Ce 5 mai 2026, nous célébrons l’anniversaire du Cabinet Le Prétoire, qui réunit des avocats engagés au service du droit et de la justice. Cet événement professionnel n’est pas seulement une occasion privilégiée de renforcer la cohésion de l’équipe, de valoriser chaque Prétorien et chaque Prétorienne, ainsi que de fidéliser les clients et partenaires de cette institution au service du public. Il est aussi l’occasion de rendre hommage au docteur Guérilus Fanfan, qui consacre traditionnellement une bonne partie du mois de mai à célébrer son anniversaire de naissance, dont les festivités ont commencé dès le 5 avril dernier.
Cette année encore, comme cela tend à devenir une tradition, cette célébration réunit deux motifs de joie et d’hommage, tout en offrant à nos confrères et consœurs de la profession juridique en Haïti l’occasion de partager un moment mémorable.
J’ai du docteur Guérilus une connaissance intime, profonde, peut-être supérieure à celle de beaucoup d’autres. Je connais mieux que quiconque les risques qu’il a pris en fondant ce cabinet. C’est pourquoi il avait souhaité que je sois l’invité d’honneur appelé à prendre la parole en cette circonstance.
Fanfan Guérilus est un intellectuel patient, persévérant et tenace face aux épreuves comme aux provocations. Un jour, je lui rendais visite à Lalue, où il installait pour la première fois son cabinet. En lui parlant, je riais. Il savait parfaitement de quoi je riais. Je lui ai alors demandé s’il avait déjà lu Le Manifeste du dernier monde de Jean-Jacques Honorat. Puis je lui ai dit : « À ton âge, il faut partir. Partir doit être pour toi un objectif clair. »
Il a pris le temps d’analyser la situation, évitant ainsi la précipitation qui conduit souvent à l’erreur, avant de décider, quelques années plus tard, de me rejoindre au Québec, cette belle province du Canada, cœur francophone de l’Amérique, qui se distingue par sa diversité culturelle. Il y a complété avec succès des études de deuxième et de troisième cycle en droit à l’Université du Québec à Montréal, l’UQAM.
Mon rire était sincère et n’avait rien de moqueur. Il lui indiquait une direction à prendre, une nouvelle voie qu’il fallait tenter. Mais Fanfan savait qu’avec patience et volonté, les choses finissent toujours par changer avec le temps, à condition d’éviter la brusquerie et l’énervement.
Notre professeur du cycle primaire avait vu en nous deux esprits habités par une force intellectuelle particulière, ainsi qu’une attention rare au langage, annonciatrice de notre future orientation professionnelle. Il disait que nous étions des enfants rebelles, difficiles à convaincre. Chaque fois qu’il devait s’absenter de l’établissement, il avertissait l’enseignant qui le remplaçait de faire attention à ces deux jeunes gens. Maître Manno est décédé il y a quelque temps, mais c’est avec une grande émotion que je salue aujourd’hui sa mémoire.
C’est cette obstination pour le savoir qui a permis à Me Guérilus, au milieu des obstacles, de faire de la connaissance le moteur même de son dépassement. Formé à la rigueur du latin au lycée Toussaint-Louverture, il s’est imposé cette même exigence dans tout ce qu’il entreprend. Il est minutieux, méticuleux. Il me rappelle mon cousin, Me Ery Saint-Louis : lorsqu’il écrit, il met toujours les points sur les « i ».
J’aurais aimé être comme lui, mais chacun a ses dons, ses mérites, et Dieu, dans sa sagesse, a donné à chacun sa part de lumière. Même en l’absence de certains dons naturels, le travail acharné et la préparation peuvent triompher du destin social. Chaque nuit de lecture sans sommeil, dans la neige et le froid de Montréal, était pour lui une victoire à arracher.
Son nom fut inscrit en lettres majuscules au tableau d’honneur de l’Université du Québec à Montréal pour des résultats supérieurs à la moyenne générale de son département. Il a obtenu une moyenne de 4,1 sur 4,3 ; avant lui, j’avais moi-même réalisé 4 sur 4,3. Dans le contexte universitaire canadien, de telles moyennes témoignent d’une excellente maîtrise des connaissances acquises dans les domaines étudiés.
Fanfan avait élaboré son mémoire, comme moi, dans le domaine du droit pénal international, en consacrant sa réflexion au rôle du procureur dans ce système de justice. Un mémoire ou une thèse en droit ne peut comporter qu’un nombre limité de questions de recherche — généralement entre une et cinq — et n’a pas la prétention de résoudre tous les problèmes juridiques liés à un domaine du droit.
