Décryptage de l'entrevue Giroux-AyiboPost du 1er avril 2026
Dans une longue entrevue accordée à AyiboPost, dont les entretiens de fond sont devenus une référence, l'ambassadeur du Canada, André François Giroux, affirme que la crise haïtienne vient d'abord des Haïtiens : élites qui financent les gangs, justice en faillite, impunité généralisée. Il a raison sur le diagnostic. Il a tort sur l'amnésie. Car dire une moitié de vérité, c'est entretenir l'autre moitié du mensonge : celle d'une communauté internationale qui, a choisi, financé et couvert les acteurs de l'effondrement.
L'ambassadeur dit vrai : le cancer est interne
André François Giroux ne sort pas de son rôle quand il pointe les élites. Ottawa l'a déjà acté. Le 5 décembre 2022, la ministre Mélanie Joly annonçait des sanctions contre trois figures de l'élite économique: Gilbert Bigio, Reynol Deeb et Sherif Abdallah pour soutien financier et opérationnel illicite à des gangs armés.
Ottawa a aussi visé le politique. Le 4 novembre 2022, le Canada a sanctionné deux têtes du Sénat : le président du Sénat Joseph Lambert et l'ancien président Youri Latortue, accusés d'utiliser leur charge pour protéger les gangs. Quelques semaines plus tard, l'ancien président Michel Martelly était à son tour placé sous sanctions canadiennes pour complicité avec les gangs et corruption, mesure confirmée par les partenaires internationaux.
Le constat est brutal et documenté. Le bilan est lourd et la responsabilité est énorme. En 2024, au moins 5 601 personnes ont été tuées en Haïti, avec 2 212 blessés et 1 494 kidnappés. Le Haut-Commissaire Volker Türk parlait d'une violence "unremitting". En juin 2025, l'OIM comptait 1,3 million de déplacés internes, une hausse de 24 % depuis décembre 2024.
La corruption n'est pas un slogan. Haïti est 168e sur 180 au Corruption Perceptions Index 2024 de Transparency International. L'historien Robert Klitgaard le résumait déjà en 2010 : en Haïti, la corruption n'est pas l'affaire de quelques brebis galeuses, c'est du crime organisé. Sur ce terrain, l'ambassadeur a raison : aucune force étrangère ne remplacera une justice haïtienne qui refuse de juger ses puissants. La pression externe ne vaut que si elle est reprise en interne.
Ce que l'ambassadeur oublie : quand l'international fabrique l'instabilité
C'est ici que le miroir devient borgne. Giroux reconnaît que l'ingérence est "anormale", mais la présente comme une réponse à des demandes haïtiennes. Les archives disent autre chose.
2010-2011, l'élection confisquée. L'ancien représentant spécial de l'OEA en Haïti, Ricardo Seitenfus, l'a documenté dans Haïti : Dilemmes et Échecs Internationaux : la communauté internationale a tenté de forcer le président René Préval à quitter le pouvoir le jour même du scrutin de novembre 2010. Selon lui, le premier tour était truffé d'irrégularités et les résultats ont été manipulés par des acteurs étrangers pour inclure Martelly au second tour au détriment de Jude Célestin. Seitenfus avertissait déjà que Martelly était "mal intronisé". Ginette Chérubin, dans Le ventre de la bête, décrit la même mécanique d'un pouvoir imposé de l'extérieur.
Le Core Group, club d'ambassadeurs sans statut. Contrairement à la légende d'une création onusienne, le Core Group est un corps informel. International Crisis Group le décrit précisément comme "an informal body made up of representatives from the UN and the Organization of American States, as well as ambassadors from the U.S., Canada, France, Brazil, Germany, Spain and the European Union". Pas de résolution, pas de mandat voté, pas de limite dans le temps. C'est ce groupe qui, en juillet 2021, a donné sa "bénédiction" à Ariel Henry comme premier Ministre.
Ce n'est pas une théorie de conspiration. C'est une pratique : privilégier la stabilité d'un interlocuteur docile plutôt que la légitimité d'un processus Haïti.
Les sanctions canadiennes : aveu d'impuissance, pas stratégie
Les sanctions canadiennes ressemblent à des cadenas posés sur une maison déjà incendiée. Elles montrent que le feu existe, mais elles ne reconstruisent ni les murs, ni la justice, ni la confiance du peuple.
