D'après la dernière définition adoptée en 2022, par la Conseil International des Musées (ICOM), dont Haïti est membre, et dispose d'un bureau national, au sein duquel et durant cette même année, j'ai eu le privilège de servir comme conseiller au sein du bureaux national, le concept du musée se présente ainsi: « Un musée est une institution permanente, à but non lucratif et au service de la société, qui se consacre à la recherche, la collecte, la conservation, l’interprétation et l’exposition du patrimoine matériel et immatériel. Ouvert au public, accessible et inclusif, il encourage la diversité et la durabilité. ».
Des années après, bientôt deux décennies de mobilisation, d'engagement, de sensibilisation, de production, de constitution de collections, de publications, d'organisation, de communication, de conceptualisation de nouveaux projets et de propositions formulées dans la majorité des secteurs vitaux de la vie nationale, à l'échelle locale et internationale, avec autant de motivation, de suspicion, de déception, d'inspiration et de collaboration motivante à la fois retenues sur tout le parcours, tant dans le secteur public et privé, en dehors des partenaires internationaux qui ne viendront surtout pas sauver le patrimoine haïtien à la place des nationaux, cela nous à formuler assez souvent certaines des questions les plus pertinentes comme celle-là: Pourquoi malgré tant de sensibilisation et de publications sur le sujet, Haïti tarde à se doter de nouveaux musées stratégiques pour valoriser la mémoire institutionnelle, collective et générationnelle ?
Du nombre des données recueillies, des observations et constats réalisés, et des opinions partagées par les différents acteurs de la société haïtienne, toutes les catégories confondues, on est en droit d'affirmer que la problématique des musées en Haïti, est avant tout conditionnée par des leviers à la fois visibles et invisibles qui freinent la mémoire collective.
D'abord, il faut rappeler que le champ de la muséologie est une discipline à la fois très ancienne et actualisée, mais surtout transversale, qui, en dehors de ses relations étroites avec les principaux piliers de l'Organisation des Nations-Unies pour l'éducation, la Science et la Culture, et sans oublier des médias, ce concept est largement influencé par toutes les autres disciplines des sciences sociales et humaines comme l'anthropologie, la sociologie, la psychologie, le droit, la politique entre autres.
Des musées en Haïti pourquoi faire ?
Des musées pour qui et pourquoi en Haïti ?
La question des musées en Haïti ne relève pas seulement d’un déficit d’infrastructures culturelles. Elle traduit une crise multidimensionnelle où se croisent instabilité politique, fragilité institutionnelle, manque de financements, dépendance de l'aide internationale ou de l'assistanat, dispersion du patrimoine familial et institutionnel, manque d'intérêt et de connaissances des médias pour inscrire ce sujet dans leur programmation, et déficit éducatif.
Dans la valorisation des institutions culturelles comme les musées en Haïti ou ailleurs en particulier, découle une volonté d'investir dans la transmission des savoir du passé et du présent et un regard objectif et responsable tourné vers le futur. Les musées, en tant qu’espaces de mémoire et de transmission, exigent une vision du temps long et une stratégie nationale. Or, Haïti reste prisonnière d’une logique de survie immédiate, où l’urgence sociale et sécuritaire relègue la culture au second plan.
Devant un tel constat si sombre, à l'ombre de toute vision pratique, pragmatique et proactive, on peut facilement comprendre les leviers bloquants qui empêchent la création de nouveaux musées revient à analyser la société haïtienne dans toutes ses dimensions : philosophiques, politiques, économiques, éducatives, diplomatiques, légales, techniques et familiales. Une autre façon d'exposer la radiographie du mal-être individuel et collectif de l'être Haïtien.
Comment la politique influence-t-elle l'avenir des musées en Haïti ?
Des dimensions politiques et institutionnelles n'encouragent pas la promotion des musées en Haïti, malgré que tous les politiques, les postulants chefs de l’État souhaitent avoir leur image accrochée dans la galerie du MUPANAH, l'unique musée ou Panthéon national du pays, en dehors du musée du Bureau national d’Ethnologie. La reconnaissance de l'importance des musées est à l'oral. L'absence de volonté pour réglementer, encourager et financer les musées persiste.
Derrière les nombreuses tentatives avortées, pour doter le ministère de la Culture et de la Communication des lois organiques, il manque terriblement la création d'une entité de régulation pour gérer un domaine aussi important, en dehors d'une direction du patrimoine dépourvue de ressources de toutes sortes pour accompagner les institutions existantes et sauver les musées publics et privés, fragilisés par les crises et les catastrophes de toutes sortes.
Dommage pour le pays, le premier levier demeure l’instabilité politique. Depuis des décennies, Haïti connaît des alternances rapides, des crises institutionnelles et des interruptions brutales de projets. Les musées, qui nécessitent une continuité sur plusieurs années, ne trouvent pas de terrain stable pour se développer.
