2e Partie
«Compagnonnage et Centralisation de la vie du groupe»
Soumettons notre analyse à l'étude de ces facteurs principaux. Ceux-ci, par leur pertinence, aideront sans doute à mieux cerner, d'une part, le débat; d'autre part, sinon à le circonscrire.
Facteurs principaux
Nous allons pour le présent moment à ces deux facteurs ci-dessous, à côté d’autres qui seront présentés ultérieurement.
I- Compagnonnage des sambas et des hommes politiques et décrédibilisation populaire
II- Centralisation de la vie du groupe autour du chanteur-phare ou le «phénomène de l'homme-groupe»
I- Compagnonnage des sambas et des hommes politiques et décrédibilisation populaire
L'individu est traditionnellement connu depuis Aristote comme un animal politique¹. «Plutôt que de voir dans la cité un simple outil d’organisation, Aristote y reconnaît le cadre nécessaire à la réalisation même de l’humanité²», objecta Major Prépa, dans un cours sur le livre du philosophe Aristote « Cours, L'homme est un animal politique». Du fait, de son intégration à la res publica ( la chose commune, le bien commun, la collectivité), au processus de production d'actes pour le bien-être de la Cité. L'individu ne saurait échapper à sa condition au risque de se voir couper les ponts entre lui et la Cité. Jean-Jacques Rousseau a opposé cette argumentation autour de la difficulté de l'individu de se soustraire de tous les liens : « L'Homme est né libre, partout, il est dans les fers». En effet, c'est la Cité qui définit la condition même du citoyen!
On n'objectera pas le rôle du samba de s'occuper de Politique. Dès les années 90, précisément à la mi-janvier 1991, Samba Kessy du groupe Koudjay n'a-t-il pas composé une chanson carnavalesque « Manman poul la³ », où il s'en prenait à Mme Ertha Pascal Trouillot, présidente provisoire à l'époque, et aux putschistes qui ont tenté de renverser lors du Coup d'État du 7 janvier 1991, le Président nouvellement élu. Sa prise de position en faveur du Président Jean-Bertrand Aristide, a muté le chanteur-samba populaire en partisan zélé de ce dernier. La proximité trop appuyée ou ce compagnonnage entretenu lui avait même mis sur les chemins de l'exil. En effet, les militaires putschistes du Lieutenant-Général Raoul Cédras prônaient une tolérance zéro contre les partisans du président déchu. Ils les pourchassaient avec la dernière rigueur et beaucoup de violence.
À l a suite du retour au pouvoir d'Aristide, le 15 octobre 1994, dans les malles des Américains, le Samba Kessy a rempilé et s'est complètement affirmé supporteur zélé du Président d'alors, mais aussi, de son poulain-marassa, récemment élu à la magistrature suprême, Monsieur René Préval. Samba Kessy et son groupe s'en prenaient aux partisans de l'opposition politique, notamment à ceux de l'Organisation Politique Lavalas ( OPL)~ aujourd'hui (Organisation du Peuple en Lutte), en lutte pour le pouvoir. D'un commun accord, lui et sa bande musicale s'attaquaient dans leurs meringues carnavalesques aux politiciens et aux élus de l'opposition. Samba Kessy les a affublé le sobriquet de «Granmanjè⁴» (1997), grands mangeurs ( titre d'une composition musicale éponyme tiré de son album Bwa Mare⁴, 1997), à leurs adversaires ou contradicteurs de l'opposition.
Samba d'une pugnacité coriace et à plume acérée et polémique, Kessy est revenu à la charge en 2001, avec la réélection d'Aristide, et s'opposa vivement au gouvernement du tandem Alexandre Boniface/Gérard Latortue. En témoigne ce chant du groupe pour le carnaval national de 2005, dont on a tiré cette phrase (Grenn nan bouda sa pa ka site kajou sa⁵). Le gouvernement au pouvoir alors, demeurait, en effet, le grand bénéficiaire du mouvement de révolte Grenn Nan Bouda (GNB) de la bourgeoisie antinationale, Groupe 184, des étudiants, d'une partie de la population, des médias contre la politique du Président Jean-Bertrand Aristide (7 février 2001- 29 février 2004).
Cette proximité vécu fut aussi l'apanage de bien d'autres groupes de tendance racine tels que Tokay, Boukmann Eksperyans , Bòbèch, Kanpèch, Rèv, RAM, Chandèl, Aloviyaweh, etc. Ils ont entretenu une fréquentation assidue des régimes politiques établis jusqu'à même se fondre dans les discours des pouvoirs politiques d'alors. Par ce compagnonnage, ils se sont constitués défenseurs ou faits partie prenante de ces régimes dans l'accomplissement de leurs projets antinationaux.
Tokay, par exemple, a pris fait et cause pour M. Aristide, lors des élections entachées d'irrégularités du 26 novembre 2000 ( Lè y ap regle zafè pa yo, nou pa foure bouch nan zafè yo; Lè n ap regle zafè pa nou, yo foure Bush nan zafè nou⁵) ~nldr Bush, le nom d'un président américain au discours très interventionniste. Ces phrases extraites d'un refrain de cette meringue du groupe Tokay «Lapè⁶», très populaire à l'époque. En dépit d'une volonté affichée dans cette chanson, du respect du souverainisme haïtien, elle constitue, au contraire, un accès de soutien au président réélu.