L’ambassadeur affirme que les sanctions ne doivent pas remplacer la justice haïtienne. Il a raison. Mais comment demander à une justice de marcher alors qu’on lui a longtemps coupé les jambes ? Pendant des années, des gouvernements soutenus ou tolérés par l’international ont affaibli les institutions, gouverné par décret et transformé l’État en appareil au service du pouvoir.
Les sanctions gèlent des comptes bancaires à Ottawa, mais elles ne protègent pas les témoins et ne récupèrent pas l’argent volé pour les écoles, les hôpitaux ou les quartiers détruits. Elles sont donc à la fois un signal politique et un aveu d’impuissance.
La responsabilité haïtienne ne peut pas être un transfert de risque
Giroux appelle le peuple à exiger justice. Dans un pays où 315 lynchages ont été documentés en 2024, parfois avec la complicité de policiers, exiger n'est pas qu’un acte civique, c'est un risque vital. En Haïti où dénoncer peut coûter la vie, cette demande ressemble à envoyer des citoyens désarmés au milieu d’un champ de bataille. Sans protection des juges, sans police crédible, sans tribunaux et sans rupture avec les acteurs corrompus, la justice reste un arbre sans racines.
Les sanctions nomment Bigio, Deeb, Abdallah, mais aussi Lambert, Latortue et Martelly. Pourtant, le 11 mars 2026, la justice haïtienne a annulé les poursuites contre Lambert et Latortue pour vice de procédure. L'ambassadeur a raison d'y voir l'impunité. Il a tort d'oublier qui l'a rendue possible : un appareil judiciaire vidé de ses moyens, politisé sous des gouvernements longtemps couverts par Ottawa.
Refusons l'amnésie électorale de 2010. Sans vérité sur qui a imposé Martelly, sur le rôle du Core Group en 2021, toute nouvelle élection sera rejouée d'avance. Une commission vérité sur les ingérences, haïtienne et indépendante, est un préalable, pas un luxe. Sinon, toute nouvelle élection sera entachée de suspicions et contestée d'avance.
Conclusion : la double vérité
L’ambassadeur tend un miroir aux élites haïtiennes, et ce miroir est nécessaire. Oui, des dirigeants et des hommes puissants ont pillé le pays et nourri le chaos. Ils doivent rendre des comptes.
Mais le miroir devrait aussi être tourné vers les capitales étrangères. Car plusieurs puissances ont soutenu ou accepté des gouvernements contestés tant que leurs intérêts étaient protégés. Elles dénoncent aujourd’hui l’impunité d’un système qu’elles ont parfois aidé à maintenir debout.
La vérité haïtienne ressemble donc à un navire coulé par deux courants à la fois : la corruption interne et l’ingérence internationale. Tant que les deux responsabilités ne seront pas reconnues ensemble, les sanctions resteront des pansements diplomatiques sur une blessure politique beaucoup plus profonde.
Bibliographie
1. AyiboPost, description YouTube : entrevue du 1er avril 2026 avec André François Giroux
2. Affaires mondiales Canada, 5 décembre 2022 : sanctions contre Bigio, Deeb, Abdallah
3. Affaires mondiales Canada, 4 novembre 2022 : sanctions contre Joseph Lambert et Youri Latortue
4. International Crisis Group : sanctions US-Canada contre plusieurs politiciens dont l'ex-président Michel Martelly
5. Racine Info Haïti, 11 mars 2026 : Cour d'appel annule les poursuites contre Latortue et Lambert
6. ONU Info, 7 janvier 2025 : 5 601 tués en 2024, 2 212 blessés, 1 494 kidnappés
7. ONU Info, juin 2025 : 1,3 million de déplacés, 85 % de Port-au-Prince contrôlé
8. Transparency International : score 16/100, 168e/180 ; 60 % sous pauvreté
9. Ricardo Seitenfus, Haïti : Dilemmes et Échecs Internationaux : tentative de forcer Préval à partir en novembre 2010, manipulation pour inclure Martelly, Martelly "mal intronisé"
10. Ginette Chérubin, Le ventre de la bête : analyse de l'imposition externe du pouvoir
11. International Crisis Group : Core Group "an informal body made up of representatives from the UN and the OAS, as well as ambassadors from the U.S., Canada, France, Brazil, Germany, Spain and the European Union"
Aly Acacia