De quel régime politique viendront les dirigeants assez cultivés pour prioriser et valoriser la mémoire, qui découlera de l'élaboration d'un cadre institutionnel. Le Ministère de la Culture et le Bureau national d’ethnologie manquent de moyens et de coordination. Il n’existe pas de politique muséale nationale claire, ni d’agence dédiée à la planification et au suivi des projets. Les initiatives restent isolées, dépendantes de volontés individuelles ou locales, sans articulation dans une stratégie globale.
En dehors du carnaval, l’argent manque, la mémoire s’efface ?
Deuxième levier à prioriser, la dimension économique représente un poids important dans la problématique des musées en Haïti. Le manque de financements et l’absence de mécanismes fiscaux incitatifs bloquent la création de musées.
Dans un pays où les urgences sociales dominent (santé, logement, sécurité), la culture est reléguée au second plan.
De plus, les familles et entreprises ne bénéficient pas d'incitations fiscales minimales pour investir dans le patrimoine. Le mécénat reste marginal, et la diaspora, pourtant riche en potentiel, n’est pas mobilisée de manière structurée.
Un patrimoine dispersé, une mémoire fragmentée ?
Dans le troisième levier, à la fois social et culturel. Il faudrait prendre en compte l'impact de la migration sur le patrimoine familial, à la fois si riche mais dispersé. Les grandes familles possèdent des collections mais hésitent à les institutionnaliser, par méfiance envers l’État et peur de perdre le contrôle. Et dire que les enfants ou les héritiers de ces dernières ne sont pas toujours sensibilisés, impliqués ou formés assez pour assurer la relève.
Depuis toujours, les musées s'imposent comme des institutions à la fois culturelles et éducatives, en dehors de leur fonction scientifique. On assiste pourtant à un déficit éducatif autour de : l’histoire contemporaine qui est peu enseignée, et les métiers muséaux (conservation, médiation, muséologie) pratiquement peu ou pas valorisés. La culture orale domine, ce qui limite la transformation de la mémoire en institutions.
Entre les catastrophes et l'insécurité : musées en sursis ?
Des dimensions techniques et conjoncturelles non des moindres, aggravent le retard ou l'absence de politique visant à investir dans la réalisation des infrastructures muséales nouveaux.
Dans le paysage muséal, les rares structures privées sont en majorité délabrées, les normes de conservation absentes, et les catastrophes naturelles (séismes, cyclones) en dehors des mouvements populaires, des crises de pays lock, et des violences terroristes qui fragilisent les projets.
De l'incohérence pratiquement, pour parler de musée dans une société animée par autant de violence et des massacres. L’insécurité urbaine rend difficile la protection des collections et des visiteurs. Les musées nécessitent stabilité et confiance, conditions rarement réunies.
Sur le plan international, la diplomatie culturelle reste faible : Haïti n’exploite pas son potentiel de soft power pour attirer des partenariats et transformer son patrimoine en levier stratégique.
Dans tous les secteurs, et notamment au sein des élites politiques, économiques et culturelles, il semblerait que les membres parmi les plus influents semblent attendre un signal de l'international pour leur inviter à conserver, étudier, sauvegarder, restaurer et exposer les nombreuses collections d'objets, d'œuvres et d'artefacts issus de tous les secteurs d'activités, pour ensuite investir finalement dans la création de nouveaux musées.
Dommage pour un pays qui a tant donné à l'humanité. Dommage pour une culture aussi riche et savante qui disparaît progressivement sous le poids de l'indifférence et l'ignorance, de la destruction institutionnelle, de l'indignation, de l'acculturation, de l'accumulation des crises et des catastrophes naturelles et humaines.
De nouveaux musées en Haïti pourquoi faire ? Pourquoi attendre autant d'années après l'inauguration du MUPANAH, du Musée de la Banque centrale, et la création du Musée mort-né de la Restitution en 2024, pour voir de nouvelles grandes collections imposantes ?
Dans la conclusion à retenir de cette radiographie des musées en Haïti, il faudra rappeler que les musées en Haïti sont bloqués par une constellation de leviers tels l'instabilité politique, la faiblesse institutionnelle, lr manque de financements, la dispersion du patrimoine familial et institutionnel, le déficit éducatif, la fragilité technique et l'insécurité entre autres.
Dans l'espoir d'une émergence de leadership visionnaire et culturellement responsable, motivé par l'obligation de sauver et surtout d'exploiter économiquement le patrimoine national, il faudrait une stratégie nationale, articulant les trois pouvoirs de l’État, les organisations de la société civile, les regroupements au sein des industries culturelles et créatives, familles, l'État, la diaspora et les partenaires internationaux. Les musées doivent devenir des instruments de mémoire, de diplomatie, et de développement économique. Quels sont les rares musées qui existent encore en Haïti et pourquoi ?
Dominique Domerçant
