Bonjour Monsieur Farid Benmokhtar et merci d'avoir accepté cette interview. Pourriez-vous, en guise d’introduction, expliquer à nos lecteurs ce qui distingue, historiquement, culturellement et politiquement, le Maghreb du reste du monde arabe?
Merci de me donner l’occasion d’exprimer à vos lecteurs ma pensée sur la question amazighe (berbère).
Cette appellation du Maghreb est récente, du moins son usage par les politiques et les spécialistes, et ensuite par le large public. Le Maghreb désigne la partie occidentale de ce qui est appelé le Monde arabe, qui est une entité géopolitique créée de toute pièces par l’Empire Britannique au 20ème siècle. Ce monde arabe est subdivisé en cinq groupes régionaux, dont l’un d’eux est le Maghreb.
Le Maghreb est un terme arabe, qui veut dire « le couchant du soleil, c’est-à-dire l’opposé du Machreq « le lever du soleil », il veut dire aussi ouest ou occident. Ce terme renvoie à une continuité politique et à une idéologie dominante exclusivement arabe. Les pays qui constituent ce Maghreb (Maroc, Algérie et Tunisie) ne font partie de ce monde arabe ou dit arabe qu’après leur indépendance. Le terme adéquat pour cette région du monde, au sens géographique, est Afrique du Nord. Le nom Afrique lui-même vient de cette région, plus exactement de l’actuelle Tunisie, qui à l’époque antique s’appelait Africa, Afrique en français, Taferka en berbère.
Revenons maintenant à votre question. A Ce qui distingue ce Maghreb du monde arabe sur le plan historique, culturel et politique. La distinction historique est simple : il n’y avait pas de lien historique entre ces deux régions du monde (le Maghreb et le Machreq) avant les indépendances de ces pays, car elles étaient sous la domination française depuis le 19ème siècle et par d’autres avant. Le lien historique qui existait réellement entre ces deux régions est la religion, avec l’arrivée de l’Islam au 7ème siècle. Mais l’Algérie comme pays arabe n’a d’existence qu’à partir de 1962, le Maroc et la Tunisie en 1956.
Au plan culturel, chaque peuple de cet espace berbère a ses spécificités vestimentaires, culinaires, musicales... Le peuplement d’Afrique du Nord est anthropologiquement Amazigh (Berbère), sa culture et sa civilisation est distincte de la culture arabe et des autres. Malgré les contacts avec les autres peuples et cultures de la Méditerranée pendant des siècles, l’acculturation ne s’est pas produite. Les Berbères sont méditerranéens, ont des liens étroits avec les peuples de la rive nord depuis l’antiquité. Au fil du temps, la culture berbère s’est enrichie grâce aux contacts avec d’autres peuples, mais le socle est resté amazigh. Ce peuple Berbère n’est pas dilué ou assimilé, mais bien au contraire il s’est enrichi de toutes les cultures et civilisations antérieures ou présentes.
Pour ce qui est de la distinction politique que vous mentionnez dans votre question, nous la lierons aux premiers tiraillements qui avaient commencé en fin des années 40 entre deux tendances politiques lors du mouvement algérien de libération nationale, ce qui est appelé communément la crise berbériste. Deux tendances se sont affrontées politiquement ainsi par des assassinats des leaders: la première tendance est celle représentée par les partisans de l’idéologie exclusive arabe puis arabo-islamique. Pour celle-ci, l’histoire ou l’existence de l’Algérie a commencé au 7ème siècle, c’est-à-dire avec l’invasion arabo-musulmane. La seconde est représentée par les berbéristes, qui refusaient que soit occultée la part berbère de l’Algérie. Ils revendiquaient haut et fort leur droit légitime de peuple autochtone, une reconnaissance linguistique et identitaire. Ces militants défendaient le projet d’une « Algérie algérienne » aux racines très anciennes -de l’antiquité avec le Royaume de Massinissa et même d’avant Carthage. Leur projet politique est inclusif : chaque peuple en présence dans ce pays -qui s’appelait à l’époque l’Algérie française- a le droit d’exister, de vivre pleinement ses droits, sans crainte aucune. A cette époque, les années 40, le peuplement de l’Algérie est berbère à une écrasante majorité, à côté des Berbères-arabisés (les arabophones), ceux qui se considèrent comme arabes, les juifs et les français d’Algérie. Depuis la fin des années 50, la tendance porteuse de l’idéologie arabo-islamique au sein du Parti indépendantiste algérien s’est bien préparée politiquement et, aidée principalement par l’Egypte, elle avait pris le dessus sur les autres. Elle avait su imposer son hégémonie et son idéologie exclusivement arabe. C’est ce qui explique par la suite les liens étroits entre les pays dits arabes comme l’Algérie et les vrais pays arabes du Machreq jusqu’à maintenant.
