Fidèle à sa mission de veille spirituelle, morale et citoyenne, la Conférence des pasteurs haïtiens (COPAH), à l’occasion de la commémoration de la crucifixion et de la résurrection de Jésus-Christ, Sauveur de l’humanité, exprime un profond sentiment de consternation face au reniement et à la compromission de certaines « élites » haïtiennes. Celles-ci, pour des raisons inavouées et inavouables, s’inscrivent dans une dynamique de collusion avec des acteurs hostiles, contribuant à maintenir et à perpétuer le chaos en Haïti.
Cette situation trouve son expression dans un ensemble de mécanismes bien établis. D’une part, l’organisation d’« élections-sélections » à travers des conseils électoraux fantoches permet l’accession, au plus haut sommet de l’État, d’individus dépourvus des compétences nécessaires pour gouverner. Ces structures sont souvent constituées de femmes et d’hommes bénéficiant de la bénédiction d’ambassades étrangères ou soumis à l’influence de partis politiques et d’une frange de la classe économique.
D’autre part, l’instabilité est entretenue par une succession interminable de gouvernements de transition. Les artisans de cette situation prétendent vouloir organiser rapidement des élections, tout en s’abstenant de prendre les mesures indispensables pour rétablir la sécurité. Hier comme aujourd’hui, tout semble mis en œuvre pour empêcher le peuple haïtien d’exercer librement son droit de choisir ses dirigeants.
Ces dynamiques internes s’articulent avec des influences externes qui accentuent la perte progressive de souveraineté nationale. L’immixtion directe des ambassades des grandes puissances, conjuguée aux déclarations intempestives de certains diplomates, contribue à affaiblir davantage les capacités décisionnelles de l’État haïtien.
Dans le même temps, Haïti se trouve marginalisée dans les espaces où se débattent les questions de sécurité la concernant. Ce vide est comblé par d’autres acteurs régionaux, qui participent activement à ces discussions et diffusent même des informations relatives à Haïti dans leurs propres circuits médiatiques. L’annonce récente par les autorités dominicaines de l’arrivée en Haïti d’une force de répression des gangs en constitue une illustration préoccupante.
Le peuple issu de 1804, forgé dans le sacrifice et la dignité, ne peut accepter d’être réduit à un simple objet de manœuvres géopolitiques. Pourtant, cette situation est rendue possible par l’abdication de certains fils et filles du pays. Si Juda a livré Jésus pour « trente pièces d’argent » (Matthieu 26:14-16), eux ont renoncé à la souveraineté et à l’autodétermination du peuple haïtien. Ils ont trahi l’héritage de Jean-Jacques Dessalines, de Benoît Batraville, de Rosalvo Bobo, de Charlemagne Péralte et de tant d’autres, pour des avantages dérisoires : un visa, une résidence à l’étranger, ou des privilèges personnels.
À l’image des disciples demeurés fidèles jusqu’au pied de la croix, cette désertion morale plonge aujourd’hui la COPAH dans une profonde consternation. Nous savons que ce sentiment est largement partagé. Nombreux sont ceux qui peinent à surmonter cette désillusion.
Cependant, nous refusons de nous laisser paralyser par la honte ou le découragement. Nous choisissons, au contraire, de nous armer de courage et de persévérer jusqu’au terme du calvaire du peuple haïtien.
Les conséquences de ces compromissions sont immenses, et les défenseurs de la liberté mettront du temps à s’en relever. Le temps qui s’est écoulé entre la mise à mort de Jésus et sa résurrection a semblé long, presque interminable, en particulier pour Marie, sa mère. Pourtant, sa foi dans la promesse de la résurrection et dans la puissance de l’Esprit Saint l’a soutenue. Elle a été témoin non seulement des souffrances du Vendredi saint, mais aussi de la gloire du matin de Pâques.
De même, nous affirmons avec foi que la résurrection transforme l’apparente défaite en victoire. Ainsi croyons-nous que « l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts » (Romains 8:11), et qui animait également nos héros, fortifiera chacun et chacune afin de devenir les bâtisseurs d’une Haïti nouvelle — une Haïti où ceux qui bradent leurs droits pour des intérêts mesquins ne trouveront plus de place.
Comme la résurrection du Christ en trois jours ou la guerre d’indépendance qui a duré treize ans, notre peuple peut se relever, mais cela exige courage et stratégie. La crise haïtienne ne résulte pas seulement du chaos interne : elle est entretenue par des élites corrompues qui trahissent le peuple et par des forces impérialistes et néocoloniales qui manipulent, exploitent et paralysent tout élan de progrès. Chaque institution affaiblie, chaque décision contraire à l’intérêt national, chaque compromission avec l’étranger, renforce le joug d’un système conçu pour maintenir Haïti sous domination économique et politique.
La libération n’est pas une utopie : elle est à portée de main si la population s’engage profondément et agit avec intelligence. Il est temps que nos élites assument leurs responsabilités et que le peuple haïtien reprenne le contrôle de son destin, en résistant aux pressions extérieures et en construisant un État capable de défendre ses citoyens et son avenir. La liberté d’Haïti, comme jadis, est possible, mais elle exige audace, unité et vision
L’heure est grave. Mais elle appelle à l’intelligence, au discernement et à la vigilance. Il nous revient de bâtir, dans la paix, un avenir prospère pour les Haïtiens, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays.
Cette intelligence exige que nous nous positionnions en véritables interlocuteurs et partenaires de la communauté internationale — non en simples exécutants ou « bénis-oui-oui ». Dans un monde en mutation, marqué par l’intensification des rivalités géopolitiques, Haïti doit se doter de leaders visionnaires, capables de défendre ses intérêts et de faire face aux nouvelles réalités géostratégiques.
Nous devons également faire preuve de vigilance afin de ne pas nous laisser tromper par les fossoyeurs de la nation qui, à travers des manœuvres électoralistes et des subterfuges, cherchent à se maintenir au pouvoir. « Gardez-vous des faux prophètes. Ils viennent à vous en vêtements de brebis, mais au-dedans ce sont des loups ravisseurs » (Matthieu 7:15).
Port-au-Prince, le 30 mars 2026
Dr Ernst Pierre VINCENT
Président de la COPAH
Rév. Pasteur Ismael BAPTISTE
Secrétaire exécutif de la COPAH
