Dans une Haïti profondément marquée par la violence des gangs armés, les déplacements forcés de populations, la fermeture des écoles et la paralysie progressive de nombreux espaces publics, parler de loisir peut paraître, à première vue, comme une préoccupation secondaire. Pourtant, c'est précisément dans une société confrontée à autant de fractures que la question du loisir devrait occuper une place beaucoup plus importante dans les politiques publiques. Le loisir n'est pas un luxe. Il n'est pas simplement le temps que l'on consacre à se divertir après avoir travaillé ou étudié. Le loisir est également un instrument d'éducation, de socialisation, de santé, de développement communautaire et de prévention de la violence. Dans un pays où les espaces publics sont progressivement confisqués par les groupes armés, la question devient donc fondamentale : quelle place l'État haïtien accorde-t-il réellement au loisir et aux espaces récréatifs dans sa politique nationale?
Quand on parle de loisir, c’est une question de société, pourtant lorsqu'on parle de loisir en Haïti, on pense généralement au sport, particulièrement au football, au basketball ou au volleyball. Cependant, la notion de loisir est beaucoup plus large.Elle englobe les activités sportives, les jeux, la lecture, la musique, la danse, le théâtre, le cinéma, les activités artistiques, les excursions, les promenades, les jeux traditionnels et toutes les activités permettant à l'individu de se détendre, de développer sa créativité et de renforcer ses relations avec les autres.
Pour les enfants et les jeunes, ces activités ont une importance encore plus grande. Un terrain de football, un gymnase, une bibliothèque, un parc, un centre culturel ou une maison de jeunes ne sont pas simplement des lieux de divertissement. Ce sont des espaces où l'enfant apprend à respecter des règles, à coopérer, à perdre, à gagner, à communiquer et à vivre avec les autres. Dans une société fragilisée par la violence, ces espaces peuvent également devenir des lieux de prévention.
Un droit reconnu, mais insuffisamment traduit dans les politiques publiques
Sur le plan juridique, le droit aux loisirs occupe une place particulière dans le cadre constitutionnel haïtien. La Constitution de 1987 ne consacre pas un article numéroté spécifiquement et exclusivement au droit aux loisirs, contrairement à certaines constitutions antérieures. Toutefois, la notion de loisir apparaît explicitement dans son Préambule, où le peuple haïtien affirme sa volonté de garantir à tous les citoyens l'accès « au progrès, à l'information, à l'éducation, à la santé, au travail et au loisir ». Le loisir apparaît ainsi comme un idéal et un objectif de l'État haïtien, même si le Préambule n'a pas la même portée qu'une disposition constitutionnelle directement normative.
À cela s'ajoute l’article 276-2 de la Constitution qui intègre les traités internationaux ratifiés à la législation haïtienne. Ainsi l'article 24 de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, qui reconnaît à toute personne le droit au repos et aux loisirs, ainsi que l'article 7 du Pacte International Relatif aux Droits Économiques, Sociaux et Culturels, qui reconnaît notamment le droit au repos, aux loisirs et à une limitation raisonnable de la durée du travail.Les Constitutions haïtiennes de 1957 et 1964 reconnaissaient explicitement le droit au repos et aux loisirs. Bien que celle de 1987 ne le formule plus dans un article distinct, le loisir demeure lié à sa vision sociale. Dès lors, une question s’impose : pourquoi l’État haïtien n’en a-t-il jamais fait une véritable priorité de politique publique ?
Un État qui n'a jamais véritablement fait du loisir une priorité
L'État haïtien n'ignore pas complètement la notion de loisir. Au cours de son histoire, il a construit certaines infrastructures sportives, des places publiques, organisé des compétitions et soutenu différentes initiatives. Mais ces interventions sont souvent restées ponctuelles et insuffisantes pour constituer une véritable politique nationale du loisir. La difficulté se trouve notamment dans l'absence d'une vision globale et durable.
Quelle est la politique nationale de l'État en matière de loisirs? Combien de parcs publics sont accessibles aux enfants? Combien de communes disposent d'un programme municipal de loisirs? Combien de centres communautaires fonctionnent réellement? Combien de terrains sont disponibles gratuitement pour les jeunes? Quelle proportion du budget national est consacrée aux activités récréatives? Ces questions montrent que le loisir n'a jamais bénéficié d’un niveau d'attention qui prouve son importance.
