Haïti traverse l’une des crises les plus profondes de son histoire brisée. Pendant que les gangs contrôlent des quartiers entiers de Port-au-Prince, pendant que la faim ronge des millions de familles et que l’exode vide le pays de sa jeunesse la plus instruite, la classe politique, elle, se multiplie. Plus de trois cents partis politiques sont aujourd’hui officiellement enregistrés en Haïti, un chiffre hallucinant pour une nation de onze millions d’âmes, plus démunis les uns que les autres.
Cette prolifération n’est pas le signe d’une démocratie vivante. C’est au contraire le symptôme d’un système malade, où la politique est devenue une profession à part entière, non pas pour servir le peuple, mais pour rançonner l’État, distribuer des prébendes et perpétuer une misère qui entretient la dépendance électorale. Deux fractures béantes traversent le corps politique haïtien : l’atomisation des forces politiques qui empêche toute cohérence gouvernementale, et la corruption systémique qui transforme chaque victoire électorale en pillage organisé.
Pourtant, au milieu de ce chaos, des voix s’élèvent. Deux mouvements politiques modernes, EDE de l’ancien Premier Ministre Dr Claude Joseph, et En Avant de l’ancien Député Jerry Tardieu, incarnent une rupture possible. Ils ont le devoir historique, et peut-être l’occasion unique, de choisir le chemin de la convergence plutôt que celui de la rivalité stérile. Ce texte est une invitation à ce pari.
I. La multiplication des partis : une bombe à retardement démocratique
La science politique est formelle : la fragmentation excessive du paysage partisan dans les pays à faible revenu constitue un obstacle structurel à la gouvernance. Les travaux d’Arend Lijphart sur les systèmes électoraux démontrent que lorsque le nombre de partis viables dépasse cinq à six dans un pays sans institutions solides, la formation de gouvernements stables devient quasi impossible. En Haïti, on en est à plus de soixante fois ce seuil.
La conséquence directe est la dispersion électorale : aucun candidat ne peut réunir une majorité cohérente. Les élections deviennent des loteries, les gouvernements des coalitions opportunistes qui se défont au premier désaccord. L’instabilité permanente est alors utilisée comme prétexte pour justifier l’absence de résultats, pour perpétuer le cycle.
Mais la prolifération des partis haïtiens n’est pas seulement un problème technique. Elle est le reflet d’une culture politique fondée sur la personnalité et le clientélisme. Chaque notable, chaque candidat potentiel à une quelconque élection, crée son propre parti non pas pour défendre un programme idéologique cohérent, mais pour disposer d’une structure lui permettant de négocier sa participation à des coalitions, d’accéder à des financements publics, et éventuellement de monnayer son ralliement. Le parti politique haïtien est, dans la majorité des cas, une entreprise individuelle déguisée en projet collectif.
Cette réalité est documentée : selon les rapports du PNUD sur la gouvernance en Haïti, les cycles électoraux successifs ont été marqués par des taux de participation en chute libre, moins de 20 % lors de certains scrutins, témoignant d’une population qui ne croit plus au système. La fragmentation politique contribue directement à ce désenchantement : quand les citoyens ne peuvent identifier aucune force crédible susceptible de transformer leur quotidien, ils se désengagent.
II. La politique comme raquette : anatomie d’un système prédateur
L’économiste Mancur Olson, dans son ouvrage Power and Prosperity, décrit comment les États faibles sont captés par des groupes d’intérêt étroits qui préfèrent extraire la richesse existante plutôt que de contribuer à en créer. Haïti offre une illustration tragiquement parfaite de ce mécanisme.
L’accès au pouvoir politique en Haïti constitue la principale voie d’enrichissement pour une fraction de la population. Les marchés publics sont distribués à des proches. Les douanes sont des sources de revenus personnels. Les projets d’infrastructure financés par la coopération internationale disparaissent dans des circuits parallèles. Petro Caribe reste le scandale emblématique qui a révélé comment plusieurs milliards de dollars destinés au développement ont été détournés par des acteurs politiques de tous bords, creusant encore davantage le gouffre entre les promesses électorales et la réalité vécue par le peuple.
Cette prédation systémique génère un cercle vicieux : l’État est trop pauvre pour fonctionner, donc il ne peut offrir des services de base à la population, ce qui appauvrit davantage les citoyens, ce qui les rend plus dépendants des réseaux clientélistes politiques, ce qui renforce le pouvoir de ceux qui contrôlent ces réseaux. La misère, dans ce système, n’est pas un échec, c’est un outil de contrôle.
Les conséquences sont mesurables : selon la Banque Mondiale, Haïti figure parmi les pays où l’indice de perception de la corruption est le plus faible. L’instabilité politique chronique, avec plus de trente chefs de gouvernement en trente ans, empêche toute planification à moyen terme, décourage les investissements étrangers, et condamne les institutions à une éternelle improvisation.