Bòbèch, dans sa meringue pour le carnaval de l'année 2004«Sò w gen la⁷», ne s'est pas démarqué du lot. Se donnant dans le même panneau, le groupe pro-lavalassien a réclamé le fouet ( Kale yo) «rigwaz» pour les opposants et les étudiants qui luttaient contre le gouvernement d'Aristide/Neptune.
Le groupe Boukman Experyans - un groupe haïtien très adulé et détenteur d'un Grammy - dans les décennies 2010 et 2020 a entretenu un compagnonnage discutable aux régimes politiques de Joseph Michel Martelly et de Jovenel Moïse. Madame Mimerose Beaubrun, Manzè de son nom d'artiste, s'est affichée vent debout contre les protestations populaires enclenchées contre ces gouvernements. Certaines opinions tenues dans les médias de la Capitale ont fini par l'inscrire dans la dynamique de la proximité entre les sambas et les politiques. La formation musicale de tendance racine de Ti Pay, Rèv , s'est fendue dans un dithyrambe⁸ en l'honneur du Président Jovenel Moïse, assassiné le 7 juillet 2021. Alors qu'en 2003, le Samba, gentleman du sérail aristidien, s'était converti dans un souverainisme de circonstance, en patriote d'occasion, en dénonçant les ingérences étrangères dans les affaires Haïtiennes.
Cette fréquentation assidue des régimes et des hommes politiques (tant de l'opposition que du gouvernement) ont certainement contribué a redoré le blason économique de certains, surtout de ceux proches du pouvoir. Mais n'a-t-elle pas moins participé l'affaiblissement des groupes racines dont le discours revendicatif trouvait un écho favorable dans le milieu populaire. Cela a sans doute rendu possible le processus de décrédibilisation du rythme.
Toutefois, reconnaissons au milieu du gué du compagnonnage des sambas aux politiciens, certains de ces groupes racines Chandèl, Boukman, Bòbèch, Koudjay, Tokay, etc, ont porté des messages dont la teneur garde encore l'actualité. Notamment cette éclaircie du groupe Rèv de samba Ti Pay (« Pou bout kòd, pou tout trayizon ki sou do ti peyi yo, rele yo di yo regle zafè Lakay yo, se blan mannan ak tchoul li yo ki anpeche peyi m mache, rele yo, di yo regle zafè lakay yo»)! Une parole véridique qui résonne encore 23 ans, après la sortie de la meringue du groupe Rèv, «Trèt makiye.⁹»
II- Centralisation de la vie du groupe autour du chanteur-phare ou le «phénomène de l'homme-groupe»
- «Après moi, c'est le déluge», Jean-Pierre Boyer, Président d’Haïti (1818-1843)
- «Je suis le dernier président d’Haïti», Tirésias Simon Sam, Président (1896-1902)
L'hypercentralisation d'un système quelconque joue nécessairement contre la pérennité de celui-ci. Puisque la répartition des tâches, le partage des responsabilités se trouve à l'état embryonnaire pour ne pas dire néant. Ainsi la porte semble-t-elle béante, ouverte à toutes les surprises, à la déliquescence même du dudit système. Claudine Gay - ex-présidente de Harvard University- récemment démise de ses fonctions (2025), affirma dans sa lettre de démission que la vie de l'institution importe plus que l'action d'une personne quelconque et, c'est de ce lieu que se fonde le vrai défi, le « défi extraordinaire en se concentrant sur l'institution plutôt que sur n'importe quel individu¹⁰».
En fait, le vrai énigme ou défi, jusque de nos jours, que les institutions haïtiennes tant publiques que privées ne parviennent à résoudre, c'est ce lieu ou la vie de l'institution prime sur le vécu du responsable ou de l'individu. C'est de ce déficit institutionnel que des présidents du XIX ème siècle, Jean Pierre Boyer (1818-1843) et Tirésias Simon Sam ( 1896-1902) eurent à déclarer : le premier, « Après moi, c'est le déluge¹¹ »; le second a fanfaronné, avec une pointe de cynisme «Je suis le dernier président d'Haïti¹² ». Cruelle évidence ! Mais cela souligne l'état d'indigence institutionnelle de la République dont leur passage au timon des affaires n'a pas contribué à atténuer. Et cet état de fait perdure encore.
Le même phénomène est, par ailleurs, observé dans la création historique des partis politiques. Ceux-ci sont viscéralement ancrés autour de l'orbite de l'homme-parti ( le Parti Libéral de Jean-Pierre Boyer-Bazelais, par exemple, qui disparaît avec la mort de son idole à Miragoâne (1883). Dans l'historiographie contemporaine des exemples fourmillent autour de cette taré prétendument haïtienne: le syndrome homme-parti.
