30 avril 2026
« La mer était agitée et couverte de brume. Au milieu du vacarme des vagues et des cris des captifs, me parvenaient les appels de ma mère, au fond de la cale et je pleurais » - Alexis racontant à son ami Jérémie son cauchemar, (Extrait : pages 24 et 25).
Le roman Alexis d’Haïti est écrit par Marie‑Célie Agnant, une écrivaine d’origine haïtienne vivant à Montréal. Publié dans la collection Atout aux Éditions Hurtubise en 1999, il a été réédité en 2006.
L’histoire raconte la vie d’un enfant de 11 ans, Alexis Jolet, qui vit en Haïti dans un climat de peur depuis l’enlèvement de son père. À cela s’ajoute la menace constante des militaires et des miliciens, prêts à envahir son village, la Ruche, « sous prétexte de prévenir un soulèvement des paysans ». En réalité, cette intervention est motivée par la convoitise des grands propriétaires de la capitale, attirés par la grande fertilité des terres du village.
Alexis et sa mère envisagent de quitter leur village pour une destination inconnue, en secret, afin de se protéger et de ne pas éveiller les soupçons de la milice. À l’aube, le jour du départ, ils quittent leur petite maison avec les quelques affaires et provisions qu’ils avaient préparées la veille.
Arrivés au point de rencontre, ils découvrent Mathurin, un ami de son père. Lui aussi est en fuite : une menace pèse sur sa tête, et rester au village signifierait une mort certaine.
Tous trois embarquent sur un voilier prévu pour une dizaine de personnes, mais ils sont quarante entassés sur le pont, serrés les uns contre les autres, le regard tourné vers l’horizon. Au bout de quelques heures, le bateau commence à prendre l’eau. Les provisions, déjà maigres, s’épuisent rapidement. La faim, la fatigue et la peur s’installent.
Pour « conjurer la tristesse », des chants s’élèvent, comme pour chasser la peur et la mélancolie, et leur écho résonne comme un souffle d’espoir : « Papa Loko, ou se van, voye n ale / Ou se papiyon n a pote nouvèl bay Agwe ».
Mais la mer, immense et indifférente, les emporte. Vont-ils se laisser porter jusqu’à un rivage choisi par le hasard des courants ? Le voilier tiendra-t-il jusqu’au bout ?
Et Alexis… qu’adviendra-t-il de lui ? Gardera-t-il en mémoire les visages qu’il aime, ou la mer effacera-t-elle peu à peu les contours de son ancienne vie ?
Le texte est enrobé de poésie : chaque parole, chaque réplique, chaque description est moulée dans une métaphore, une comparaison, bref dans une figure de style qui transforme la réalité en image. Le monde décrit n’est plus seulement raconté, il est donné à voir, à sentir, à imaginer, comme si la langue elle‑même devenait un filtre poétique posé sur les événements.
L’extrait cité en épigraphe de ce texte en est un exemple, par son expressivité et sa justesse poétique. Dans ce passage, la mer n’est pas seulement un décor : elle devient un personnage hostile. On observe également l’opposition entre la mer et la mère : d’un côté, la mer, figure menaçante, déchaîne des vagues violentes qui mettent en péril la vie des passagers de l’immense navire où se trouvent Alexis et sa mère - dans son cauchemar ; de l’autre, les appels de sa mère, qui incarnent la tendresse, l’amour et surtout la sécurité. Cette confrontation entre la force destructrice de la nature et la douceur protectrice de la figure maternelle renforce la dimension tragique de la scène. Ces propos traduisent aussi l’inquiétude d’un enfant pour sa mère et, plus largement, pour ses parents.
Ensuite, il y a le rythme : la deuxième phrase est longue, fluide, portée par des virgules qui imitent le mouvement des vagues. Elle avance comme une respiration haletante, ce qui lui donne une musicalité naturelle. La répétition de certaines voyelles crée également un effet sonore (le son eu et le son è).
À la page 65, Agnant décrit Alexis dans son lit :
Après le départ de Ma Lena, Alexis s’est couché, le cœur gros comme la voile d’un navire. Son esprit engourdi et embrouillé confond, cette nuit-là, le charivari des cigales avec un triste chant d’adieu ; et le lit, où il se tourne et se retourne inlassablement, est une mer de sable, dans laquelle petit à petit, il se perd.
Cette description d’Agnant montre dans quel état se trouve le jeune Alexis lorsqu’il va se coucher, en attendant de partir avec sa mère dès l’aube. Il a le cœur lourd, car il regrette de quitter les personnes qu’il aime : sa grand‑mère Ma Lena, son père dont il ignore s’il le reverra un jour puisqu’il a été enlevé sans laisser de traces, ainsi que son ami Jérémie, son inséparable compagnon, avec qui il partage une cachette perchée entre les branches d’un manguier et d’un arbre à pain, formant une plateforme où ils pouvaient passer des heures.
