Avril 2026
Quand la sagesse latine rencontre la chaleur tropicale
Certaines phrases traversent le temps comme des épées bien affilées. « Si vis pacem, para bellum » en fait partie. Elle nous vient de Publius Flavius Vegetius Renatus, un Romain du IVᵉ siècle qui n’a jamais mis les pieds au Bois-Caïman, mais qui aurait sans doute aimé la ferveur de nos tambours. Dans son Epitoma rei militaris, manuel de stratégie, Vegetius explique comment préparer la guerre pour mieux préserver la paix. Pour Haïti, il faut ajouter une clause au traité : Si vis pacem, para bellum mente (si tu veux la paix, prépare la guerre par la pensée).
Cette maxime, l’équivalent médical de « Mens sana in corpore sano me revient souvent lorsque j’examine des patients haïtiens qui pratiquent le vaudou. Dans leur psyché, un médecin capable de soigner avec les deux mains, la main scientifique et la main mystique, inspire davantage confiance que celui qui n’utilise que la main scientifique.
Chez nous, la guerre comme la médecine commence par l’esprit avant de s’incarner dans la poudre ou les médicaments. La paix comme la guérison durable ne se construit pas à coups de fusils ou d’incisions, mais avec des idées, de la mémoire et de la foi. Et, entre nous, si Vegetius avait vécu à Port-au-Prince, il aurait sans doute ajouté qu’il faut aussi préparer le mental pour affronter le chaos du trafic et des promesses non tenues.
Boukman ou l’acte de naissance de la dignité
Revenons aux racines. Le 14 août 1791, dans une clairière du Bois-Caïman, Boukman Dutty convoqua les esclaves à une cérémonie qui allait changer le monde. Ce n’était pas un congrès politique ni une réunion Zoom, mais une communion d’âmes. Avant le premier coup de feu, la guerre d’indépendance était déjà engagée dans l’esprit. Bois-Caïman fut une première école de leadership collectif où s’enseignaient la foi en soi, la solidarité et la désobéissance intelligente. On y riait du maître avant de le combattre, car l’humour, déjà, était une arme.
Cette inspiration devrait rester notre boussole. Avant le déploiement de la Force de suppression des gangs, votée par le Conseil de sécurité de l’ONU le 30 septembre 2025, les haïtiens ont besoin d’un nou veau serment. Non pas dans la forêt, mais dans la conscience nationale. Un Bois-Caïman de la pensée où les vivants promettent à la République de recommencer sur de nouvelles bases.
Les gangs ont compris l’imaginaire. Et nous ?
Les chefs de gangs « pap dòmi » (ne chôment pas) et manient une stratégie digne d’un vieux manuel de Machiavel. Ils savent que le pouvoir se maintient autant par le symbole que par l’arme. Leurs soldats consultent des hougans, se baignent dans des infusions censées les rendre invulnérables. Certains portent des mouchoirs rouges dans la poche de leurs pantalons ou des amulettes plus coûteuses qu’un uniforme de police. Ils combattent avec la peur et le mythe. Ce sont des stratèges du psychisme collectif.
Face à cela, l’État ne peut se contenter d’un plan de sécurité importé. Il doit aussi reprendre le terrain invisible : celui des symboles, de la mémoire et de la dignité. La lutte contre les gangs doit donc avoir deux visages, le matériel de la dissuasion et le spirituel de la reconstruction morale. Les armes reprendront peut-être les rues, mais seules les idées reprendront les âmes.
Rire un peu avant le combat
Certains diront que tout cela sonne mystique, d’autres que c’est du rêve. Rêvons intelligemment. Avant de lancer les blindés, ouvrons une cérémonie de refondation morale. Invitons poètes, enseignants, prêtres, hougans, pasteurs, tambourineurs et chauffeurs de tap-tap. Que chacun vienne avec sa vérité, sa prière et sa blague. En Haïti, rien de grand ne se fait sans un éclat de rire. L’humour est notre manière de dire à la mort qu’elle peut venir, mais pas sans prévenir.
Le Bénin, miroir africain d’Haïti
Le Bénin nous offre un miroir qui ne déforme pas. Jadis royaume du Dahomey, il a connu la traite et les contradictions du pouvoir, puis a choisi d’assumer ses traditions, de célébrer le Vodun et d’en faire un atout national. Il ne renie pas son passé, il le transforme en ressource : tourisme culturel, fierté identitaire, éducation civique, développement économique.
