Les deux noms qui m’ont appris à écrire
Aucun poète n'écrit seul. Avant la page, avant la rime, avant le premier trait de plume assuré, il y a des voix. Dans ma vie, deux voix se sont élevées au-dessus des autres. Elles ne parlaient ni en métaphore ni en sonnet lorsque je les ai rencontrées. Elles parlaient d'horaires, de corrections, de l'insistance tranquille qu'un garçon pouvait devenir plus que ce qu'il était.
La première voix était celle de Wilbert Eloi. Il y a plus d'un demi-siècle, il fut mon tuteur. Il arrivait avant l'aube, ses chaussures frappant les pierres devant ma porte comme une horloge. L'école n'était pas optionnelle. La précision n'était pas négociable. Sous son regard sévère, j'ai écrit ma première phrase correcte. Je ne le comprenais pas encore, mais il ne m'enseignait pas la grammaire. Il m'enseignait la structure. Il m'enseignait que se présenter, à l'heure, chaque jour, est le fondement sur lequel tout art se construit. Sa sévérité était une forme d'amour que je ne savais pas encore déchiffrer. Ce n'est que des années plus tard que j'ai compris que son influence avait franchi les murs de la salle de classe pour me suivre dans chacun de mes choix. Il m'a donné l'échine pour tenir debout, la discipline pour revenir à la page quand elle était blanche et hostile.
La deuxième voix fut celle d'Emmanuel Albert. Je l'ai rencontré plus tard, quand je croyais déjà savoir écrire. J'avais composé un poème pour Jessie, fier, certain de moi. Emmanuel l'a pris entre ses mains, l'a lu une fois et, d'un trait de stylo discret, a changé un seul mot. Il a redressé un vers. Et soudain, tout le poème a respiré. C'était là son don. Là où Wilbert m'avait donné l'architecture du caractère, Emmanuel m'a donné l'architecture de la langue. Son enseignement était plus silencieux, mais pas moins exigeant. Il m'a appris que la poésie vit dans le poids d'une syllabe, dans l'ombre derrière une image, dans le courage de retrancher ce qui n'est que convenable pour que la vérité puisse parler. Il n'a pas élevé la voix. Il a élevé mon exigence.
Wilbert Eloi a construit l'homme. Emmanuel Albert a façonné le poète. L'un m'a donné la terre ferme pour y poser mes pas. L'autre m'a appris comment l'ensemencer. Honorer l'un sans l'autre serait ne raconter que la moitié de l'histoire. Ce poème, et ce récit, existent parce que deux hommes ont décidé, à des moments différents de ma vie, que je valais l'effort de leur attention.
L'Encre de Vos Noms
Il venait avant le jour, ses chaussures sur les pierres,
Wilbert Eloi, l'heure dans les yeux, la voix de fer.
« L'école t'attend », pas de retard, pas de manière.
C'est lui qui m'apprit la droiture avant la grammaire,
Et ma première phrase est née sous son tonnerre.
Je croyais que c'était dur
Je n'ai compris que plus tard.
Sa sévérité, c'était l'armure
Qu'il forgeait pour tous mes départs.
Son empreinte suit chacun de mes choix,
Elle trace la route quand je doute de ma voix.
Wilbert m'a donné l'ossature de l'homme que je suis,
La colonne pour tenir debout quand tout vacille et fuit.
Puis des années passent, Emmanuel entre en scène,
Il lit le poème pour Jessie, stylo dans la main.
D'un geste discret, il change un mot, redresse un vers,
Et soudain le poème respire, il prend le chemin.
Son enseignement silencieux a façonné ma langue,
Il m'a appris la musique derrière chaque syllabe,
À tailler l'image, à peser l'ombre et l'angle,
Jusqu'à ce que ma plume devienne infatigable.
Aujourd'hui ma plume court, elle ne tremble plus,
Je signe des pages que leurs deux mains ont tenues.
Quand le doute revient, j'entends Wilbert : "Tiens bon".
Quand le vers hésite, j'entends Emmanuel "Vise le fond".
Si un jour un enfant lit ce que je trace,
Qu'il sache qu'il me faut deux noms pour dire grâce.
Vous n'étiez pas là pour plaire,
Vous étiez là pour m'élever.
L'un m'a donné la terre,
L'autre m'a appris à y semer.
À tous ceux qui m'écoutent : cherchez vos visages d'antan,
Dites merci maintenant, avant que le temps prenne sa vengeance.
Je suis maître du verbe parce que deux hommes m'ont tenu.
La Dette Qui Devient un Don
J'écris aujourd'hui en maître de mon art, non parce que je suis né doué, mais parce que j'ai été guidé. Wilbert Eloi et Emmanuel Albert n'ont jamais demandé de monuments. Leur travail s'est fait dans des matins trop tôt, dans les marges d'une feuille, dans des corrections qui piquaient avant de guérir. Pourtant, leur empreinte est indélébile. Chaque ligne que je publie porte leurs traces.
Il est une vérité que je dois confesser : à ma connaissance, Wilbert Eloi et Emmanuel Albert ne se sont jamais rencontrés. Leurs vies ont suivi des trajectoires distinctes, séparées par le temps, la géographie, le hasard. Ils n'ont sans doute jamais partagé une table, ni échangé une parole. Et pourtant, ils se sont croisés en moi, et à travers ceux que j'ai à mon tour touchés. Car la fierté qu'ils m'ont transmise, la rigueur qu'ils ont déposée en moi, la gratitude qu'ils ont éveillée dans mon âme, rien de tout cela ne s'est arrêté à ma porte. Ces dons-là voyagent. Ils passent de main en main, de regard en regard, d'une génération à l'autre, souvent sans que personne ne sache d'où ils viennent. C'est ainsi que deux hommes qui ne se sont peut-être jamais vus ont, ensemble, façonné bien plus qu'un poète. Leur confluent silencieux coule encore dans d'autres vies que la mienne.
Cet hommage est plus qu'un souvenir. C'est un enseignement. À quiconque lit ceci : regardez derrière vous. Trouvez les Wilbert qui exigeaient que vous soyez à l'heure. Trouvez les Emmanuel qui ont changé un mot et changé votre monde. Nommez-les. Remerciez-les. Avant que le silence ne rende les mots impossibles.
Wilbert m'a donné le courage d'affronter la page. Emmanuel m'a donné la sagesse de savoir quoi y déposer. Ensemble — sans le savoir, sans jamais s'être serré la main — ils sont l'encre de mon nom. Et cette encre-là ne s'épuise pas. Elle s'écrit encore, dans d'autres mains, sur d'autres pages, portée par tous ceux que j'ai osé guider à mon tour. L'encre de vos noms coule encore dans chaque poème que j'écris, et c'est ma façon de vous dire : je n'ai pas oublié.
Pierre-Richard Raymond
Le 16 avril 2026
