341 ans après la promulgation du Code Noir, James Fleurissant propose une traduction intégrale en créole haïtien d'un texte qui appartient à la fois à l'histoire de la France coloniale, à la mémoire de l'esclavage et à la généalogie douloureuse des sociétés caribéennes. Avec « KÒD NWA 1685 », le traducteur ne se contente pas de transporter un texte d'une langue vers une autre : il déplace une archive du pouvoir vers la langue de ceux dont l'histoire porte encore les cicatrices du système qu'elle organisait.
Il existe des textes qui vieillissent sans disparaître. Ils cessent d'être appliqués, mais continuent de vivre dans les profondeurs de la mémoire collective. Le Code Noir de 1685 appartient à cette catégorie de documents historiques dont la lecture demeure inconfortable, précisément parce qu'elle oblige les sociétés contemporaines à regarder les fondations parfois violentes sur lesquelles elles se sont construites.
De 1685 à 2026 : 341 années se sont écoulées. Pourtant, le temps historique ne se mesure pas seulement en années. Il se mesure aussi en héritages, en silences, en traumatismes, en langues et en mémoires.
C'est dans cet espace complexe que s'inscrit le travail de James Fleurissant, traducteur de « KÒD NWA 1685 », désormais disponible dans une traduction intégrale en créole haïtien.
Traduire n'est jamais un geste innocent
La traduction est souvent considérée comme une simple opération linguistique : prendre une phrase dans une langue et la faire passer dans une autre. Mais certains textes refusent cette simplicité. Traduire le Code Noir en créole haïtien ne consiste pas seulement à chercher des équivalents entre le français et le kreyòl.
C'est entrer dans une histoire.
C'est faire voyager un texte issu de l'administration coloniale vers une langue née, elle aussi, dans le tumulte de la rencontre forcée entre plusieurs peuples, plusieurs cultures et plusieurs systèmes de domination.
Le créole haïtien porte en lui une histoire paradoxale : longtemps marginalisé par les institutions, il est pourtant la langue d'une majorité, la langue de l'intimité, de la rue, de la poésie, de la colère, de la transmission et de la survie culturelle.
Faire entrer le Code Noir dans cette langue, c'est donc produire un déplacement symbolique considérable.
L'archive parle désormais autrement.
Et lorsqu'une archive change de langue, elle change également de public.
Quand la langue du peuple rencontre les documents du passé
Pendant longtemps, l'accès aux grands textes historiques est resté lié à la maîtrise de certaines langues et à la fréquentation des institutions savantes. Les archives, les lois, les documents administratifs et les textes philosophiques semblaient appartenir à ceux qui possédaient les clés linguistiques permettant de les lire.
La traduction réalisée par James Fleurissant participe à une autre logique : celle de la démocratisation de la mémoire.
Le créole devient ici une langue de lecture historique.
Une langue capable de porter non seulement les chansons populaires et la littérature orale, mais aussi les textes juridiques les plus complexes, les archives politiques et les documents qui permettent de comprendre les mécanismes du passé.
« KÒD NWA 1685 » pose ainsi une question essentielle : pourquoi l'histoire devrait-elle rester inaccessible dans la langue quotidienne de ceux qui en héritent ?
La réponse de la traduction semble claire : la mémoire doit pouvoir parler la langue du peuple.
Godson MOULITE
