La diaspora haïtienne est souvent présentée comme l’un plus grands atouts d’Ayiti, selon Rudolf Dérose, entrepreneur, actif en développement communautaire.
«Par son poids économique, ses compétences, son exposition à d’autres modèles de gouvernance et de développement, elle représente une ressource stratégique incontestable. Pourtant, force est de constater que ce potentiel reste largement sous-exploité.»
«La diaspora demeure davantage une promesse qu’une force structurée et agissante au service du pays.»
Le principal obstacle n’est ni le manque de volonté individuelle ni l’absence de ressources, mais bien la fragmentation, explique Rudolf Dérose.
«La multiplication d’organisations diasporiques, souvent construites autour d’ambitions personnelles ou de logiques concurrentielles, affaiblit l’impact collectif.»
«Au lieu de créer des synergies, cette dispersion dilue les efforts, fragmente le discours et empêche l’émergence d’une vision commune capable d’influencer durablement le développement d’Ayiti.»
Des modèles de mobilisation existent
«Il ne s’agit pas de nier la valeur de l’engagement local ou sectoriel, mais de reconnaître que, sans coordination et sans projet fédérateur, la diaspora fonctionne comme une mosaïque de petites initiatives isolées plutôt que comme un véritable corps organisé.»
Pire encore, certaines structures finissent par reproduire des pratiques qu’elles prétendent dénoncer: capter des opportunités financières, instrumentaliser la misère du pays sur la scène internationale et se poser en représentants autoproclamés de la diaspora, sans légitimité collective réelle.
Pourtant, des modèles existent. L’expérience des Home Town Associations notamment aux États-Unis, a montré qu’un ancrage territorial et culturel commun peut constituer un puissant levier de mobilisation. »
L’investissement à lui seul ne suffit pas
En rassemblant des ressortissants d’une même commune, ces associations favorisent la confiance, la mutualisation des ressources et l’alignement autour de projets concrets.
Cette approche, adaptée au contexte actuel, pourrait servir de socle à une nouvelle dynamique diasporique, articulée autour de banques de projets, d’entreprises formelles et de fonds d’investissement structurés.
Mais l’investissement, aussi essentiel soit-il, ne peut suffire à lui seul. Il doit s’inscrire dans une démarche collective, porteuse de sens et de conscience nationale, réitère Rudolf Dérose.
«Investir individuellement dans des projets isolés risque de produire des résultats limités, sans créer l’élan collectif nécessaire pour reconstruire un lien durable entre la diaspora et le territoire.»
«C’est cette dimension symbolique et culturelle — ancrée dans les coutumes, les valeurs et la mémoire collective — qui peut transformer un simple acte financier en un engagement citoyen.»
Œuvrer en partenariat avec les autorités locales haïtiennes
Cette transformation suppose également un partenariat sérieux avec les autorités locales haïtiennes, soutient M. Dérose.
Sans cadres institutionnels clairs, sans garanties minimales en matière de sécurité foncière, de protection des investissements, des vies et des biens, toute mobilisation de la diaspora restera fragile.
Créer un environnement de confiance est une condition indispensable pour passer du discours à l’action.
«Le déficit de confiance entre nous, Ayitiens, presque chronique, nous fait oublier que les dispositions constitutionnelles et légales (qu’il faut mettre en œuvre dans notre quotidien) existent bel et bien pour instaurer un climat propice à l’intégration de la population diasporique et à sa participation au développement des régions.»
«Dans cette perspective, des mesures incitatives bien conçues pourraient encourager la diaspora à mutualiser ses ressources, que ce soit dans des investissements privé-privé ou dans des partenariats public-privé, notamment à l’échelle communale.»
«D’autant plus que des inventaires de ressources locales existent déjà et peuvent servir de base à l’élaboration de plans de développement réalistes, adaptés aux potentialités de chaque territoire.»
Renforcer les compétences locales
Enfin, le rôle de la diaspora ne doit pas se limiter à l’économie. Son apport dans le domaine de l’éducation, et plus particulièrement de la formation professionnelle, est crucial, souligne Rudolf Dérose.
«Renforcer les compétences locales, former une main-d’œuvre qualifiée et compétitive, c’est poser les fondations d’un développement durable capable de positionner les entreprises haïtiennes dans l’espace caribéen, puis au-delà.»
«L’enjeu est clair: tant que la diaspora restera un ensemble de voix dispersées, Ayiti continuera de perdre une force stratégique majeure. Mais si elle parvient à s’organiser autour d’une vision commune, d’institutions crédibles et de projets structurants, elle peut devenir l’un des moteurs les plus puissants du redressement national.»
Transformer le potentiel en action
Il ne manque plus que la volonté collective de transformer notre potentiel en action.
En résumé: quatre milliards de dollars annuellement; plus que la Banque interaméricaine de développement et la Banque Mondiale combinées dont le plus gros morceau va à la consommation, donc retourne aux États-Unis ou en République dominicaine résultant de la faiblesse de la production locale, tous domaines confondus.
«C’est le potentiel économique de la diaspora qui s’évapore, faute de vision commune, parce que le capital confiance est déficitaire.»
«Il s’évapore faute d’unité de pensée. Les compétences sont donc inexploitées, les ressources sont utilisées ailleurs», déplore M. Dérose.
À propos de Rudolf Dérose
Rudolf Dérose, entrepreneur, imprimeur et artisan – actif en développement communautaire depuis 2011 – est l’initiateur de l’activité agro-touristique la Route du café en collaboration avec l’Association des Planteurs de Café de Fond Jean Noel et le Réseau National des Promoteurs du Tourisme Solidaire (RENAPROTS).
eil Grand Sud (EGS), travaille avec la Ligue des Haïtiens en Diaspora (LHD), et collabore avec la Haitian Diaspora Resources World Wide (HDRWW) pour influencer le changement de perception et de comportement des compatriotes de la diaspora afin d’obtenir des résultats plus probants résultant des efforts des groupes expatriés et de leurs correspondants locaux en Haïti.
Résidant depuis bientôt trois ans dans le Sud de la Floride, Rudolf Dérose a participé à diverses activités promotionnelles au Québec et en Ontario, incluant les Journées Internationales de la diaspora d’Haïti à Montréal, le Salon international Tourisme Voyages de Montréal, le forum-salon bilingue ÉCORISMO, le Rendez-vous des villes francophones et francophiles à Québec.
Annik Chalifour a rencontré Rudolf Dérose à Port-au-Prince en 2015. Grâce à son accompagnement et soutien, elle a pu réaliser une série de reportages-terrain (2017–2018) dans le cadre des activités du RENAPROTS visant à promouvoir et valoriser le patrimoine environnemental, historique et culturel haïtien.
Annik Chalifour
Chroniqueuse et journaliste à l-express.ca depuis 2008. Publications sur Haïti depuis 2012. 20 ans d’expérience dans l’humanitaire à l’international. Formation de juriste. Trilingue.