Pendant ce temps, Haïti, libérée de l’esclavage, s’est trop souvent condamnée à un autre asservissement : la peur et la division. Le marronnage culturel a parfois remplacé la planification. L’ironie du destin veut que le pays qui inventa le marronnage culturel peine encore à marcher d’un même pas.
Pourquoi les réformes béninoises semblent-elles si difficiles ici ? Parce que le Bénin a su marier tradition et modernité. Haïti hésite encore entre la prière et le projet. Le défi n’est pas de choisir, mais de combiner. L’Afrique a su se moderniser sans renier son âme. A nous d’apprendre à moderniser notre âme sans perdre notre mémoire.
Le pas que nous n’avons pas encore fait. Ce pas qui transforme les idées en réalité
Le vrai problème en Haïti n’est pas que nous manquons d’idées. C’est que nous avons du mal à passer de ce que nous savons à ce que nous faisons. Nous comprenons beaucoup de choses. Nous analysons, nous débattons, nous dénonçons. Mais ce passage vers l’action reste fragile, incertain, souvent repoussé. Nous vivons avec une richesse culturelle immense, faite de traditions, de croyances, de mémoire et de symboles. Mais trop souvent, cette richesse reste enfermée dans le passé, au lieu de nous aider à construire l’avenir.
Il ne s’agit pas de rejeter ce que nous sommes. Au contraire. Il s’agit de le transformer. De faire de nos traditions une force pour agir. De passer d’une mémoire qui protège à une mémoire qui construit. Mon oncle, Tonton Prevent, un hougan de Zangle, appelait cela simplement un changement de direction. Nous, aujourd’hui, nous parlons de changement de mentalité. Mais au fond, c’est la même chose : apprendre à mettre ce que nous savons au service de ce que nous devons faire. Ce pas-là, nous le connaissons tous. Mais il reste celui que nous n’avons pas encore pleinement décidé de faire.
Et si l’on invitait le roi d’Allada
On pourrait imaginer ce qui suit : puisque les gangs se protègent par le mythe, nous pourrions aussi utiliser le mythe pour les désarmer. Invitons le roi du royaume d’Allada, berceau d’une part de notre mémoire africaine, à participer à une cérémonie de purification nationale. Les médecins de l’Association Médicale Haïtienne à l’Étranger ont visité son royaume lors de leur réunion annuelle en juillet 2023. Il était l’invité d’honneur du Dr Angelo Gousse à Miami en novembre dernier.
Qu’un descendant des royaumes d’Afrique déclare : « La violence des gangs n’a plus droit de cité en Haïti. » Ce serait un geste fort, réconciliant deux rives, celle des ancêtres et celle des vivants. Ce n’est pas de la magie, c’est de la politique poétique. Les nations ont besoin de gestes symboliques. La France a sa Marseillaise, les États-Unis leur serment au drapeau. Nous, Haïtiens, pouvons imaginer notre exorcisme civique. Et, entre nous, si un roi africain nous aidait à chasser nos vieux démons, cela contribuerait à diminuer le coût d’une mission d’experts internationaux, et serait bien plus télégénique.
De la mystique à la modernité
La cérémonie d’Allada ne serait pas un retour à l’obscurantisme, mais une relecture du passé pour construire l’avenir. Il ne s’agit pas de convoquer des esprits, mais de clarifier nos valeurs. Conduite avec sérieux et transparence, une telle démarche pourrait produire trois effets durables : délégitimer l’idée que la violence jouit d’une protection surnaturelle, redonner aux Haïtiens une narration fondée sur la fierté et la dignité, placer enfin les acteurs de la violence face au miroir de la nation pour qu’ils se sachent vus et jugés par les haïtiens.
Toutes les grandes sociétés ont connu des rites de passage. Il ne s’agit pas d’inventer de nouvelles superstitions, mais d’organiser un moment public de réparation symbolique qui s’inscrive dans un parcours de réformes réelles. Le renouveau symbolique ne peut à lui seul se substituer à la réforme institutionnelle, mais sans lui, la réforme ne peut pas tenir.
