Par Evens EMMANUEL, inspiré par la thèse de doctorat de Guire Ricardo DOSSOUS
Introduction : Une Recherche Novatrice pour un Problème National
Dans un contexte où les ressources naturelles d’Haïti subissent une pression croissante, la thèse de doctorat en sciences de gestion de Dr Guire Ricardo DOSSOUS, soutenue le 3 juillet 2025 à l’Université Paris-Panthéon-Assas, se distingue comme une contribution majeure. Cette recherche, intitulée « La destruction de l’écosystème forestier du Parc National La Visite à Haïti : une situation extrême de gestion publique à l’échelle d’un territoire ? », est l’une des rares études doctorales en gestion produites en Haïti et pour Haïti. Elle met en lumière une crise environnementale et sociale d’une gravité alarmante, centrée sur le Parc National La Visite, et appelle à une mobilisation collective pour éviter une catastrophe imminente.
Le Parc National La Visite, situé entre les départements de l’Ouest et du Sud-Est, est une aire protégée classée dans la catégorie II de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN). Pourtant, ce poumon écologique, essentiel pour la biodiversité et les services écosystémiques comme l’approvisionnement en eau, est en péril. Dr DOSSOUS alerte sur l’urgence d’agir, non seulement pour sauver le Parc, mais aussi pour protéger les populations et territoires qui en dépendent. Sa thèse, à travers une analyse rigoureuse, propose une vision intégrée pour repenser la gestion publique des ressources naturelles en Haïti.
Problématique : Une Situation Extrême aux Conséquences Territoriales
La problématique de la thèse repose sur une question centrale : l’épuisement d’une ressource naturelle, comme la forêt du Parc National La Visite, peut-il engendrer une situation extrême à l’échelle d’un territoire ? Dr DOSSOUS décrit une « situation extrême » qui se produit dans un contexte où la destruction d’une ressource naturelle prive les populations de services écosystémiques vitaux (eau, alimentation, énergie) et met en danger les parties prenantes, sans que la gestion publique ne parvienne à répondre (efficacement). Le Parc, malgré son statut d’aire protégée, subit des pressions anthropiques intenses : déforestation, feux de végétation, agriculture non régulée et gemmage (exploitation de la résine des pins). Ces pratiques, souvent motivées par des besoins économiques immédiats, compromettent l’équilibre écologique et menacent la survie des communautés environnantes.
La thèse souligne que cette crise ne concerne pas uniquement le Parc, mais a des répercussions sur les départements voisins et potentiellement sur l’ensemble du pays. La détérioration de l’écosystème forestier du Parc entraîne une raréfaction de l’eau, une aridité des sols, des glissements de terrain et une perte de biodiversité, exacerbant les vulnérabilités des populations (insécurité alimentaire, migrations forcées). Cette situation, qualifiée de « catastrophe » et même de « tragédie » par un citoyen engagé cité dans la thèse, illustre l’urgence d’une prise de conscience collective.
Objectif : Comprendre et Proposer des Solutions Intégrées
L’objectif principal de la recherche de Dr DOSSOUS est de comprendre les dynamiques complexes de la dégradation du Parc et de proposer un cadre de gestion publique adapté. En mobilisant le concept de « situation extrême » appliqué à un territoire, la thèse cherche à démontrer comment les pratiques humaines, combinées à une gestion publique défaillante, génèrent des externalités négatives aux conséquences potentiellement irréversibles. Elle vise également à sensibiliser et à alerter les organisations qui ne se rendent pas encore compte qu’elles sont concernées par le problème du Parc ou en ignorent l’ampleur. En proposant une approche stratégique intégrée, Dr DOSSOUS aspire à transformer la gestion du Parc en un modèle pour d’autres aires protégées en Haïti.
Méthodologie : Une Approche Ethnographique Immersive
Pour analyser cette situation, le Dr DOSSOUS a adopté une démarche ethnographique, une méthode qualitative qui privilégie l’immersion sur le terrain pour comprendre les interactions entre les acteurs et leur environnement. Cette approche, rare dans les sciences de gestion, a permis de documenter les pratiques des usagers du Parc (exploitants, communautés locales, autorités) et leurs impacts. La recherche s’appuie sur:
- Des entretiens semi-directifs avec des acteurs-clés, comme des membres d’organisations communautaires et des autorités locales, pour saisir leurs perceptions et responsabilités.