Son esprit est engourdi : il n’a pas les idées claires et se trouve dans une confusion totale. Entre l’idée de fuir pour se protéger et celle de quitter son village, ses proches et tout ce qu’il connaît, il se retrouve face à un véritable dilemme. Il pense, il cogite, il s’embrouille dans ses propres réflexions, ne sachant pas où il va ni s’il arrivera à destination sain et sauf, car de nombreuses rumeurs circulent sur les capitaines de voiliers qui abandonnent leurs passagers au milieu de la mer ou loin de leur destination.
Probablement, les images et les histoires de sirènes, ces déesses des eaux, resurgissent dans son esprit et l’empêchent de dormir. De surcroît, les chants des oiseaux viennent offrir un concert perturbant, qui ne favorise aucune réflexion et qui résonne comme un chant d’adieu, un chant de séparation.
Son esprit étant confus, son lit, au lieu d’être cet espace moelleux et calme qui aide à retrouver le sommeil, devient une véritable mer de sable où Alexis tourne et se retourne, tentant de s’enfoncer dans les draps, de disparaître sous les couvertures, sans parvenir à trouver le repos. C’est une situation difficile, qui peut provoquer l’angoisse et le désespoir.
Dans le roman, il y a une analogie qui m’a beaucoup frappé. Elle apparaît à la page 56, lorsque Ma Lena essaie de convaincre son petit‑fils que, parfois, les circonstances nous obligent à partir pour nous protéger, et que lorsque les jours meilleurs reviendront, on pourra revenir :
Quand arrive les tempêtes, les cyclones et les grands vents, les oiseaux s’en vont. Mais quand revient le soleil, ils reviennent avec lui.
Ainsi, comme un colibri, son petit‑fils reviendra vers elle pour qu’elle le prenne dans ses bras.
Ce roman écrit par Marie‑Célie Agnant charrie en lui toutes les émotions du gamin qu’est Alexis. On y ressent la peur de vivre dans son village, à cause de la menace constante et des actes de violence commis par la milice contre les habitants de la Ruche, à Port‑au‑Prince, la capitale, et un peu partout en Haïti. S’ajoute à cela la peur d’être attrapé avant même l’embarquement pour le voyage.
C’est un roman qui parle d’amitié, de famille, de résistance, mais aussi de politique et surtout d’exil, un thème très présent chez de nombreux écrivains haïtiens vivant à l’étranger. Celui qui part est souvent présenté comme quelqu’un coupé de ses racines. Il est comparé à :
une épave, un radeau à la dérive, un morceau de bois flottant. (page 54)
L’oncle de Jérémie, Emmanuel, par exemple, est comparé à un clown tant il est devenu acculturé, au point que son langage n’est plus qu’un « charabia » pages 36-39). C’est un roman qui parle aussi d’identité et de déshumanisation.
J’ai particulièrement aimé l’écriture du roman, car elle est empreinte de délicatesse et d’une grande imagination. Toutefois, je trouve que, par moments, le personnage d’Alexis manque de crédibilité : l’autrice lui prête parfois un langage qui ne correspond pas vraiment à son âge. On peut le remarquer dans la lettre d’Alexis (pages 118-124), à la page 55 : même s’il reprend les mots de son père, le vocabulaire et la syntaxe très recherchés montrent bien qu’il ne parle pas comme un enfant de son âge :
Lorsqu’on quitte son pays, dans un débit saccadé, on peut rencontrer d’autres mornes, mais ce ne sont plus les nôtres, on ne sait pas les reconnaître. Alors on peut tourner, tourner à l’infini jusqu’à oublier qui on est et d’où l’on vient. C’est ce que dit mon père et le père de Jérémie pense aussi la même chose. Ceux qui partent ne reviennent jamais et, au bout d’un certain temps, ils ne savent plus qui ils sont vraiment.
Malgré cela, je recommande vivement ce roman, qui offre un véritable moment de bonheur lorsqu’on le lit seul pendant une ou deux heures. Il met en valeur une tranche importante de l’histoire sociopolitique haïtienne, une part de l’oraliture (chants populaires, dictons, proverbes, etc.) ainsi que des éléments de sa mythologie, tout en donnant une voix sensible et touchante à un enfant confronté à l’exil.
Ce court texte a été rédigé dans le cadre d’un cours de français destiné à des élèves du secondaire I, pour un projet de balado.