III. EDE et En Avant : deux partis, un même devoir historique
Dans ce paysage désolé, deux formations politiques se distinguent par leur démarche résolument moderne. Elles communiquent avec les citoyens via les réseaux sociaux, s’adressent à la diaspora, formulent des propositions programmatiques, et incarnent une génération de leaders qui ont exercé des responsabilités au plus haut niveau de l’État.
EDE, fondé par l’ancien Premier Ministre Dr Claude Joseph, s’appuie sur une expérience gouvernementale directe et une présence visible dans la diaspora haïtienne. Il est positionné sur un axe de réforme institutionnelle et de reconstruction de l’État.
En Avant, fondé par l’ancien Député Jerry Tardieu, est ancré dans une vision entrepreneuriale et civique du développement. Il porte un discours sur la modernisation économique et l’implication du secteur privé dans la transformation nationale.
Ces deux formations partagent un socle commun : elles croient que le changement en Haïti est possible, qu’il passe par des institutions réformées, une économie productive, et une classe politique responsable. Elles ont toutes deux choisi la voie des urnes plutôt que celle de la rue. Et elles s’adressent, fondamentalement, au même électorat — cette Haïti qui aspire à autre chose.
C’est précisément pourquoi leur rivalité éventuelle serait une catastrophe. Si ces deux forces se livrent à une compétition frontale, se divisant l’électorat moderniste, s’épuisant mutuellement dans des querelles de personnes, elles offriront sur un plateau la victoire aux forces du statu quo. Et elles auront manqué, peut-être définitivement, le rendez-vous avec l’histoire.
« Ce n’est pas la victoire aux urnes qui sauvera Haïti. C’est la décision de travailler ensemble mettant en avant cette volonté d’EDE Haiti sans même savoir qui gagnera. »
La proposition que cet article formule est simple mais exigeante : EDE et En Avant doivent s’engager publiquement, dès aujourd’hui, dans un pacte de convergence. Non pas une fusion, chacun peut conserver son identité, ses militants, sa démarche. Mais un accord sur l’essentiel : un projet de société commun pour les cinquante prochaines années, une règle de comportement post-électoral garantissant que le perdant ne descend pas dans la rue pour déstabiliser le vainqueur, et un mécanisme d’inclusion de la société civile et du secteur des affaires dans la gouvernance nationale.
IV. Les leçons du monde : Rwanda, République Dominicaine, et au-delà
Le Rwanda : de la cendre au miracle
En 1994, le Rwanda était un charnier. Le génocide avait tué entre 800 000 et un million de personnes en moins de cent jours, détruisant le tissu social, économique et institutionnel du pays. Trente ans plus tard, Kigali est l’une des villes les mieux gouvernées et le plus propre d’Afrique. Le PIB par habitant a été multiplié par sept. L’espérance de vie est passée de 28 ans en 1994 à plus de 69 ans aujourd’hui.
Comment ? Par la formulation et l’application rigoureuse d’un projet de société à long terme : Vision 2020, puis Vision 2050. Ces documents ne sont pas de simples plans gouvernementaux, ils sont des pactes nationaux qui transcendent les cycles électoraux, mobilisent le secteur privé, la diaspora et la société civile, et fixent des objectifs mesurables dans tous les domaines clés. Je sais, les sceptiques vont ramène sur la table des plans fourretout des années antérieurs SNCRP, DSNCRP et plus proche de nous celle de la CIRH et j’en passe.
La leçon pour Haïti n’est pas d’imiter le modèle rwandais dans sa forme autoritaire, les contextes sont trop différents. Elle est de comprendre que la transformation profonde d’un pays exige un horizon temporel long, une vision partagée, et la capacité de dépasser les clivages partisans sur les questions fondamentales.
La République Dominicaine : le voisin miroir
En 1960, Haïti et la République Dominicaine avaient un niveau de développement comparable. Aujourd’hui, le PIB par habitant dominicain est dix fois supérieur à celui d’Haïti. La République Dominicaine a accueilli des millions de touristes en 2023 ; Haïti, quelques dizaines de milliers dans les meilleures années.
Cette divergence n’est pas le fruit du hasard ou de la géographie. Elle résulte de choix politiques accumulés sur plusieurs décennies : continuité institutionnelle relative, développement d’un secteur touristique structuré, investissement dans les infrastructures, alliances stables avec le secteur privé. Des chercheurs comme Frank Moya Pons ont documenté comment, malgré des épisodes d’instabilité, la République Dominicaine a préservé une continuité de l’État que Haïti n’a jamais réussi à établir.
La frontière entre les deux pays n’est pas seulement géographique. C’est une frontière entre deux choix de société. Haïti peut choisir autrement.
D’autres exemples édifiants
Le Botswana a transformé sa découverte de diamants en fonds souverains et en investissements éducatifs au lieu de les laisser alimenter la corruption. L’ile Maurice, en une génération, a fait de son économie sucrière une économie de services et de tourisme mondialement compétitive. Dans tous ces cas, le facteur déterminant n’était pas la richesse initiale mais plutôt la qualité du projet politique et la capacité des élites à transcender leurs intérêts personnels pour servir un dessein national.