Le MJSAC est-il responsable du loisir?
Le Ministère de la Jeunesse, des Sports et de l'Action Civique (MJSAC) possède évidemment une responsabilité majeure. Sa mission touche directement la jeunesse, les activités physiques et sportives, la vie associative et l'engagement civique. À ce titre, il devrait être l'un des principaux moteurs d'une politique nationale du loisir. Mais le loisir ne peut pas être considéré comme la responsabilité exclusive du MJSAC. Une véritable politique nationale devrait être interministérielle.
Le ministère de l'Éducation nationale devrait s'occuper davantage des activités parascolaires, du sport scolaire, des jeux et des activités culturelles dans les établissements. Le ministère de la Culture devrait contribuer au développement du théâtre, de la musique, de la danse, de la lecture, du cinéma et des autres formes de loisirs culturels. Le ministère de la Santé devrait intégrer l'activité physique et les loisirs dans les politiques de prévention et de santé publique. Les collectivités territoriales devraient être au cœur de la gestion des parcs, places publiques, terrains communautaires et centres de loisirs.Le ministère des Affaires sociales devrait également jouer un rôle dans l'accès aux loisirs des enfants vulnérables, des personnes handicapées et des populations marginalisées.Autrement dit, le loisir devrait être une politique publique transversale et non une simple activité administrative d'un ministère.
Le peuple haïtien n'a jamais été étranger au loisir
Il serait toutefois injuste de dire que le loisir n'a aucune place dans la culture haïtienne. Bien au contraire, le peuple haïtien a historiquement développé une riche culture du loisir et de la sociabilité. Les fêtes patronales, les rara, le carnaval, les bals, les excursions, les pique-niques, les activités religieuses, les matchs de football de quartier, les parties de basketball, les jeux de cartes et les interminables parties de domino font partie de notre histoire sociale.
Le domino constitue d'ailleurs un excellent exemple. Autour d'une table de domino, il n'y a pas seulement des joueurs. Il y a un espace de discussion, de plaisanterie, de débat et de socialisation. On y parle de politique, de sport, de musique, de famille et de l'actualité. Le loisir haïtien a donc toujours été profondément communautaire. Le problème n'est pas que le peuple haïtien n'aime pas le loisir. Le problème est que l'État n'a jamais suffisamment organisé et démocratisé l'accès aux infrastructures et aux espaces publics permettant à toute la population d'en bénéficier.
La crise sécuritaire transforme la question du loisir
Aujourd'hui, la situation est encore plus préoccupante. Lorsque les gangs contrôlent une grande partie de la zone métropolitaine de l’Ouest, ce ne sont pas uniquement les maisons, les routes et les commerces qui sont affectés. C'est également l'espace social. Un enfant qui ne peut plus se rendre au terrain de football parce que son quartier est contrôlé par un groupe armé perd son espace de jeu. Un adolescent qui ne peut plus participer à un entraînement sportif perd un espace de socialisation. Une famille qui ne peut plus se rendre dans un parc ou une place publique perd un espace de rencontre. Une communauté qui ne peut plus organiser ses activités culturelles perd progressivement ses mécanismes traditionnels de cohésion. Les gangs ne contrôlent donc pas seulement le territoire physique. Ils contribuent également à contrôler ou à détruire les espaces où se construit la vie communautaire.
Il existe aujourd'hui un terrible paradoxe. Plus la société haïtienne a besoin d'espaces sécurisés pour ses jeunes, moins elle en dispose. Plus la violence augmente, plus les jeunes ont besoin d'activités structurées. Mais plus la violence augmente, plus les terrains, les parcs, les places publiques et les centres communautaires deviennent difficiles d'accès. Cela crée un cercle dangereux. Moins les jeunes disposent d'activités encadrées, plus ils passent du temps dans des environnements non structurés. Moins ils disposent d'espaces communautaires et plus le tissu social se fragilise, plus les groupes criminels peuvent occuper l'espace laissé vacant par l'État. C'est pourquoi la question du loisir doit être intégrée à la réflexion sur la sécurité nationale.
