Haïti est un pays entouré par la mer et traversé par des centaines de rivières et de ruisseaux. Pourtant, dans ce territoire profondément marqué par l’eau, plus de 95% de la population ne sait pas nager. Ce constat est bien plus qu’un paradoxe : il révèle une grave lacune en matière de sécurité publique. Derrière cette réalité se cache l’absence d’une véritable politique nationale d’éducation aquatique. Dans un pays régulièrement confronté aux risques de noyades, aux inondations et aux catastrophes naturelles liées à l’eau, ne pas apprendre à nager n’est plus un simple oubli, mais un manque de priorité nationale.
Une compétence qui sauve des vies:
Chaque année, des enfants, des jeunes et des adultes perdent la vie dans les rivières, les canaux, les lacs ou en mer. Combien de ces drames auraient pu être évités si les victimes avaient bénéficié d'une formation de base en natation ?
Apprendre à nager n’est ni un luxe ni un privilège réservé à une élite sportive. C’est avant tout une compétence essentielle de survie. Dans de nombreux pays, l’initiation à la natation fait partie intégrante du parcours scolaire dès le primaire. En Haïti, cette discipline demeure pratiquement absente des programmes éducatifs et reste inaccessible à la majorité de la population.
Face à cette réalité, j'ai souhaité proposer un concept nouveau qui traduit l'importance de l'apprentissage de la natation dès le plus jeune âge : l'alphaquatisation. Par ce néologisme, je désigne le processus d'acquisition des compétences fondamentales permettant à chaque enfant d'évoluer dans le milieu aquatique avec sécurité, autonomie et confiance, à l'image de l'alphabétisation qui donne les bases de la lecture et de l'écriture. De la même manière que chaque enfant doit apprendre à lire et à écrire, il devrait également acquérir les connaissances essentielles lui permettant d'évoluer en toute sécurité dans l'eau.
Mon ambition est que cette notion puisse devenir le fondement d'un futur Programme national d'alphaquatisation, afin que la maîtrise du milieu aquatique soit reconnue comme une compétence essentielle de chaque élève haïtien.
L'État face à ses responsabilités:
Cette situation soulève une question fondamentale : où est la politique nationale de prévention des risques liés à l’eau ?L'État haïtien ne peut continuer à ignorer cette réalité. Assurer la protection de la population passe également par la prévention et l’éducation. Mettre en œuvre un programme national d’initiation à la natation dans les écoles ne devrait pas être considéré comme un projet ambitieux, mais comme une mesure essentielle de santé publique, de protection civile et de sécurité nationale.
Un projet réaliste et accessible:
Contrairement aux idées reçues, un tel programme est parfaitement réalisable. Il ne nécessite pas, dans un premier temps, la construction de piscines olympiques dans chaque département. Des solutions adaptées au contexte haïtien existent déjà : l'utilisation de bassins mobiles, l'aménagement de zones sécurisées en mer, dans les lacs ou les rivières, ainsi que des partenariats avec les collectivités locales, les universités, les organisations internationales et la Fédération haïtienne des sports aquatiques et de sauvetage.
Avec une planification rigoureuse, Haïti pourrait progressivement mettre en place un réseau national d’apprentissage de la natation accessible au plus grand nombre. Le coût estimé d’un tel programme, évalué entre 20 et 30 millions de dollars sur plusieurs années, demeure relativement modeste au regard d'autres investissements publics. Il s'agirait d'un investissement stratégique dont les bénéfices dépasseraient largement le cadre sportif.
Un investissement pour le développement:
Les retombées d'un programme national de natation seraient multiples. Au-delà de la prévention des noyades, il permettrait de créer des emplois pour des maîtres-nageurs, des entraîneurs et des formateurs, de développer les activités nautiques et le tourisme, de réduire les inégalités d'accès au sport et d'offrir à la jeunesse un nouvel espace d'encadrement et d'épanouissement.
Une telle initiative contribuerait également à changer la place du sport dans les politiques publiques, en le considérant comme un véritable outil de développement humain, de santé et de cohésion sociale. Le principal obstacle n'est pas le manque de ressources, mais le manque de vision. Depuis trop longtemps, nous avons accepté l'idée que certaines réalisations étaient hors de portée pour Haïti. Pourtant, apprendre à nager dans un pays entouré d’eau ne devrait jamais être perçu comme une ambition exceptionnelle. Cela devrait être une évidence.
Une décision politique avant tout:
Lancer un Programme national d'alphaquatisation constitue avant tout un choix politique : celui de protéger des vies, d'investir dans la jeunesse et de préparer le pays aux défis de demain. À cet égard, j'invite le président de la Fédération haïtienne des sports aquatiques et de sauvetage, le docteur Evenel Mervilus, à envisager, avec l'appui du Ministère de la Jeunesse, des Sports et de l'Action civique ainsi que du Ministère de l'Éducation nationale et de la Formation professionnelle, le lancement d'une grande campagne nationale d'alphaquatisation dans les écoles. Cette initiative permettrait de promouvoir l'apprentissage de la natation, de renforcer la sécurité aquatique et de développer une véritable culture aquatique chez les élèves haïtiens.
La question n’est donc plus de savoir si Haïti en est capable. La véritable question est plutôt celle-ci : combien de vies faudra-t-il encore perdre avant que l'alphaquatisation devienne une priorité nationale ?
Bony Eugène Georges
Global Sport Manager
Commentateur & Analyste Sportif
Professeur de Mathématiques et de Sciencesa