En Afrique du Nord, qui est un espace pluriculturel, plusieurs langues sont parlées. Des langues installées et évoluant depuis l’antiquité : langue berbère, langue amazigh et langue kabyle. Quelle est la différence entre ces trois appellations?
Le berbère est l’appellation donnée par les grecs. Le vrai nom de la langue d’origine de l’Afrique du nord est Tamazight. Cette langue est l’une des plus anciennes langues du monde. C’est une langue vivante, parlée par plus de 50 millions de locuteurs dans cet espace géographique et dans sa diaspora. Tamazight est la seule langue ancienne du pourtour méditerranéen (avec la langue basque, parlée dans la région frontalière entre la France et l’Espagne) à avoir résisté au temps. Cette langue tamazight/berbère, aujourd’hui, a bien évolué comme toutes les autres langues.
Aujourd’hui, on parle des langues berbères, et non une langue berbère au singulier, puisque le temps (plus d’un millénaire) a fait que chaque région a évolué dans son espace propre et au contact avec d’autres cultures. Par ailleurs, la langue est restée orale à cause de la politique suivie par les gouvernements de ces pays qui ont avantagé la langue arabe et les autres langues. C’est pour cela que les spécialistes du domaine berbère parlent de langues au pluriel. Par exemple, le berbère nord, comme le Taqbaylit et le Tarifit sont en contact avec l’espagnol, le français, l’arabe ; le berbère sud comme le Tamacheq (le touareg) a des contacts réguliers avec les langues en présence dans la région du Sahel (le bambara, le peul, le haoussa, et d’autres), sachant que le dénominatif d’une langue n’est pas figé, comme le choix de l’alphabet d’une langue, ce dénominatif peut être changé par discision politique, c’est-à-dire quand un Etat entame un aménagement linguistique d’une langue. La différence entre ses langues berbères est principalement lexicale (ce qui rend l’intercompréhension très difficile sinon inexistant entre locuteurs de ces langues berbères), mais aussi phonétique et parfois dans le système vocalique. Néanmoins, sur le plan syntaxique, typologique… le fond est globalement le même.
La Kabylie fut souvent qualifiée de singulière, par son esprit aisément subversif et ses prises de conscience collectives visionnaires, que ce soit en Algérie ou en Afrique du Nord.
Le combat culturel est un point cardinal dans le processus de lutte. Nous avons appris que la genèse de cette revendication (l’identité culturelle et linguistique berbère) remonte même à la période coloniale française, en Algérie. Pourriez-vous nous donner plus d’éclairage sur ce point ?
Effectivement la Kabylie est singulière à bien des égards. Elle est à l’avant-garde de tous les combats, identitaire, anticolonial et social et même sociétal. L’esprit berbère est toujours vivant dans le pays Kabyle. La notion d’Homme libre n’a jamais quitté ce peuple, qui est à la pointe de toutes les causes justes, même si celles-ci ne le concernent pas directement. Le Kabyle défend la liberté et les droits de tous les peuples. A mon avis, sa singularité vient des contacts permanents avec d’autres peuples et en particulier le peuple français. Aussi, sa scolarité précoce et son immigration très ancienne en Europe, mais il y a surement d’autres facteurs qui ont forgé sa spécificité par rapport aux autres peuples d’Afriques du Nord.
Oui cette genèse revendicative ou bien la conscience culturelle et identitaire est née en France grâce à sa forte immigration qui date de la fin de 19ème siècle. Les Kabyles ont fréquenté les milieux de gauche, ce qui les a aidés à développer d’autres méthodes de travail et de combat syndical et politique. Ainsi, les Kabyles ont fondé dès les années 1920 le principal Mouvement politique nord-africain ENA « l’Etoile nord-africaine) tout en incluant d’autres éléments arabophones. Donc, le combat culturel et identitaire est une évidence tout au long des années qui vont suivre, et ce jusqu’à nos jours, puisque la question identitaire et culturelle en Algérie n’est pas encore réglée.
