Claude Ribbe est un remarquable passeur de mémoire, capable de relier avec clarté et force des figures comme le Chevalier de Saint-Georges et le général Alexandre Dumas, né à Jérémie, à Saint-Domingue, aujourd’hui Haïti.
Claude Ribbe, fondateur de l’Association du général Dumas, est engagé depuis longtemps sur le terrain de la mémoire. Il vient d’ailleurs d’initier une nouvelle démarche destinée à retisser les liens entre Saint-Domingue, aujourd’hui Haïti, et la France.
Historien et romancier, ce métis guadeloupéen n’a cessé, de livre en livre, d’explorer les fractures de la mémoire coloniale française. Son travail interroge avec constance les zones d’ombre du passé et met en lumière des débats que la France officielle préfère souvent éviter. En écrivant sur Napoléon, sur ses méthodes dans les colonies et sur la filiation qu’il établit avec certaines formes ultérieures d’autoritarisme, Claude Ribbe ne pouvait qu’éveiller de vives réactions parmi les défenseurs de la mémoire napoléonienne.
Mais son œuvre ne se limite pas à la contestation des récits établis. Elle relève aussi d’une démarche de justice et de réparation symbolique. Dans une lettre solennelle adressée au président de la République, Emmanuel Macron, Claude Ribbe demande que le père des trois Dumas soit enfin accueilli au Panthéon.
Cette lettre n’est pas une première. Lorsqu’il rappelle au chef de l’État qu’il l’a déjà sollicité à plusieurs reprises au cours des dernières années, il inscrit sa démarche dans la durée. Cette persévérance dit assez la constance de son engagement. Claude Ribbe ne s’adresse pas au pouvoir les mains vides : il rappelle sobrement les étapes de son combat. En 2002, il publia une biographie romancée du général. Puis vint le vote unanime du Conseil de Paris en faveur de la réinstallation de sa statue, unanimité significative puisqu’elle traduisait une reconnaissance politique au-delà des clivages partisans. Il y eut ensuite l’hommage rendu devant le cercueil d’Alexandre Dumas fils en route vers le Panthéon, moment d’une forte portée symbolique.
En 2006, l’apposition d’une plaque commémorative à Villers-Cotterêts, à l’occasion du bicentenaire de la mort du général, révéla une autre dimension de cette entreprise : Claude Ribbe ne se contente pas d’écrire, il inscrit aussi la mémoire dans l’espace public. La fondation de l’association qu’il préside encore aujourd’hui témoigne de la fidélité de cet engagement.
Le général Alexandre Dumas mérite en effet de rejoindre le temple républicain et d’y reposer aux côtés de son fils, Alexandre Dumas père, l’auteur des Trois Mousquetaires. Une telle décision aurait une portée à la fois historique et symbolique : elle réunirait le père et le fils, le soldat et l’écrivain, dans un même hommage national. Fils d’un aristocrate normand et d’une esclave noire de Saint-Domingue, Alexandre Dumas s’imposa, contre toute attente, comme l’un des généraux les plus brillants de la Révolution française. À lui seul, il incarne une part essentielle de cette histoire française que la mémoire officielle n’a pas toujours su regarder en face.
Si la France décidait enfin de lui faire une place au Panthéon, Haïti aurait toutes les raisons de saluer ce geste. Le général Dumas, né à Jérémie, est à la fois un enfant de Saint-Domingue et une figure majeure de l’histoire de France. Son entrée au Panthéon ne serait pas seulement une réparation rendue à un homme longtemps tenu à l’écart ; elle constituerait aussi un signe fort adressé à une mémoire partagée entre la France et Haïti. Panthéoniser le général Dumas reviendrait, au fond, à reconnaître que la grandeur française s’est aussi construite dans l’espace colonial, à travers des destins que l’histoire a trop longtemps relégués à sa périphérie.
Maguet Delva
Paris, France