Il a donc traité un aspect précis du droit pénal international, branche exigeante consacrée aux crimes les plus graves et aux mécanismes de la justice internationale. Fanfan s’est particulièrement intéressé à l’indépendance du procureur dans un système où, trop souvent, la force du plus puissant semble l’emporter sur l’exigence d’impartialité. L’actualité, marquée notamment par les conflits Russie-Ukraine, Israël-Palestine et par les tensions au Moyen-Orient, en fournit une illustration saisissante. La politique du deux poids, deux mesures y apparaît avec une grande clarté. Dans un tel contexte, le procureur de la Cour pénale internationale peut-il réellement engager des poursuites impartiales face aux influences, aux manipulations et aux pressions politiques ? Cette indépendance n’est-elle pas fragilisée par le caractère hégémonique d’une justice dominée par les grandes puissances et appliquée à géométrie variable ?
Cet aspect du problème avait été longuement souligné dans mon mémoire de maîtrise, consacré à la preuve par ouï-dire dans la justice pénale internationale, dans un contexte de diversité des systèmes juridiques nationaux. Nous ne pouvions pas savoir que, quinze années plus tard, nos travaux demeureraient encore d’une grande actualité dans le champ de la justice pénale internationale.
Notre confrère et ami n’aime pas les sujets faciles. Sa thèse de doctorat abordait la problématique du principe de l’intérêt supérieur de l’enfant dans le contexte de l’immigration, plus particulièrement au Canada.
Le droit de l’immigration, tout comme le droit d’asile, est un autre domaine complexe, en constante évolution au Canada, aux États-Unis et en Europe. Il se situe à l’intersection des droits de la personne, de la souveraineté nationale et des besoins économiques. En effet, l’immigration, comme le pénal, appartient aux domaines où la souveraineté étatique s’exerce avec le plus de vigueur. Au nom de ses prérogatives en matière de sécurité nationale, l’État détermine qui peut entrer et séjourner sur son territoire.
Bien que le principe de non-refoulement soit garanti par les conventions internationales, l’État conserve souvent un pouvoir considérable d’expulsion au nom de la sécurité nationale. En s’appuyant sur ce principe parfois flou, l’État se donne une marge de manœuvre considérable, tandis que les tribunaux et les juges peuvent se trouver désarmés. Lorsque ce concept n’est pas clairement défini dans certaines législations nationales, il renforce l’arbitraire étatique.
On retrouve un phénomène comparable dans le commerce international, où les États puissants font de leur force économique une arme géopolitique. En Haïti, on le constate : sous le couvert du développement économique et du transfert de technologie, les États puissants, à travers les multinationales et la création des zones franches, imposent souvent leur propre logique normative. Le droit devient alors un levier de domination économique.
Les principales menaces pour l’État national résident parfois dans les investissements directs étrangers. Le principe d’extraterritorialité des zones franches crée, au sein même de l’État national, un autre petit État régi par les lois du marché global. Le positivisme juridique cède alors la place au pluralisme juridique. Il n’y a plus de législateur unique ; il existe désormais plusieurs acteurs normatifs. C’est la réalité du monde globalisé, qui transforme tout : l’économie, le droit, la culture, etc. Mon directeur de thèse avait d’ailleurs souligné le mérite que j’avais eu d’aborder ces questions dans mon travail doctoral.
Il était donc important de rappeler ce parcours pour ceux qui nous imitent et nous considèrent comme des modèles. Ceux qui nous ont combattus avec acharnement ont sous-estimé notre détermination, notre patience et notre résilience. Ils se sont trompés. La revanche de la vie s’est accomplie. Les insultes, on les dépasse, mais on ne les oublie pas. Mon intelligence demeure le seul territoire inviolable. Nous disons avec une grande liberté ce que nous pensons du monde : tout le bien, mais aussi tout le mal. La vérité n’a pas à se rendre aimable ; elle doit être exacte.
Il faut être fort avant d’être gentil. Avant d’être sympathique, il faut posséder une capacité de défense redoutable, non pour frapper aveuglément, ni commettre l’injustice, mais pour se faire respecter sans pratiquer la tyrannie. Car la justice, dans notre monde, n’existe pas toujours comme idéal réalisé. Pourtant, l’homme qui ne sait pas lire et l’enfant qui n’est pas encore allé à l’école savent instinctivement ce qu’est la justice. La loi est instable ; la crainte, elle, demeure constante. Dans notre monde, l’action l’emporte souvent sur l’équité. Mais soyez équitable envers tous. Tout être humain mérite d’être traité comme une fin, et non comme un moyen. C’est là un impératif catégorique. Notre conscience l’exige.
Je vous le dis : nos ennemis nous observent et cherchent nos faiblesses. Il faut avoir plusieurs options dans la vie. Travaillez dur, mais dans la discrétion ! L’abîme social ne peut être comblé par la seule activité intellectuelle. Le silence n’est pas une stérilité de l’esprit. Continuez à développer vos capacités et sachez les préserver pour les batailles futures, tout en maintenant une cohérence entre l’activité intellectuelle et l’activité économique ! Un homme, comme une nation, ne montre jamais toutes ses cartes. Gardez-les pour le combat à venir ! Ne dévoilez pas tout, car dans chaque carte décèle une faille que l’ennemi cherchera à exploiter !