Après l’indépendance de l’Algérie en 1962, fut instauré par la force un système autoritaire, qui ferma ses portes à toute forme de pluralisme politique et culturel. Une Algérie d’un seul parti politique, le Front de Libération National, une seule langue, l’arabe, et une seule religion, l’islam.
Comment est-ce que l’élite intellectuelle Kabyle s’est-elle organisée pour enclencher une dynamique de conscientisation des masses populaires ?
Cette question nécessite un rappel historique et une réponse longue, mais je vais la résumer pour vos lectures en quelques phrases. Comme je viens de dire plus haut, dès la fin des années 1950, une petite frange de Mouvement national algérien, portée exclusivement par l’idéologie arabo-islamique, s’est imposée par la force en faisant un coup d’Etat contre le Gouvernement provisoire algérien (le GPRA) à l’indépendance, en 1962. Depuis, cette frange a instauré une dictature, une pensée politique « uniciste », a quasiment interdit les autres langues, réduit les libertés religieuses, étouffé la pluralité culturelle du pays. C’était une négation de tout ce qui n’est pas arabe. Autrement dit, la tendance panarabiste a remplacé l’ancienne puissance coloniale. Cette hégémonie a évidemment révolté les kabyles, et plus particulièrement son l’élite cultivée et politisée. Pour elle, ce dictat devait cesser. Ainsi, dès l’accession de l’Algérie à son indépendance, ces Kabyles ont pris les armes encore une fois, de 1963-1965, pour instaurer un Etat démocratique pluriel, et pour que tous les algériens puissent s’épanouir et s’exprimer. L’élite kabyle culturaliste, n’a cessé de travailler à la promotion de la langue et la culture berbère. Elle a mené un travail de formation et de conscientisation des populations. Ce combat a donné ses fruits 20 ans plus tard, puisqu’un soulèvement populaire majeur a éclaté en Kabylie le 20 avril 1980, et qui a eu un retentissement dans toute l’Afrique du Nord et au-delà, notamment dans la diaspora en Europe. C’est ce qu’on appelle le Printemps berbère de 1980. Il reste un marqueur essentiel dans la révolte pour la culture berbère et les libertés démocratiques.
Le printemps berbère en 1980 fut un véritable tournant dans l’histoire de la revendication culturelle berbère. Après des années d’omerta et de peur. La revendication culturelle amazighe était enfin dans la rue. Elle était et est depuis assumée et revendiquée publiquement.
Parlez-nous un peu plus de cet événement historique et de sa symbolique ?
Cet évènement historique, n’est pas le fruit du hasard, mais l’aboutissement d’un long travail militant et de la résistance populaire au projet d’effacement de l’identité berbère. D’une certaine façon, c’est la suite logique de la crise berbériste de 1949 (pendant la lutte anticoloniale) et de tous les évènements qui ont suivi le combat pour la reconnaissance du fait berbère dans son élément, dans sa terre, comme peuple autochtone. Comme presque tous les grands événements historiques, ceux du 20 avril 1980 ont été déclenchés par un incident presque anodin, et même mineur. C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase
Quelques jours avant le 20 avril, le 10 mars exactement, le pouvoir algérien décide d’interdire la conférence d’un imminent intellectuel et écrivain majeur kabyle, en l’occurrence Mouloud Mammeri, sur le thème de « La poésie kabyle ancienne » à l’université de Tizi Ouzou. Cette interdiction déclenche une protestation qui grandi de jour en jour, jusqu’à devenir un soulèvement de toute la Kabylie.
