Comment un citoyen qui ne sait ni lire ni écrire peut-il exercer pleinement ses droits et remplir ses devoirs civiques et politiques ? Ce qu’Haïti n’a pas pu accomplir en 217 années d’indépendance, Cuba l’a réalisé en seulement deux ans. Entre 1959 et 1961, la Révolution cubaine a mené une vaste campagne d’alphabétisation qui a permis de faire de Cuba l’un des premiers pays du continent américain pratiquement libéré de l’analphabétisme, devant même de grandes puissances économiques comme le Brésil, le Canada, l’Argentine, les États-Unis ou encore le Mexique.
Cet exemple démontre clairement une chose : la volonté politique de libérer un peuple de l’ignorance et de l’analphabétisme est sans doute l’une des missions les plus nobles d’un gouvernement ou d’une révolution. Alors, une question s’impose : pourquoi les gouvernements haïtiens successifs n’ont-ils jamais réussi à relever ce défi fondamental ?
J’ai souvent eu ce débat avec des proches, notamment avec un cousin qui défend le duvaliérisme. Je lui ai rappelé qu’en 29 ans de dictature, père et fils n’ont jamais mis en place un programme sérieux d’alphabétisation. Dès lors, il devient difficile, voire inutile, de défendre le bilan de ce régime sur le plan du développement humain. Un gouvernement qui veut réellement transformer son pays commence par instruire son peuple.
On peut en dire autant des gouvernements lavalassiens, qui ont passé environs 20 ans au pouvoir sans résoudre ce problème crucial. Créer une simple Secrétairerie d’État à l’alphabétisation, sans stratégie nationale efficace ni mobilisation réelle, revient davantage à donner l’illusion d’agir qu’à produire des résultats concrets. L’exemple cubain prouve qu’il ne s’agit pas nécessairement de multiplier les institutions, mais de mobiliser toute une nation autour d’un objectif clair.
Quant aux partisans des gouvernements du PHTK, notamment sous Michel Martelly et Jovenel Moïse, il est difficile d’ignorer une certaine continuité dans l’échec.Trop souvent, les priorités semblent ailleurs. Organiser des carnavals à répétition dans un pays plongé dans la misère ne peut pas remplacer une véritable politique d’éducation et de développement humain.
Enfin, depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse, la succession de gouvernements de transition n’a fait que renforcer le sentiment d’impasse. Ces administrations, souvent fragiles, contestées et absorbées par la gestion de crises politiques et sécuritaires, n’ont ni la stabilité ni la vision à long terme nécessaires pour engager une réforme aussi fondamentale qu’est l’éradication de l’analphabétisme. Dans un contexte où l’urgence est constamment dictée par l’instabilité, l’éducation reste reléguée au second plan. Il devient alors difficile, voire illusoire, d’espérer une avancée significative sur cette question tant que le pays ne retrouvera pas un minimum de cohérence institutionnelle et de volonté politique durable.
Et si Haïti faisait de l'alphabétisation une véritable cause nationale ? Si, pendant deux années, l'État, les Églises, les temples vaudou, les organisations de la société civile, les ONG, les partenaires internationaux, la diaspora, le secteur privé, les universités, les jeunes et les influenceurs sur les réseaux sociaux unissaient leurs efforts autour d'un objectif commun : éradiquer définitivement l'analphabétisme. Une telle mobilisation pourrait s'appuyer sur une vaste campagne nationale d'alphabétisation, avec la formation de milliers de moniteurs bénévoles, l'utilisation des écoles, des lieux de culte et des centres communautaires comme espaces d'apprentissage, ainsi que le déploiement de programmes éducatifs innovants diffusés sur Facebook, TikTok, YouTube, WhatsApp et d'autres plateformes numériques. Des clubs de lecture, des concours littéraires et des campagnes de sensibilisation adaptées aux jeunes contribueraient à faire de la lecture une pratique quotidienne et valorisée.
Cette stratégie pourrait également prévoir la création d'un réseau national de bibliothèques physiques et numériques offrant un accès gratuit aux œuvres des auteurs haïtiens et à des ressources éducatives de qualité, ainsi que la mise en place d'incitations, telles que des bourses, des récompenses ou des primes symboliques pour les jeunes atteignant des objectifs annuels de lecture. Un tel programme représenterait un investissement estimé entre 150 et 200 millions de dollars américains sur deux ans, soit moins de 100 millions de dollars par an, un coût relativement limité au regard des bénéfices attendus. Au-delà de la lutte contre l'analphabétisme, cette initiative renforcerait le capital humain, la participation citoyenne, l'employabilité des jeunes et la cohésion sociale. Car un peuple qui lit est un peuple qui réfléchit, qui participe à la vie démocratique et qui se donne les moyens de construire un avenir meilleur.
Pourtant, aucun pays ne peut aspirer au progrès sans une population éduquée. L’éducation n’est pas un luxe, c’est une urgence nationale. Il est temps de comprendre que libérer un peuple, ce n’est pas seulement le rendre politiquement indépendant, c’est aussi lui donner les outils intellectuels pour penser, créer et construire son avenir
Bony Eugène Georges
Global Sport Manager
Commentateur et Analyste Sportif
Professeur de Math & de Science
