Longtemps associé à l'ésotérisme, le tarot devient aujourd'hui un objet de recherche scientifique. Grâce à un ambitieux projet de l'Université de Lausanne, historiens, spécialistes des religions et experts en intelligence artificielle retraceront l'histoire de ce jeu de cartes qui a profondément marqué l'imaginaire européen.
L'Université de Lausanne (UNIL) vient de lancer un vaste programme de recherche consacré au tarot de Marseille. Financé par le Fonds national suisse pour la période 2026-2029, ce projet associe historiens, historiens de l'art, spécialistes des religions et experts en intelligence artificielle de l'École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). Son ambition est de retracer l'histoire d'un jeu de cartes devenu, au fil des siècles, un véritable phénomène culturel européen.
Né dans l'Italie de la Renaissance comme simple jeu de cartes, le tarot n'acquiert sa dimension divinatoire qu'à partir de la fin du XVIIIᵉ siècle. Comment expliquer cette évolution ? Comment les images des 78 cartes se sont-elles transformées au gré des voyages, des rééditions et des interprétations ? Quel rôle ont joué les milieux artistiques, religieux, littéraires et ésotériques dans cette métamorphose ? C'est à ces questions que tenteront de répondre les chercheurs.
Le projet poursuit trois objectifs majeurs. Le premier consiste à retracer la circulation du tarot en Europe en étudiant l'évolution de son iconographie depuis ses origines italiennes. Le deuxième vise à comprendre comment un simple jeu de cartes est progressivement devenu un support de pratiques divinatoires, de spéculations ésotériques et de croyances. Enfin, les chercheurs souhaitent constituer une vaste base de données réunissant des milliers de cartes anciennes et un important corpus de textes — manuels de jeu, ouvrages religieux, écrits occultistes, catalogues d'exposition et œuvres littéraires — afin d'analyser, grâce à l'intelligence artificielle, les liens entre les images, les usages et les représentations du tarot à travers les siècles.
L'intelligence artificielle au service de l'histoire
Pour mener cette enquête, l'équipe s'appuiera sur les collections de plusieurs institutions patrimoniales, parmi lesquelles le Musée suisse du Jeu à La Tour-de-Peilz, le Musée français de la Carte à jouer d'Issy-les-Moulineaux, près de Paris, ainsi que le Museum zu Allerheiligen de Schaffhouse. Ces collections permettront de numériser et de comparer des milliers de cartes anciennes. Les passionnés pourront également découvrir le Tarot Museum Belgium, installé à Heffen, près de Malines, qui abrite l'une des plus importantes collections privées de tarots, d'oracles et d'ouvrages spécialisés d'Europe.
La Suisse n'occupe pas seulement une place centrale dans cette recherche ; elle a également marqué l'histoire du tarot grâce à Oswald Wirth (1860-1943). Né à Brienz, cet occultiste suisse et franc-maçon s'installe en France où, sous l'influence de Stanislas de Guaita, il conçoit un tarot devenu une référence dans les milieux ésotériques. Son ouvrage Le Tarot des imagiers du Moyen Âge, publié en 1927, contribue durablement à populariser une lecture symbolique des arcanes. L'un des intérêts du projet lausannois sera précisément de confronter cet héritage aux connaissances historiques les plus récentes et de distinguer les faits établis des interprétations développées par les courants ésotériques.
Les chercheurs tiennent toutefois à dissiper tout malentendu : il ne s'agit nullement de démontrer que le tarot permettrait de prédire l'avenir. Leur ambition est d'étudier un objet culturel majeur, à la croisée de l'histoire, de l'histoire des religions, de l'histoire de l'art et de l'anthropologie des croyances.
Le projet comporte également un important volet de diffusion des connaissances. Un colloque international consacré aux cartes à jouer est d'ores et déjà annoncé pour novembre 2026, tandis qu'une exposition est prévue au Musée suisse du Jeu. Les résultats de cette recherche devraient également déboucher sur la constitution d'une base de données de référence et sur plusieurs publications scientifiques.
À l'heure où l'intelligence artificielle renouvelle les méthodes des sciences humaines, le tarot apparaît comme un terrain d'étude aussi inattendu que fécond. Derrière ces 78 cartes se cache moins une promesse de prédire l'avenir qu'un remarquable témoin de la circulation des images, des idées et des croyances en Europe. Une preuve qu'un objet souvent associé au mystère peut aussi éclairer, grâce aux outils de la science, une part essentielle de notre passé.
David Bongard