Je me réjouis de constater que le fanfanisme tient encore la route, avec toute la rigueur de cette conception de la vie qui pousse à briser certaines certitudes enracinées dans notre société pour en construire d’autres. L’une de ces certitudes, qui a ébranlé tout le système juridique haïtien, est celle que Fanfan a formulée à travers l’hypothèse suivante : dans l’état actuel des choses, la justice haïtienne n’est pas rendue au nom de la République, mais au nom du pouvoir exécutif.
Cette hypothèse, une fois vérifiée, dépasse la simple tension intellectuelle. Elle propose une réorganisation de la justice haïtienne selon le modèle théorique défini par la Constitution de 1987. Me Guérilus a raison, sans toujours le dire explicitement, de pousser à une rupture avec certaines réformes de ces dernières années, lesquelles ont fabriqué des lois favorisant la mainmise de certains secteurs sur l’appareil judiciaire haïtien.
En effet, ceux qui possèdent une juste certitude peuvent parfois tout prévoir : la réussite comme l’échec. C’est autour de cette certitude que je pose la question suivante : la justice haïtienne est-elle capable de retrouver sa place dans l’unité de la souveraineté nationale ? Sans cette réorganisation, sans ce retour à sa véritable place, notre justice ne risque-t-elle pas de se perdre, de se disqualifier ou de devenir encore plus fragile ?
Ces questions ne m’ont jamais quitté. Elles prennent forme chaque jour avec une force, une violence et une assise intellectuelle incroyables. En les posant, je ne cherche pas la gloire. Je cherche la vérité. Et cette vérité, une fois trouvée, s’impose, même si personne ne la lit. Progressivement, certains juristes ont découvert qu’il se passe quelque chose d’important dans notre manière de comprendre la justice dans notre République. Heureusement, grâce à notre persistance, une catégorie de lecteurs rigoureux se forme autour de ces idées. En fin de compte, la question fondamentale est la suivante : comment la connaissance du droit est-elle possible sans les théories du droit ?
Que Le Prétoire continue d’être ce véritable centre du savoir, un espace d’accès démocratique à la culture juridique, un lieu de raffinement du droit et de perfectionnement de la pensée juridique dans ses détails et ses subtilités ! Qu’il continue de jouer un rôle clé dans la critique du droit, dans son élaboration — c’est-à-dire dans l’édiction des règles —, dans son interprétation — à travers l’analyse des rapports de force, des idéologies et des inefficacités cachées derrière la façade démocratique et la prétendue neutralité de la loi —, ainsi que dans son application par nos tribunaux et nos cours supérieures !
Qu’il soit, à sa manière, comparable aux salons de la marquise de Rambouillet, Catherine de Vivonne, et de Madeleine de Scudéry, au XVIIe siècle : ces foyers intellectuels où se mêlaient noblesse et hommes de lettres dans un effort d’épuration et de raffinement de la langue française !
N’oubliez pas la revue juridique ! Vous le pouvez : avancez. Ce sera une excellente contribution à la jeunesse, car la gloire naît souvent dans les espaces les plus ordinaires. Ne laissez ni les passions ni les voluptés disperser votre esprit ! Ne vous laissez détourner ni par les parfums de Barbancourt, ni par ceux de Comme il faut, ni même par ceux des femmes, quand bien même certaines beautés noires invitent parfois à la tentation ! Notre rôle est avant tout de rendre la pensée juridique joyeuse pour nos étudiants amoureux de la science du droit, sans jamais la rendre légère. Sachez que les circonstances peuvent évoluer sans nous ! Laissez donc une trace, en cherchant chaque jour la forme la plus juste de votre existence !
À cause d’une maladie qui a eu un impact profond sur ma vie, je ne peux pas vous célébrer, vous et Le Prétoire, comme je l’aurais souhaité. Mais avec Dieu, il existe toujours des perspectives. Le mystère du destin peut ouvrir des espaces que l’on croyait impénétrables. On peut vivre avec la douleur sans se laisser vaincre par elle, même si le déclin de chacun doit commencer un jour. Je connais mes chances. J’espère tenir bon jusqu’au prochain anniversaire. Cela doit suffire.
Bonne fête à tous les prétoriens et à toutes les prétoriennes du Cabinet Le Prétoire.
Sonet Saint-Louis av
Professeur de droit constitutionnel et de méthodologie avancée de la recherche juridique à la faculté de droit et des sciences économiques de l'université d'État d'Haïti
Professeur de philosophie.
Université du Québec à Montréal