- L’observation participante, où le chercheur s’est immergé dans le quotidien des communautés pour observer les dynamiques d’exploitation.
- Des photographies et vidéographies, utilisées pour documenter visuellement la dégradation du Parc (incendies, arbres abattus, sols cultivés).
- L’analyse longitudinale, qui retrace l’évolution de la déforestation de 1986 à 2018 à travers des cartographies comparatives.
Les données ont été codées et analysées à l’aide de logiciels comme QDA Miner et Iramuteq, garantissant une rigueur scientifique. Cette méthodologie a révélé des interactions complexes entre les usagers, les ressources naturelles et les territoires adjacents, mettant en évidence des relations de dépendance (pour l’eau, l’agriculture) et des vulnérabilités croissantes (insécurité, migrations).
Résultats
Les résultats de la thèse confirment que le Parc National La Visite est dans un état critique. La couverture forestière, qui représentait 80 % du territoire haïtien en 1942, est tombée à moins de 2 % en 2008, et le Parc subit également la déforestation. Les pratiques anthropiques – coupe d’arbres, feux, agriculture – sont amplifiées par un manque de régulation, de surveillance et une gestion publique inefficace (voire quasi inexistante). Par exemple, le nombre d’agents de surveillance est passé de 32 à seulement 3, rendant impossible un contrôle effectif sur les 11 000 hectares du Parc.
La recherche met en lumière plusieurs points critiques :
- Organisation des exploitants : Les usagers, souvent organisés en groupes, exploitent le Parc pour des besoins économiques (vente de bois, production de chaux) ; parfois, ils utilisent même des actes de violence contre les autorités ou les agents environnementaux.
- Conséquences territoriales : La destruction du Parc affecte non seulement les communes limitrophes (Marigot, Kenscoff, Belle-Anse, Croix-des-Bouquets), mais aussi des départements entiers, menaçant l’approvisionnement en eau et la sécurité alimentaire.
- Défaillance de la gouvernance : La gestion publique est marquée par un manque de coordination, le non-renouvellement des contrats des agents et une incapacité à intégrer les parties prenantes (ONG, communautés, société civile) dans les projets de conservation.
La thèse propose d’envisager le Parc comme une « unité écologique prise comme un tout », soulignant la nécessité d’une approche intégrée qui combine conservation et développement socio-économique.
Conclusion et perspectives : Agir avant qu'il ne soit trop tard
La thèse du Dr. Guire Ricardo DOSSOUS est un appel urgent à l'action. Elle met en évidence la nécessité d'adopter une approche stratégique intégrée de gestion des ressources naturelles, en considérant le Parc comme une « unité écologique prise comme un tout ». La situation extrême du Parc National La Visite est un exemple frappant de ce qui arrive lorsque la gestion publique échoue à protéger des ressources vitales.
Pour affronter les risques actuels et anticipés, il est impératif non seulement de rédiger et d'appliquer un plan de gestion pour le Parc, mais aussi de profiter de ce travail de recherche exceptionnel pour lancer un organisme national de recherche interdisciplinaire et multi-institutionnelle sur la gestion des espaces naturels nationaux. Un tel organisme de recherche inter-universitaire, à l'image des Établissements Publics à Caractère Scientifique et Technologique (EPST) de la France, devrait être placée sous la tutelle de plusieurs ministères clés : l'Environnement, l'Intérieur et les Collectivités Territoriales, l'Éducation Nationale, et même les Affaires Étrangères.
Cet EPST haïtien offrirait à l'État la possibilité, via la diplomatie scientifique, d'établir des partenariats scientifiques durables avec des EPST de pays ayant déjà des collaborations scientifiques avec Haïti, ainsi qu'avec d'autres nations ayant fait de ce type de gestion un véritable objet de recherche. C'est en unissant les forces, en combinant les savoirs scientifiques et les réalités du terrain, que Haïti pourra espérer inverser la tendance et protéger son patrimoine naturel pour les générations futures. Le temps presse, et la survie de tout un écosystème en dépend.
Evens Emmanuel, PhD HDR
ERC2-UniQ / LMI-CARIBACT
Pôle Haïti-Caraïbe Haïti Sciences et Société (HaSci-So)
Équipe des Partenaires Scientifiques pour la Communication de la Recherche (E-PSi-CoRe)
E-mail : evens.emmanuel@uniq.edu
