La semaine dernière, j’étais dans une salle de sport située sur le Grand boulevard Léger, à Montréal, dans la province du Québec — ce territoire que je considère comme ma deuxième patrie — pour m’entraîner. Dans cet espace merveilleux de rencontres, les sons se mêlaient : le cliquetis des plaques de fonte sur les machines, les grognements sous la charge, les soupirs, les cris poussés au moment de l’effort, les conversations entre copains — demandes d’aide, récits de la semaine — et le souffle régulier des machines cardio. De cette effervescence naissait une atmosphère unique, à la fois vivante, stimulante et propice à l’entraînement.
Tout à coup, une chanson diffusée dans la salle — peut-être programmée à l’avance par les gérants de l’espace — a attiré mon attention. C’était la voix de Jean Jean Roosevelt, qui chantait « Papa Dessalines ». Minute après minute, la résonance du morceau devenait plus forte, portée par quelques Haïtiens présents dans la salle, qui se sont mis à chanter à leur tour.
Cette chanson résonne avec une force particulière dans le contexte actuel, à l’heure où certains discours tentent de célébrer les prétendus « bienfaits » de la colonisation, tout en occultant les violences qui l’ont fondée. Elle rappelle que derrière ces récits se cachent souvent des logiques de domination : redessiner la carte du monde, imposer la souveraineté des puissants sur certains territoires, au nom d’intérêts économiques et politiques étrangers aux peuples soumis.
Après La Dessalinienne, Papa Dessalines, de Jean Jean Roosevelt, est le morceau qui éveille en moi l’émotion patriotique la plus vive et la plus puissante. C’est une œuvre emblématique, ancrée à la fois dans le local et dans l’universel.
Ce titre, aux côtés de La Dessalinienne, qui unit tous les Haïtiens, devrait être joué lors des grands événements nationaux. Chaque fois que je l’écoute, l’émotion reste intacte. C’est un coup de génie, une réussite intellectuelle et artistique remarquable, portée par un engagement patriotique et universel, capable de raviver l’espérance dans une Haïti que beaucoup croient désespérée.
Ici, c’est la liberté. Chez nous, en Haïti, elle coule à flots. Notre histoire évoque un lieu, un espace physique et symbolique, où la liberté n’est pas seulement une expression, un mot ou un concept, mais un engagement garanti.
La liberté comme promesse
Dans la vision de Dessalines, comme dans celle de Dieu, qui se tient toujours aux côtés des opprimés, la liberté est une promesse : celle d’un monde où la justice remplace l’oppression. Cette justice ne réside ni dans les codes, ni dans les paroles savantes des juges, mais dans la détermination de l’opprimé à faire triompher sa cause.
Cette promesse de liberté offerte au monde par le général Jean-Jacques Dessalines repose sur une exigence : celle du libre arbitre absolu et de la responsabilité. Malheureusement, ce pacte a été trahi. Un peuple qui sacrifie sa liberté au confort matériel risque de perdre l’une comme l’autre.
En Haïti, on tue quelqu’un sans même le connaître, non par erreur sur la personne ni dans l’exercice mal maîtrisé de la légitime défense, mais par mépris délibéré de la vie. On tue l’autre, avec qui l’on n’a aucun conflit direct, sans mobile apparent. L’agresseur change de visage, mais la violence demeure.
Notre agresseur, ce n’est pas toujours l’étranger. Le bourreau, aujourd’hui, c’est aussi l’Haïtien qui transforme l’autre Haïtien en victime, puis en objet, perdant de vue sa qualité d’être humain.
Dessalines nous avait érigés en libérateurs. Mais la perte de foi dans les valeurs de liberté, d’égalité et dans notre mission historique et universelle transforme aujourd’hui l’Haïtien en être cynique et violent.
Vertières, malgré notre chute, demeure le symbole ultime de la liberté et de la résistance contre l’oppression. C’est le lieu où la déshumanisation a été vaincue, où une terre de captivité a inauguré le passage de l’oppression à la liberté, de la peur à la lumière.
La liberté n’a pas de frontière
L’humanité, à la rencontre de Jean-Jacques Dessalines, a brisé les chaînes de la peur. Par l’action de ce grand génie militaire, le Dieu de l’humanité a procédé à la restauration et à la délivrance de toute une race.
Merci à Jean Jean Roosevelt pour ces paroles inspirées, qui mettent en évidence les dimensions historiques, philosophiques, politiques et militaires liées à une nouvelle compréhension de la négritude et à un nationalisme noir à portée universelle. Elles rappellent aussi que l’histoire d’Haïti est un pilier de l’histoire universelle : là où la matérialisation des droits de la personne s’est réalisée pour la première fois, par l’action décisive d’une armée composée d’hommes et de femmes qui ont redéfini le concept de liberté à l’échelle planétaire.
Le message de Jean-Jacques Dessalines, porté par Jean Jean Roosevelt, est que notre liberté n’a pas de frontières géographiques, politiques, religieuses ou physiques. L’Empereur savait que la liberté est une valeur commune. « Ici, la liberté coule à flots » est une affirmation de solidarité universelle, fondée sur une humanité fondamentale proclamant que l’idéal de fraternité n’admet aucune barrière.
Chapeau, nègre fondamental et universel. Ta chanson gagne en profondeur et en force dans la conscience universelle. Elle n’est pas seulement un hymne à la liberté ni un appel à la réflexion sur la solidarité humaine : elle est aussi un message d’inclusion et de mémoire active, une invitation à regarder l’histoire en face pour résister à la déshumanisation et à l’exclusion.
Prix Nobel de la liberté pour le père fondateur de la nation haïtienne : voilà une démarche mondiale et intellectuelle initiée par Jean Jean Roosevelt, cet immense artiste, pour la reconnaissance du combat mené par le général noir Jean-Jacques Dessalines, le Grand. Que ce message galvanise la jeunesse haïtienne, dépositaire de la semence d’avenir de la première République noire du monde.
Sonet Saint-Louis avocat et philosophe
Professeur de droit constitutionnel et de méthodologie avancée de la recherche juridique à la faculté de droit et des Sciences économiques de l'université d'État d'Haïti.
Professeur de philosophie
Université du Québec à Montréal
Montréal, le 25 Avril 2026
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