Il existe des moments où une ville entière semble se laisser porter par un courant invisible, celui d'une culture qui s'impose avec élégance, sans fracas, mais avec une profondeur qui marque les esprits. Lyon, capitale des Gaules et ville des lumières, a vécu l'un de ces moments ces dernières semaines. Pour qui a eu la chance de traverser cette période lyonnaise les yeux grands ouverts, le constat est sans appel : Haïti était là, présente, rayonnante, en train de conquérir des cœurs et de bousculer des idées reçues.
C'est dans un contexte singulier d'un séjour académique à Lyon 3, entre les travaux dirigés dispensés aux étudiants à l’Université Lyon3 et les recherches doctorales et la poursuite de mon doctorat, que j'ai pu observer, avec une fierté non dissimulée en tant que militant du changement du narratif haïtien, la façon dont le pays a su s'imposer sur la scène culturelle lyonnaise. Cette fois, ce n’est pas à travers la tragédie ou la solidarité qui sont les registres auxquels Haïti est trop souvent cantonnée dans l'imaginaire occidental, mais par le prisme de l'art, du goût, de la pensée et de la créativité.
Le Musée des Confluences, vitrine d'une Haïti méconnue
Tout a commencé au Musée des Confluences, institution culturelle phare de Lyon, nichée au confluent du Rhône et de la Saône. Ce musée, reconnu pour ses expositions audacieuses et son architecture spectaculaire, a offert à Haïti une scène à la mesure de sa richesse symbolique : une exposition consacrée aux zombis.
Le sujet, à première vue, aurait pu sombrer dans l'exotisme facile ou la caricature. Il n'en fut rien. L'exposition a abordé avec rigueur et sensibilité ce pilier de la cosmogonie haïtienne, convoquant anthropologie, spiritualité vodou, histoire coloniale et questionnements philosophiques sur la mort, la vie, l'identité et la scientificité de la zombification. Des milliers de visiteurs ont franchi les portes de cette exposition, certains par curiosité, d'autres par hasard, et en sont ressortis avec une vision transformée d'un pays qu'ils croyaient connaître.
L'ouvrage « Zombis : La mort n'est pas une fin ? », proposé à la vente dans le cadre de cette exposition, a rencontré un accueil remarquable. Les exemplaires se sont écoulés à un rythme qui témoigne de l'appétit réel du public lyonnais pour une Haïti intellectuelle, philosophique, profonde. Car c'est bien cela que cette exposition a accompli : restituer à Haïti la complexité et la dignité qui lui appartiennent.
Erol Josué, l'inclassable sous les ovations
Puis vint le samedi 28 mars. Dans l'auditorium du Musée des Confluences, un homme, accompagné de sa band Erol Josué Sextet, a fait trembler les murs d'une salle conquise. Erol Josué est un artiste haïtien que les catégories habituelles échouent à contenir. Chanteur, danseur, prêtre vodou, directeur du Bureau National d'Ethnologie d'Haïti, performeur hors norme : Erol Josué est tout cela à la fois, et bien davantage.
Sa performance lyonnaise a tenu toutes ses promesses. Mêlant chant, transe, narration corporelle et invocations spirituelles, il a livré un spectacle qui a déplacé les frontières entre art et rituel, entre divertissement et expérience intérieure. Le public lyonnais, pourtant habitué aux scènes artistiques exigeantes, ne s'y est pas trompé. Au terme de la représentation, la salle s'est levée entre applaudissement et Bis Erol a donné 30 minutes de performance supplémentaires. A la fin, il a reçu un standing ovation spontané, sincère, qui en disait long sur la puissance de ce que l'artiste venait d'accomplir.
Erol Josué n'a pas seulement donné un concert ce soir-là. Il a ouvert une porte sur une civilisation entière, en offrant aux spectateurs une plongée dans l'âme haïtienne — cette âme forgée dans la résistance, nourrie de spiritualité, vibrante de créativité. Pour nombre d'entre eux, cette soirée restera un repère dans leur parcours de spectateur. Pour Haïti, ce fut un moment de diplomatie culturelle accompli avec une rare efficacité.
La Foire de Lyon, ou quand les saveurs parlent à leur tour
La présence haïtienne à Lyon ne s'est pas limitée aux murs d'un musée. À Eurexpo, lors de la Foire de Lyon, ce sont les papilles qui ont pris le relais. L'occasion était belle pour faire découvrir à un public curieux et nombreux quelques-uns des trésors gustatifs d'Haïti.
La bière Prestige, fierté nationale et symbole de l'art brassicole haïtien, a été proposée à la dégustation. Le Cola Couronne, boisson emblématique qui accompagne les repas haïtiens depuis des générations, a suscité l'étonnement et la curiosité. La Banann a Griyo ou le Riz Djondjon etaient aussi à la carte, mais c'est sans doute le Pikliz qui a provoqué les réactions les plus vives. Les visiteurs, conquis par cette explosion de saveurs, ont non seulement demandé à en savoir plus, mais ont réclamé qu'on recommence. Un mot revenait souvent dans leurs bouches : incroyable.
Ces moments de partage gustatif ont une valeur que l'on sous-estime trop souvent dans les arènes de la diplomatie culturelle. Manger la cuisine d'un peuple, c'est accepter d'entrer dans son intimité, de reconnaître son inventivité, de partager quelque chose de fondamental. À travers une bouteille de Prestige ou une bouchée de pikliz, des inconnus à Lyon ont touché quelque chose d'authentiquement haïtien.
Une diplomatie culturelle qui se construit au quotidien
Ce qui frappe, en observant cette séquence lyonnaise, c'est la cohérence et la complémentarité de ces différentes formes de présence haïtienne. L'exposition intellectuelle du Musée des Confluences, la performance spirituelle d'Erol Josué, les saveurs de la foire, la sacrée de Abigaïl Alexandre ou les performances la Tiktokeuse Arianna Lafond au Togo ne racontent pas des histoires séparées : elles composent ensemble un portrait vivant et nuancé d'une nation.
Des étrangers qui ignoraient tout d'Haïti sont repartis avec des images nouvelles, des lectures à faire, des saveurs en mémoire. D'autres, dont les représentations étaient nourries de clichés ou de tragédies médiatisées, ont vu leur regard se transformer. C'est cela, la diplomatie culturelle dans sa forme la plus pure : non pas un discours officiel, mais une expérience vécue, ressentie, partagée. Mon inquiétude reste tout de même ce que l’internet réserve à ces personnes qui vont googler Haïti.
Lyon, le temps de quelques semaines, a découvert qu'Haïti est une civilisation debout. Et pour ceux qui en doutaient encore, Erol Josué a conclu la démonstration en musique, sous une ovation méritée.
Jean Odelin CASSEUS
Doctorant
Enseignant vacataire à l’Université Lyon3