Les militants de la cause, dont une grande majorité était constitué des étudiants, à l’instar de Djamel Zenati, Aziz Tari, et bien d’autres, ont décidé de faire face à l’injustice et ont bravé la peur. Le comité organisateur de la conférence interdite et quelques enseignants universitaires ont répondu rapidement à cette interdiction infâme par l’organisation d’une marche. En 1980, organiser une marche de protestation (de quelque nature que ce soit) était un acte de bravoure majeur face à la répression féroce des militaires qui tenaient l’Algérie d’une main de fer. Depuis cette date, la peur est tombée. Chaque année, cet évènement est célébré partout en Kabylie et dans tous les pays d’Afrique du Nord, en Europe et Amérique du Nord; sauf ces deux dernières années (2025 et 2026) puisque le pouvoir algérien (illégitime et impopulaire depuis l’indépendance) a interdit toute manifestation publique. C’est le retour aux années de plomb. Il y a aujourd’hui des centaines de prisonniers politiques dans les geôles algériennes.
Un autre événement a également marqué la Kabylie et l’Algérie : c’est le boycott scolaire qui a duré une année, de septembre 1994 à fin juin 1995, pour revendiquer l’enseignement de la langue berbère à l’école. Toute la Kabylie s’est mobilisée à l’appel lancé par le Mouvement Culturel Berbère (MCB).
Vous qui avez vécu cet événement, racontez-nous comment s’est produite cette mobilisation ? Le mouvement a-t-il réalisé ses objectifs ?
Cet évènement est inédit. Le peuple kabyle s’est organisé pacifiquement et en masse pour boycotter l’école durant toute une année pour réclamer son droit à l’enseignement de sa langue. Des marches et des manifestations massives, d’immenses rassemblements pacifiques se sont déroulés durant toute cette période partout en Kabylie. Je pense qu’un tel évènement est unique au monde. Aucun peuple n’a montré un attachement aussi fort à sa langue, à son identité et à sa reconnaissance de cette manière. Les Kabyles ont adhérés massivement à cet appel, bien que le pouvoir et ses relais aient tout essayé pour casser cette dynamique. Le MCB (le Mouvement culturel berbère) restera à jamais dans l’histoire comme un mouvement fédérateur qui a abouti à un acquis, encore une fois historique ; car l’enseignement du berbère est introduit officiellement dans le système éducatif depuis 1995. Mais les résultats escomptés ne sont pas tous atteints, ce qui est logique car pour un Mouvement politique pacifique, les acquis s’arrachent avec le temps, un par un.
Le pourvoir algérien, avait tenu tête à cette revendication populaire légitime durant une année. Il avait essayé de manœuvrer pour faire échouer cet appel du MCB, mais il a fini par céder car la mobilisation kabyle était très forte. Je rappelle qu’à cette période, l’Algérie commençait de sombrer dans ce qui est appelé la décennie noire, celle de la guerre civile et du terrorisme islamiste, qui cherchait à imposer un Etat islamique, et le pouvoir militaire qui voulait l’anéantir et se maintenir au pouvoir quoi qu’il en coûte. De ce fait, le pouvoir central d’Alger avait cédé aux revendications du MCB, puisqu’il n’a pas désiré, ou était en incapacité d’ouvrir un autre front contre les Kabyles. Le MCB ne cherchait pas à renverser le pourvoir. D’ailleurs, la grande majorité de ses militants soutenait l’armée dans sa politique d’éradication des islamistes.
Mais il a fallu attendre les événements tragiques du printemps noir de Kabylie en 2001 pour que votre langue obtienne le statut de langue nationale. Elle est reconnue dans la constitution algérienne de 2002. Quatorze ans plus tard, en 2016, elle est devenue langue nationale et officielle (administrative).
Cependant, malgré l’officialisation de la langue berbère amazigh, en Algérie, nombreux sont ceux qui doutent de la sincérité politique du pouvoir.
Suffit- il d’officialiser une langue pour qu’elle ait la place qui lui revient dans un pays, particulièrement en Algérie ?
Tout d’abord, la reconnaissance de la langue berbère comme langue nationale est arrachée et non octroyée par le pourvoir. Cette reconnaissance est un autre acquis historique, qui se distingue de l’introduction de l’enseignement du berbère en 1995 ; puisque ce statut de langue nationale est signé après une saignée, une tragédie. Plus de 128 jeunes ont été assassinés par le pourvoir d’Alger.