Reconquérir le territoire, mais aussi reconquérir l'espace social
Lorsqu'un État récupère un quartier contrôlé par des groupes armés, son intervention ne devrait pas s'arrêter à la présence policière ou militaire. Il faut également rétablir la vie. Cela signifie rouvrir les écoles, rétablir les services de santé, éclairer les rues, réhabiliter les terrains de sport, créer des espaces pour les enfants, organiser des activités culturelles et redonner aux citoyens la possibilité de se rencontrer. La reconquête du territoire doit être accompagnée d'une reconquête de l'espace social. Un quartier ne devient véritablement sécurisé que lorsque les citoyens peuvent recommencer à y vivre normalement.
Le loisir doit être vu comme outil de prévention de la violence. Il ne faut évidemment pas prétendre qu'un terrain de football peut remplacer la police, la justice ou l'État de droit. Mais il serait également dangereux de croire que la sécurité se résume à la police, à l'armée et aux opérations contre les gangs. La sécurité possède également une dimension sociale. Une politique de prévention efficace doit investir dans l'éducation, la jeunesse, le sport, la culture, l'emploi, les loisirs et les espaces publics. Lorsqu'un jeune dispose d'un endroit où pratiquer un sport, apprendre la musique, lire, participer à une activité culturelle ou simplement rencontrer d'autres jeunes dans un environnement sécurisé, il dispose d'une alternative à la rue. Le loisir ne constitue donc pas une solution miracle à la criminalité. Mais il peut devenir un élément d'une stratégie plus large de prévention et de reconstruction sociale.
Il est temps de dépasser la logique des activités ponctuelles et de penser à une véritable politique nationale. Chaque commune devrait pouvoir disposer d'au moins un espace public consacré aux loisirs : parc, terrain multisport, centre communautaire ou maison de jeunes. Les écoles devraient également devenir des espaces de sport, de culture et de loisirs après les heures de classe. L'État pourrait mettre en place un programme national permettant à chaque enfant et à chaque adolescent d'avoir accès gratuitement ou à faible coût à une activité sportive, culturelle ou artistique. Les infrastructures existantes devraient être recensées, réhabilitées et rendues accessibles à la population. Une attention particulière devrait également être accordée aux personnes handicapées, aux filles et aux femmes, aux personnes âgées et aux populations vivant dans les quartiers les plus défavorisés. Il faudrait enfin développer des partenariats entre l'État, les municipalités, les associations sportives, les organisations communautaires, les églises, les écoles et le secteur privé.
Pour conclure, Haïti ne doit pas seulement chercher à récupérer ses routes, ses quartiers et ses institutions. Elle doit également récupérer ses espaces de vie collective. Un terrain de football, une place publique, un parc, une bibliothèque, un centre culturel ou une salle de sport représentent beaucoup plus qu'un espace de divertissement. Ce sont des lieux où se construisent la discipline, l'amitié, la solidarité, le sentiment d'appartenance et la citoyenneté. Pendant trop longtemps, le loisir a été considéré comme une question secondaire dans les politiques publiques haïtiennes. Pourtant, dans une société où la jeunesse est particulièrement exposée à la violence et au recrutement par les groupes armés, il devrait être considéré comme un investissement stratégique.
Haïti n'a pas seulement besoin de récupérer ses rues des mains des gangs. Elle doit aussi récupérer ses terrains de sport, ses parcs, ses places publiques, ses centres culturels et ses espaces de jeunesse. Car, lorsqu'un État abandonne l'espace public, quelqu'un finit toujours par l'occuper. Et lorsque la société abandonne sa jeunesse à la rue, d'autres forces peuvent se charger de lui proposer une autre forme d'appartenance.
Le véritable enjeu du loisir en Haïti n'est donc pas seulement de permettre aux citoyens de se divertir. C'est de reconstruire des espaces où les Haïtiens peuvent apprendre à vivre ensemble.
Bony Eugène GEORGES
Global Sport Manager
Commentateur & Analyste Sportif
Professeur de Mathématiques et de Sciences
