Un hommage à Melchie Dumornay et un manifeste pour nos enfants, notre vraie richesse … Aly Acacia
Mirebalais, à deux heures de route de Port-au-Prince, le soleil de fin d'après-midi frappe la terre rouge. Sur un terrain vague, entre deux manguiers, une fillette pieds nus s’amuse à dompter un ballon rapiécé. Elle ne dribble pas, elle écrit. Chaque touche est une phrase que personne ne lit encore.
Vingt ans plus tard, cette même fillette soulève le Groupama Stadium. Melchie Dumornay, Corventina, porte le 6 de l'OL Lyonnes et l'espoir d'un pays entier sur ses épaules fines.
Ne nous trompons pas. Melchie n'est pas un miracle tombé du ciel. Elle n'est pas l'exception qui confirme la règle de notre malheur. Elle est le prétexte splendide, l'évidence lumineuse qui nous oblige à regarder autrement. Si une enfant de Mirebalais peut s’élever au rang de meilleures joueuses du monde et la plus talentueuse de France, combien d'autres sommeillent encore dans les coins muets de nos terres, ensevelies sous l’absence d’un regard, privées du souffle fragile d’un rêve ?
Melchie Daëlle Dumornay est née le 17 août 2003 à Mirebalais. Repérée à dix ans, les pieds trop rapides pour son âge, elle rejoint d'abord Camp Nous, puis l'AS Tigresses à Port-au-Prince. À quinze ans, elle porte déjà les Grenadières.
En 2021, Reims lui ouvre une porte. Seule en France, elle apprend le froid, la langue, la tactique. Elle ne se plaint jamais. Elle travaille. En 2023, Lyon, le plus grand club d'Europe, la recrute. Ce n'est plus une promesse, c'est une championne qui casse les lignes, qui marque en Ligue des Champions, qui fait danser les filets.
En 2025, la footballeuse internationale haïtienne Melchie Daëlle Dumornay a été officiellement nominée parmi les 30 joueuses en lice pour le Ballon d’Or féminin, selon la liste publiée par France Football le 7 août 2025. Cette nomination marque une première historique pour le football haïtien, Dumornay devenant la première joueuse originaire d’Haïti à figurer parmi les candidates à la plus prestigieuse distinction individuelle du football mondial.
Elle n'a que 22 ans. Son histoire est celle d'une enfant qui a grandi sans centre d'entraînement, sans préparateur physique, sans psychologue, sans bourse. Elle a grandi avec ce que nous donnons à tous nos enfants : la débrouille et la foi.
Nous marchons sur une mine d'or sans le savoir
Nous parlons depuis des décennies de ce qu'il y a sous nos pieds. Or, cuivre, iridium. Notre sous-sol n'est, peut-être, pas notre première richesse. Ce sont nos enfants. Chaque terrain vague est un gisement. Chaque cour d'école est une pépinière. Nous cherchons une fortune à extraire, alors qu'elle court, qu'elle saute, qu'elle rit devant nous, tous les jours. Notre première richesse est dans la poussière que soulèvent des pieds nus.
Melchie n'est pas seule. Elle est simplement la plus visible aujourd'hui. Mais la lignée est longue, têtue, magnifique.
À Santiago du Chili, Kervens Bouche, "Bumbas Box", élu meilleur athlète étranger en 2025, il boxe pour mettre en valeur le bleu et rouge. Né en République dominicaine, il est l’enfant de l’exil, de l’effort, et de l’espérance.
À Tokyo, Sabiana Anestor, judokate, a été notre porte-drapeau aux jeux olympiques d’été à Paris en 2024. Dignité absolue.
Sur la piste, Christopher Borzor claque des 10.2 au 100m que nos fédérations ne peuvent pas financer.
Emelia Chatfield athlète qui vole au-dessus des haies.
À Paris 2024, Lynnzee Brown a fait entrer la gymnastique haïtienne aux Jeux Olympiques.
La leçon jamaïcaine
Regardons à une demi-heure d'avion de chez nous. La Jamaïque : trois millions d'habitants. Et pourtant, depuis vingt ans, ils battent les États-Unis sur 100 mètres. Avant d’être une légende, Usain Bolt a été un enfant né loin de la capitale, à Sherwood Content, village modeste posé dans la campagne jamaïcaine. Là où l’on aurait pu passer à côté de lui, la Jamaïque a choisi de voir.
Bolt n’est pas un accident de la nature. Il est la preuve vivante d’un système qui repère l’éclair dès l’enfance. Chaque printemps, le pays dresse le stade comme un autel, les adolescents courent sous les yeux d’une nation entière. On y révèle des fusées humaines avant qu’elles ne s’éteignent.
Derrière la fulgurance de Bolt, il y a la patience : un plan long, des entraîneurs formés, des écoles prêtes à accueillir le talent brut à polir. On n’attend pas le miracle : on le construit.
Briser l'horizon court
Le plus grand adversaire de notre jeunesse n'est pas le manque d'argent. C'est l'horizon court qu'on lui impose.
En Haïti, des stéréotypes sociaux étouffent très tôt les ambitions : aux filles, on refuse le sport ; aux garçons des quartiers populaires, on impose la survie immédiate. Ce ne sont pas les talents qui manquent, mais la visibilité, l’encadrement et les modèles. Faute de se projeter, le potentiel s’éteint. Si certaines figures comme Melchie ont brisé ce plafond invisible, beaucoup d’autres y restent enfermés. Partout, des enfants talentueux attendent encore qu’on croie en eux pour éclore. D’où l’appel à agir par des initiatives locales sans attendre l’État.
Melchie Dumornay incarne la preuve que le talent haïtien existe et prospère lorsqu’il reçoit attention et accompagnement. Elle montre que la richesse du pays repose d’abord sur sa jeunesse pleine de rêves et de potentiel, souvent invisible faute d’encadrement.
Propositions concrètes et adaptées au réel haïtien
Trois actions simples, réalistes et immédiatement applicables sont proposées pour libérer le potentiel de la jeunesse haïtienne. D’abord, la création de dix centres école‑sport régionaux : des structures modestes mais complètes, mêlant enseignement, sport, encadrement et alimentation, afin de former des élèves‑athlètes dans la durée. Ensuite, la mise en place d’un fonds de la diaspora permettant, par de petites contributions régulières, de former et rémunérer une centaine de coachs qualifiés dans plusieurs villes du pays. Enfin, la relance annuelle des Jeux interscolaires nationaux, visibles, médiatisés et accessibles, pour offrir des modèles d’identification.
L’idée centrale est claire : agir localement, avec les moyens existants, pour transformer le talent latent en avenir concret.
Prenons en charge nos enfants en remplaçant la débrouille par des trajectoires menant à la réussite.
Aly Acacia, Montréal, mai 2026
Aly Acacia
