étrangère.
Choisir ses partenaires, c’est choisir son avenir
La diplomatie, en dernière analyse, est un choix. Choisir ses partenaires, c’est choisir son avenir. Un pays qui choisit mal ses alliances — ou qui les subit par inertie, par intérêt d’élites ou par paresse intellectuelle — remet son destin entre les mains des autres.
Haïti n’a pas besoin d’inventer une doctrine diplomatique complexe. Elle doit simplement revenir à une évidence : placer ses intérêts nationaux au-dessus de tout le reste.
C’est ce que font les pays qui avancent. C’est ce que nous refusons trop souvent de faire. Pendant que le monde réoriente ses alliances vers les puissances de demain, Haïti continue de correspondre avec le passé.
Maguet Delva
Paris, France