Le statut de langue nationale et officielle, de 2016, est obtenu grâce au mouvement des lycéens kabyles qui s’étaient mobilisés pendant de longs mois pour réclamer la reconnaissance de leur langue officiellement et constitutionnellement. Sans cette lutte, jamais le pouvoir n’aurait cédé. Notons aussi, que sur le terrain politique, le Mouvement indépendantiste kabyle, le MAK (Mouvement pour l’Autodétermination de la Kabylie), menait des démonstrations de forces avec de grandes marches en revendiquant clairement l’indépendance de la Kabylie. Le pouvoir a su trouver la bonne issue pour freiner cette ferveur en reconnaissant officiellement le berbère. Néanmoins, cette reconnaissance sur papier n’est qu’une manouvre politique. Il n’y a pas de mise en œuvre pratique.
L’article 4 de ladite constitution subordonne le statut national et officiel de la langue berbère à la création d’une commission ou d’académie qui doit créer une langue berbère unifiée des différentes langues berbères. Autrement dit, créer une nouvelle langue berbère, puis réfléchir aux conditions de son application, à un calendrier, etc. Ainsi, même si le pouvoir est sincère dans sa démarche, ce processus n’aboutira pas avant 30 ans au minimum. Or, la machine à broyer la langue et l’identité berbères est lancée à grande vitesse.
Pour répondre simplement, je dirais qu’une reconnaissance politique ne rime pas avec sa place dans la société. Cela est très bien analysé dans de nombreuses études de sociolinguistiques.
En 2013, vous publiiez chez L’harmattan, un important ouvrage à propos de la place du code- switching dans les populations kabylophones. Il s’agit du phénomène de passage d’une langue à une autre langue dans la même conversation.
Quelles origines expliquent ce phénomène ? Quelles sont selon vous ses répercussions sur l’avenir de la langue kabyle ?
Effectivement, j’ai publié en 2013 un ouvrage chez les éditions l’Harmattan qui traite du phénomène de l’alternance codique. J’ai complété cette étude avec un article de recherche qui est sorti dans la revue universitaire italienne UNIVERSITÀ DI NAPOLI L’ORIENTALE, Studi Africanistici Quaderni di Studi Berberi e Libico-berberi 8, en 2023, qui explique simplement les raisons, les répercussions et l’avenir de la langue kabyle si ce phénomène subsiste. Ce phénomène linguistique ne concerne pas que le kabyle mais toutes les langues minorées. Ainsi, les locuteurs de ces langues qui ne possèdent pas tous les corpus nécessaires seront obligés de mélanger des langues pour qu’ils puissent s’exprimer, exprimer leurs pensées, leurs sentiments, etc.
La transcription des langues amazighes a suscité des débats houleux, liés soit à des choix scientifiques ou idéologiques. D’une part, il y a eu ceux qui veulent garder le caractère ancien, le tifinagh ; d’autre part, il y a ceux qui veulent opter soit pour les caractères arabes, soit les caractères latins. Ces derniers semblent avoir remporter la partie.
Comment jugez- vous ce conflit et quel est votre avis sur ses enjeux ?
Non, il n’y a pas eu de débats houleux, ni de polémique idéologique ; et encore moins de débats scientifiques sur la question de la transcription de la langue berbère en Algérie. Au Maroc, par exemple, il y a eu une discussion sur la transcription de l’amazigh, mais le Roi a tranché rapidement pour ne pas envenimer, encore d’avantage, les oppositions entre les berbèrisants (qui préfèrent utiliser l’alphabet latin) et leur détracteurs (qui souhaitent imposer les caractères arabes). Finalement, un décret royal a tranché en faveur de l’alphabet tifinagh (l’alphabet berbère).
Toute langue peut s’écrire avec n’importe quel alphabet. Le Tamazight/berbère aussi. L’aménagement linguistique, ici en l’occurrence le berbère, peut l’avoir et même nécessaire, mais le dernier mot revient aux praticiens, à ceux qui travaillent sans répit pour sa promotion. C’est à eux de proposer le choix qu’ils pensent être le plus fructueux, et non pas aux détracteurs et ceux qui font tout pour anéantir cette langue et cette culture.
La chanson kabyle est aussi une arme de lutte et de sauvegarde de la langue. Aujourd’hui, d’autres domaines artistiques prennent-il le pas sur cet héritage et qu’en est-il de la production littéraire ?
