Le 20 avril 1990 demeure une date inscrite dans la mémoire collective haïtienne. Ce jour-là, des dizaines de milliers d’Haïtiens traversèrent le pont de Brooklyn pour rejoindre Manhattan, entonnant des chants de résistance au nom de la dignité et du respect de tout un peuple. Leur marche dénonçait l’accusation infondée de la FDA selon laquelle les Haïtiens auraient été porteurs du virus du sida. Organisée par des groupes tels que le Haitian Enforcement Against Racism (HEAR), la manifestation réunissait étudiants, travailleurs et familles autour d’une cause commune.
Pendant plusieurs heures, la foule imposante paralysa le trafic et transforma Manhattan, de Wall Street à Midtown, en un espace vibrant de solidarité et de revendication. C’était une démonstration de force sans précédent, rassemblant croyants et laïques, jeunes et aînés, ouvriers et intellectuels, tous unis pour rejeter la stigmatisation raciale.
Il faut rappeler qu’en 1983, le CDC (Centers for Disease Control) avait classé les Haïtiens dans le groupe dit des “4H” (homosexuels, hémophiles, héroïnomanes, Haïtiens), les désignant à tort comme population à haut risque pour le sida, une catégorisation discriminatoire et dépourvue de fondement scientifique.
À l’époque, la FDA interdisait aussi aux Haïtiens de donner leur sang, les assimilant injustement à un groupe à risque. Cette marche représentait donc bien plus qu’une simple contestation, elle était un cri collectif contre le racisme et une proclamation de la dignité haïtienne. La diaspora mit de côté ses divergences pour se rassembler dans un élan de fraternité exceptionnel, conscient que l’unité donnait sens et puissance à ce combat.
Ce 20 avril 1990, la devise nationale « L’union fait la force » prit vie. Le bleu et le rouge des drapeaux haïtiens ondulaient fièrement dans les rues de New York, dans une manifestation pacifique d’une ampleur rarement atteinte. Le Department de la Police de New York (NYPD) assista à l’une des plus grandes mobilisations de l’histoire de la ville. Selon les estimations de plusieurs reporters qui suivaient la manifestion, entre 50 000 et 150 000 personnes participèrent à cette marche pour dénoncer la décision injuste de la FDA de février 1990.
Vingt et un ans plus tard, en 2011, le 20 avril fut proclamé «â€¯Journée nationale de la diaspora » par le Ministère des Haïtiens Vivant à l’Étranger (MHAVE), en hommage à ce moment historique marquant un changement significatif dans le cours de l'histoire de mobilisation des compatriotes haïtiens dans la diaspora.
Trente-six ans après ces faits, le souvenir de cette marche nous invite encore à la réflexion. Les Haïtiens, de l’intérieur comme de la diaspora, attendent toujours une véritable transformation de leur pays. Dans l’esprit de fraternité qui animait les héros de l’Arcahaie en 1803, cet héritage nous rappelle le devoir sacré de rebâtir Haïti. Cette terre vénérée, donnée par les dieux tutélaires de la nation pour chacun de ses fils et chacune de ses filles.
Prof. Esau Jean-Baptiste