V. Un pacte pour 50 ans : la feuille de route de la convergence
1. Le Pacte Electoral de Non-Violence
Tout parti signataire s’engage à reconnaître les résultats d’une élection validée par des observateurs internationaux, à ne pas appeler à la déstabilisation de rue en cas de défaite, et à exercer son rôle d’opposition dans le cadre institutionnel. Ce pacte serait signé publiquement devant la société civile, la diaspora et les partenaires internationaux. La crédibilité se construit avant les élections, pas après.
2. Le Conseil National de Développement à Long Terme
Sur le modèle du Rwanda Development Board, créer une institution indépendante réunissant experts, société civile, diaspora et secteur privé, chargée de définir et de surveiller l’exécution d’un plan de développement sur cinquante ans transcendant les mandats présidentiels et protégé des revirements politiques conjoncturels.
3. La Réforme du Financement des Partis
Réduire drastiquement le nombre de partis reconnus par l’État en relevant les seuils de représentativité nécessaires à la reconnaissance légale, et conditionner tout financement public à la transparence des comptes et au respect du pacte électoral. L’objectif : passer de 300 à une dizaine de formations crédibles représentant des courants idéologiques réels.
4. Le Partenariat État-Secteur Privé-Diaspora
La diaspora haïtienne, estimée à plus de deux millions de personnes dans le monde, envoyant annuellement plus de 3 milliards de dollars en transferts, doit devenir un acteur institutionnel du développement, et non une simple soupape économique. Des mécanismes formels d’investissement, de participation aux politiques publiques et de gouvernance partagée doivent être créés.
5. La Charte des Priorités Intangibles
Définir collectivement les domaines qui ne peuvent être sacrifiés sur l’autel des cycles politiques : sécurité alimentaire, éducation primaire universelle, infrastructure sanitaire de base, souveraineté territoriale. Ces priorités seraient inscrites dans une charte constitutionnelle et protégées contre les dépenses discrétionnaires des gouvernements successifs.
VI. La société civile et le secteur des affaires : acteurs incontournables du sursaut
Aucun projet politique, aussi bien formulé soit-il, ne peut réussir sans l’ancrage dans la société réelle. L’une des erreurs récurrentes de la classe politique haïtienne est de concevoir le développement comme une affaire d’État — ce qui, dans le contexte haïtien, revient à le confier aux mains de ceux qui ont le plus à y perdre en termes de privilèges.
La société civile haïtienne — organisations de femmes, associations communautaires, universités, médias indépendants, organisations religieuses — a démontré une résilience remarquable face aux chocs successifs. Après le séisme de 2010, ce sont les communautés locales qui ont fourni les premiers secours, avant que l’aide internationale n’arrive. Cette capacité d’auto-organisation est un capital social précieux qui doit être institutionnellement reconnu et intégré dans les mécanismes de gouvernance.
De même, le secteur privé haïtien contient en son sein des acteurs qui ont compris que leur prospérité à long terme dépend de la stabilité politique et du développement du marché intérieur. Il faut leur en donner le cadre institutionnel.
Le modèle des Pactos de la Moncloa espagnols de 1977 est ici instructif : après la transition de la dictature franquiste vers la démocratie, les principaux acteurs politiques, syndicaux et patronaux ont conclu un accord global sur les grandes orientations économiques et sociales, permettant de traverser la période de transition sans explosion sociale. Haïti a besoin d’un pacte de ce type — non pas imposé par un pouvoir fort, mais négocié entre des acteurs qui acceptent enfin que leur survie collective dépend de leur capacité à coopérer.
Conclusion : Haïti ne mourra pas. Elle choisira de vivre.
Le destin d’Haïti n’est pas écrit dans ses malheurs. Il sera écrit dans les choix que ses leaders feront — ou ne feront pas — dans les mois et années qui viennent. La convergence n’est pas une faiblesse. C’est l’acte de courage le plus difficile qui soit en politique : renoncer à gagner seul pour gagner ensemble.
Haïti a été la première République Noire du monde, le premier pays à avoir brisé les chaînes de l’esclavage par la force des armes et la dignité de ses fils. Cette grandeur ne peut rester enfouie sous les décombres d’une classe politique irresponsable. EDE, En Avant, et tous ceux qui partagent la conviction que le peuple haïtien mérite mieux ont une responsabilité historique. L’heure n’est plus aux calculs électoraux à court terme. L’heure est au sursaut national. À une vision. À un pacte. À un Haïti nouveau pour les cinquante années qui viennent.
Ayiti pap peri. Haïti ne mourra pas — si ses fils et filles choisissent, enfin, de la faire vivre.​​​​​​​​​
Max Pascal, Floride, Mai 2026