Les peuples opprimés et sans Etat, ceux dont la culture est principalement orale, comme les Berbères, l’Art dans toutes ces facettes prend une place gigantesque. Oui, la chanson kabyle est une arme redoutable et elle est arrivée au très haut niveau depuis les années 70. Les Kabyles vénèrent les chanteurs engagés. Ces artistes-militants sont très écoutés et la qualité de leur Art est apprécié de par le monde.
La sauvegarde d’une langue commence par la production littéraire, artistique… Aujourd’hui, la production littéraire prend de plus en plus d’importance. Un lectorat se forme solidement et la critique littéraire suit son cheminement. Espérons que cette belle lancée positive continuera et produira des chefs-d’œuvre.
En tant qu’universitaire kabyle résidant en France, vous avez publié en 2022 un autre livre intitulé « Lmed Taqbaylit » (éditions Yoran Embanner) destiné aux kabyles de la diaspora.
Existe-t-il un travail de promotion et de vulgarisation de la langue et de la culture au sein de la communauté kabyle en France et dans votre diaspora mondiale ?
Le livre auquel vous faites référence est un manuel d’apprentissage du kabyle. C’est un ouvrage qui s’est bien vendu ; ce qui montre qu’il y a un engouement pour cette langue et un désire de renouer ou de se perfectionner en kabyle.
Le travail de promotion d’une manière professionnelle n’existe pas, ou peut-être il n’est pas visible chez la diaspora kabyle. Le travail le plus connu et le plus visible est celui de la musique. Promouvoir une littérature demande un travail colossal. Il faut de gros moyens et cela, à mon avis, relève de l’Etat, et d’un lobby fort pour concrétiser cette promotion. Enfin, il ne faut pas inventer le fil à couper le beurre, mais tout simplement suivre le schéma des diasporas qui avancent.
La revendication culturelle berbère (Amazigh), dans le cadre des États Nations nord-africains, a montré son échec. Et aujourd'hui, plusieurs mouvements autonomistes, souverainistes et indépendantistes (on peut évoquer les situations de l'Azawad, de la Kabylie et du Rif) gagnent du terrain sur le champ politique et obtiennent l'adhésion populaire.
D'après vous, quel pourrait être l'avenir des langues berbères (Amazighs) dans un éventuel changement des frontières, en Afrique du Nord ?
Le jacobinisme a fait ses épreuves et c’est un échec, et une source de conflits, puisqu’il est basé sur la négation de l’autre, et de toute différence linguistique culturelle.
Aux indépendances des pays nord africains, ces derniers ont calqué le jacobinisme pour imposer l’arabo-islamisme, comme la France avait fait pour imposer le Français tout en interdisant les langues et cultures régionales. Oui, aujourd’hui, les Berbères du sud comme les Touaregs au Mali ou dans le nord comme les Kabyles et les Rifains demandent clairement un changement de gestion, de politique territoriale, comme cela se passe dans l’écrasante majorité des pays du monde. Tous les grands pays du monde fonctionnent avec un système Fédéral, de large autonomie. Les trois peuples berbères qu’on vient de nommer réclament quotidiennement le changement de système et la fin de jacobinisme. C’est leur droit le plus légitime, parce que les organisations internationales comme l’ONU reconnaissent le droit aux peuples de s’autogérer. Ils gagnent du terrain, c’est cohérent puisque personne ne souhaiterait laisser disparaitre sa langue et sa culture et son identité millénaire comme celle des Berbères.
L’avenir des langues berbères réside dans un éventuel changement politique, en appliquant le principe de territorialité, comme la Suisse, ou bien carrément d’une indépendance si le mutisme continu comme réponse à toute demande populaire. L’épanouissement d’une langue ne se fera que dans un Etat qui lui est propre. Il reste à définir la forme de cet Etat. En tout cas, le berbère, ne peut pas s’épanouir dans un Etat qui prône l’arabo-islamisme exclusif. L’arabisme vient du baathisme, qui ne laisse aucune place au multiculturalisme.
Merci d’avoir accepté cette interview. Un dernier mot pour conclure ?
Je vous en remercier sincèrement de m’avoir donné la parole. C’est la première fois que je m’adresse aux lecteurs haïtiens et j’espère qu’ils trouveront ici des réponses justes aux questionnements déjà posés ou ils découvriront, grâce à cette interview, un autre monde africain. Tanemmirt-nwen (merci à vous).
Entretien réalisé par Godson Moulite