Quand la Force de suppression des gangs devient un catalyseur d’âme
La Force de suppression des gangs ne doit pas se réduire à la seule coercition. Inscrite dans un projet de renaissance morale et culturelle, elle peut devenir le moteur d’un nouvel imaginaire national. Pour cela, il faut que les Nations Unies et les partenaires d’Haïti reconnaissent que la sécurité se construit aussi avec la culture, la foi et la cohésion communautaire.
Mon expérience en coordination civilo-militaire, acquise à travers des formations et des missions, notamment dans le cadre du Humanitarian Assistance Program du U.S. Southern Command, m’a appris une chose essentielle : réparer un tambour peut parfois valoir autant qu’une escouade armée. Restaurer le tissu symbolique d’un quartier et redonner du sens à la parole publique, c’est préparer le terrain pour que l’ordre tienne ensuite. L’urgence actuelle, marquée par l’effondrement partiel de l’autorité publique, exige que l’action militaire s’accompagne d’un véritable travail sur l’âme collective.
La Force de suppression des gangs doit donc se penser comme un catalyseur d’âme, non seulement pour reprendre des territoires, mais pour ranimer la conscience civique. Son déploiement devrait être précédé d’un moment de vérité où la nation se regarde en face, accepte ses fautes et promet de se relever. Ce moment symbolique serait le prélude d’une reconquête visant d’abord la restauration de la dignité des habitants, avant la simple mise au pas des criminels, natur ellement en coordination avec des institutions capables d’assurer une gouvernance durable, de restaurer l’autorité publique et de maintenir la confiance du public.
Rions avant la reconstruction
Haïti a toujours su rire pour résister. Rire n’est pas fuir, c’est traverser la douleur debout. Le rire transforme la honte en ironie et crée une distance qui protège l’espérance. Dans les pires nuits, l’humour est une lanterne. Avant de lancer des actions lourdes, il est salutaire d’appeler au rire et de redonner à la nation le droit de sourire d’elle-même.
Rions, mais avec lucidité. Rions des promesses creuses qui fleurissent en discours. Rions des pouvoirs qui se prétendent réparateurs tout en préservant leurs privilèges. Rions des bandits qui se croient invincibles avec un collier en plastique béni au clair de lune. Le rire n’humilie pas, il libère. Il permet aux victimes de se réapproprier leur récit et aux responsables de se démasquer. Affirmer au monde que nous gardons notre humour, c’est rappeler que toute aide extérieure doit respecter notre dignité et notre parole. Lorsque nos tambours résonneront à nouveau, ce ne sera pas pour appeler au combat, mais pour rythmer la vie. Le rire deviendra alors le premier acte de reconstruction.
La guerre par la pensée, la paix par le cœur
Ce que je propose n’est ni une utopie mystique ni une militarisation froide. C’est une stratégie intégrée où la dissuasion rencontre la conscience et où la force s’allie à la foi. La paix durable en Haïti ne naîtra pas d’une victoire sur les armes, mais d’une victoire sur la peur. Elle surgira lorsque le rationnel dialoguera avec le spirituel et lorsque la puissance d’intervention cohabitera avec la puissance intérieure des citoyens.
Appelons une alliance de sens : le roi d’Allada, hougans, prêtres, maîtres d’école et poètes, tous porteurs d’une parcelle de lumière dans la nuit haïtienne. Rassemblons mémoire et modernité, culture et raison, pour que le peuple n’ait plus besoin de croire aux sorts pour croire en Haïti. Si vis pacem, para bellum mente n’est pas une pirouette intellectuelle, c’est une méthode : penser avant d’agir, comprendre avant d’imposer, guérir avant de reconstruire.
Cette vision peut se traduire en actions concrètes à travers des mesures telles que des campagnes d’éducation civique ancrées dans l’histoire et les valeurs nationales, des initiatives de diplomatie culturelle qui valorisent le capital symbolique d’Haïti, des cérémonies communautaires articulées avec les efforts de sécurité et de stabilisation, ainsi que l’intégration structurée des leaders religieux, des éducateurs et des acteurs culturels dans les stratégies locales et nationales de résilience.
Peut-être est-ce là, au fond, la plus belle ironie politique de notre histoire : croire encore qu’avec un peu de raison et beaucoup de cœur, la paix peut devenir une révolution silencieuse et durable. Que cette conviction guide nos actes, nos gestes symboliques et nos réformes concrètes, afin qu’Haïti retrouve non seulement ses rues, mais ses âmes.
