Les gangs haïtiens ne se contentent plus de faire régner leur loi dans les rues. Ils s’emparent progressivement des fonctions mêmes de l’État.
Tel est le constat dressé lundi à New York par Monica Juma, qui dirige l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC).
« Les gangs armés en Haïti ne cherchent plus simplement à capturer des territoires », a-t-elle expliqué lors d’une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU. « Ils cherchent à capturer les institutions et les artères économiques dont dépendent les communautés ».
La responsable prenait ainsi la mesure d’une crise qui a changé de nature. Longtemps, la violence des gangs en Haïti a été perçue principalement comme une menace sécuritaire. Aujourd’hui, les Nations Unies y voient une crise de gouvernance alimentée par le crime organisé.
Depuis l’assassinat du dernier président haïtien élu, Jovenel Moïse, en juillet 2021, les groupes armés ont prospéré sur les ruines d’institutions démocratiques toujours plus fragilisées. Ce qui n’était alors qu’une crise politique s’est progressivement transformé en une lutte pour le contrôle même de l’État.
Les groupes armés ne cherchent plus seulement à imposer leur loi dans des quartiers abandonnés par les autorités. Ils contrôlent des routes commerciales, des circuits d’approvisionnement en carburant et en nourriture, des points de passage stratégiques. Ils tirent leurs revenus de trafics multiples – armes, drogue, enlèvements, contrebande – qui se renforcent les uns les autres.
À Port-au-Prince, où ils contrôlent désormais l’essentiel du territoire, leur influence déborde largement le cadre sécuritaire pour toucher tous les aspects de la vie quotidienne.
Dans certaines régions, ils vont jusqu’à se présenter comme des protecteurs des communautés, profitant du vide laissé par l’effondrement des institutions publiques.
Le danger, pour l’ONU, est désormais moins celui d’une simple extension territoriale que d’une substitution progressive à l’autorité de l’État.
La bataille pour les enfants
C’est toutefois un autre chiffre, selon le représentant spécial pour Haïti Carlos Ruiz Massieu, qui révèle l’ampleur du basculement en cours.
« Jusqu’à un membre de gang sur deux est aujourd’hui un enfant », a-t-il déclaré devant le Conseil.
Derrière cette estimation se cache l’un des phénomènes les plus inquiétants de la crise haïtienne. Les gangs ne recrutent plus seulement des combattants. Ils recrutent une génération.
Selon les Nations Unies, 892 enfants ont été recrutés ou utilisés par des groupes armés en 2025. La même année, 620 enfants ont été tués ou mutilés et 277 ont été enlevés. Au total, l’ONU a vérifié 2 088 violations graves commises contre 1 661 enfants.
Pour Vanessa Frazier, représentante spéciale de l’ONU pour les enfants et les conflits armés, « la situation des enfants en Haïti est parmi les plus alarmantes au monde ».
La pauvreté, les déplacements forcés, la fermeture des écoles, l’éclatement des familles et l’absence de perspectives offrent aux gangs un vivier de recrutement presque inépuisable.
La violence a déjà poussé près de 1,5 million de personnes à fuir leur foyer, soit plus de 13 % de la population du pays. Dans les camps de déplacés et les quartiers où s'entassent les familles déracinées, les mécanismes de protection s'effondrent et les groupes armés trouvent de nouvelles recrues.
L’effondrement du système éducatif accentue encore cette dynamique. Des milliers d’établissements ont fermé ou cessé de fonctionner, parfois parce qu’ils sont occupés par des groupes armés, parfois parce qu’ils accueillent des déplacés.
Un enfant qui quitte l’école ne perd pas seulement des années d’apprentissage. Il perd l’un des derniers remparts contre le recrutement.
La nouvelle force multinationale passe à l’action
C’est dans ce contexte que le nouveau contingent multinational baptisé Force de répression des gangs (FRG) a commencé à déployer ses opérations dans certaines zones du pays.
À Tabarre, dans l’agglomération de Port-au-Prince, les membres de la force ont arrêté plusieurs suspects, détruit des centaines de cocktails Molotov et fait dégager au bulldozer les barricades dressées par les gangs. À Delmas, ils ont poursuivi une opération sous le feu pour démanteler un dépôt d’engins incendiaires artisanaux. Le 6 juillet, des armes et des munitions ont également été saisies puis remises aux autorités haïtiennes.
Pour Jack Christofides, le représentant spécial de la force, les premiers résultats demeurent modestes mais réels. « La FSG en est à ses débuts », a-t-il insisté. « Personne ne devrait prétendre que les problèmes de sécurité d’Haïti seront réglés du jour au lendemain ».
La question n’est pas seulement de savoir combien de territoires pourront être repris aux gangs. Elle est aussi de déterminer ce qu’il adviendra des enfants qui en sortiront.
« Les enfants associés aux gangs doivent être traités avant tout comme des victimes », a insisté Mme Frazier.
Plus de 570 mineurs ont déjà été transférés vers des structures civiles de protection plutôt que vers des centres de détention. Mais les capacités de prise en charge restent limitées et les responsables onusiens redoutent un afflux massif si les opérations de la FRG gagnent en ampleur.
Le risque est d’arracher des enfants aux gangs pour les voir replonger dans les mêmes conditions de misère, d’exclusion et de vulnérabilité qui les avaient rendus recrutables.
Une occasion rare
Malgré tout, les responsables onusiens estiment qu’une fenêtre s’est entrouverte.
L’adoption d’un nouveau décret électoral, l’accord trouvé sur le financement des élections et le lancement de l’inscription des électeurs offrent la perspective d’une transition politique longtemps bloquée.
Pour un pays qui n’a plus organisé d’élections nationales depuis l’arrivée au pouvoir de Jovenel Moïse en 2017 et dont la crise politique s’est aggravée après son assassinat, cette perspective constitue l’un des rares motifs d’espoir avancés aujourd’hui par les Nations Unies.
Mais le temps joue contre les autorités.
Plus les gangs consolident leur contrôle économique, social et territorial, plus il sera difficile de restaurer durablement l’autorité publique.
Autrement dit, la bataille qui se joue aujourd’hui en Haïti ne porte pas uniquement sur le contrôle de quartiers ou de routes. Elle porte sur une question plus fondamentale : savoir si l’État parviendra à reconquérir une génération avant que les gangs ne l’aient définitivement façonnée à leur image.
Source : ONU INFO
