Ce qui devait arriver arriva. La situation est devenue intenable au Cap-Haïtien. Depuis longtemps, la ville ressemble à une sorte de cloaque, une monstruosité urbaine comme il en existe tant dans notre pays aux villes meurtries, défigurées. Devenue un véritable hub après la fermeture de l’aéroport de Port-au-Prince sous la pression des gangs armés, elle a été abandonnée trop longtemps dans ses sales oripeaux.
Avec les dernières pluies, la situation a atteint un point de non-retour. Habitants et visiteurs ont longtemps subi, entre rues impraticables, boue stagnante et insalubrité, cette indignité et cet affront à la fierté historique du Grand Nord. Désormais, la dégradation est telle qu’elle sera difficile à résorber rapidement. Elle risque même de devenir une épine douloureuse dans le pied du chef de la transition.
La tragédie capoise devait, un jour ou l’autre, devenir un volcan en ébullition. Depuis trente ans, les responsables publics ont laissé l’anarchie immobilière prendre en otage les versants autrefois boisés de la ville. La seconde ville du pays vit depuis longtemps, à l’instar d’autres cités abandonnées, une terrifiante agonie.
Exaspérés, les Capois sont descendus dans les rues pour dénoncer l’abandon de leur ville et exiger des autorités de transition des mesures concrètes, soutenues par des moyens réels et une volonté politique affirmée. Certains évoquent le risque de récupération politique de cet ample mouvement de contestation. La possibilité existe, bien sûr. Mais il ne faut pas inverser les responsabilités : l’indifférence de nos dirigeants reste le principal carburant de cette instabilité qui colle à notre nation comme une seconde peau.
Pourtant, Cap-Haïtien n’est pas condamnée à mourir sous la boue, le désordre et l’abandon. Elle porte encore une mémoire, une fierté et une énergie populaire capables de la remettre debout. Encore faut-il que la colère d’aujourd’hui ne soit ni confisquée, ni diluée, ni trahie, mais qu’elle devienne une exigence collective de dignité, de réparation et de renaissance. Car la tragédie capoise n’est pas un accident isolé mais le symptôme national d’un État qui a trop longtemps laissé ses villes se défaire sous ses yeux.
Dans la cité de Christophe, où l’histoire porte encore les traces de ses tragédies royales, il est temps que l’État agisse pour sortir le Cap de cette marée de détritus et lui permettre de retrouver enfin son… cap.
Roody Edmé