On peut reporter le même constat établi sur le phénomène de la centralisation du groupe, autour de l'hyper-présence du chanteur-phare ( Kessy, Azor, Lunise Morse, Ti Pay, Lòlò et Manzè, Frédo, Eddy François, etc) sur les formations politiques en Haïti. Les exemples pilulent : Le PDCH, PAIN, DN, MRN, FANMI LAVALAS, RDNP, et autres officines politiques illustrent le défi que constitue les rapports entretenus entre l'homme et l'Institution, notamment en Haïti.
Le curseur reste centralisé autour de la personnalité de l'individu providentiel que de tendre vers le renforcement des structures institutionnnelles. Au moindre signe d'absence de l'homme providentiel, l'institution en ressent les secousses ! Si bien qu'au décès du fondateur, l'institution, le parti politique disparaît avec lui. Le MRN de René Théodore, le MDN d'Hubert De Ronceray qui a disparu dans le séisme du 12 janvier 2010 avec son leader, l'ADEBAH de René Julien, Le PDCH de Sylvio Claude, le PAIN de Thomas Désulmé, le RDNP se tient de manière bancale avec l'effacement et la disparition de ses leaders. La Fanmi Lavalas, dont le leader Jean Bertrand Aristide s'enfonce dans la viellesse, empruntera le même circuit, puisque M. Aristide, trop jaloux de son aura, ne lâchera jamais prise à une voix pour le moins, autonome, voire indépendante.
Ce déficit institutionnel relevé dans la constitution des pouvoirs publics et des formations politiques en Haïti est aussi remarqué chez les groupes musicaux locaux, notamment dans la musique racine. Le destin du groupe semble lié au sort de l'artiste-samba: véritable homme fort, gourou, homme-phare, dieu-tout-puissant de la formation musicale. C'est ce qu'on nomme ici : le phénomène «homme-groupe». Ce gourou, véritable Matador superbe, jaloux, ne permet à aucune voix de prétendre à son remplacement, de prendre l'ascendance en sa présence même lors de son absence éphémère. Le destin demeure scellé. Ipso facto, la survie du groupe!
Cette tautologie peut être reversée dans le domaine de la musique haïtienne. On la retrouve dans les formations musicales de tendances diverses : dans le Compas avec le groupe Coupé Cloué notamment ; la musique religieuse et évangélique ( Alabanza); le Rap ( King Posse: Black Alex); le Hip-hop/ Rap kreyòl ( Barikad Crew: Katafal, Dade, Dejavu) et les groupes racines: Wawa de Rasin Kanga, Azor de Racine Mapou , Frédo de Kanpèch, Rèv de Ti Pay, Lòlò et Manzè de Boukman, Richard et Lunise Morse, Koudjay de Samba Kessy, Chandèl, etc.
Il est à remarquer que les groupes racines Koudjay, Rasin Mapou, Rasin Kanga, Chandèl, RAM ne sont plus les mêmes depuis le départ ou la disparition de leurs ténors ou fondateurs. Le phénomène de la centralisation outrancière du groupe autour de l'homme-groupe, du chanteur-phare et fondateur leur a été fatal et a nui à la pérennité des formations musicales de cette tendance.
Néanmoins dans le Compas, quelques exceptions demeurent tels que : L' Orchestre Septentrional, la Tropicana d'Haïti, Tabou Combo... Cette pérennité observée n'est guère le fruit du hasard. Sans doute, les tenants de ces formations musicales ont opté pour l'inverse. Ils ont fait le choix du renforcement institutionnel au dépens de l'omniprésence de l'individu qui, lui, ne s'inscrit dans la dynamique du provisoire, dans une perspective temporaire.
À suivre
James Stanley Jean-Simon
E-mail : jeansimonjames@gmail.com
James Stanley Jean-Simon, né à Petit-Goâve, est poète, nouvelliste, dramaturge, critique littéraire et professeur de littérature francophone , il a étudié Les Lettres Modernes, à l’Ecole Normale Supérieure. Il a déjà publié Nyaj dènye Sezon (Poésie), Bwadchèn (Lodyans) et Ti-Jean et le trésor... (un livre de contes). Ses poèmes, ses nouvelles et articles ont paru dans diverses journaux, revues, anthologies en Haïti et à l’étranger ( Le National, Le Nouvelliste, Rezonodwès, Legs et littérature, Do kre i s, etc ).
Notes :
¹) Aristote, La politique
²) Aristote – L’homme est un animal politique, Cours
https://major-prepa.com/culture-generale/aristote-homme-animal-politique/
³) https://www.youtube.com/watch?v=aPnIoo_bTag
⁴) https://www.youtube.com/watch?v=pQxMTLRgllI
⁵) https://www.youtube.com/watch?v=7zsxEflpn_0
⁶) https://www.youtube.com/watch?v=owwiiQh1OFA
⁷) https://www.youtube.com/watch?v=y7-JAwgY-MA
⁸) https://www.youtube.com/watch?v=XwRNC_ev5dk
⁹) https://www.youtube.com/watch?v=XwRNC_ev5dkhttps://m.youtube.com/watch?v=bqiNkoSr1vo&list=RDbqiNkoSr1vo&start_radio=1&pp=oAcB
¹⁰) Gay, Claudine, Lettre de démission , https://lescientifique.org/havard-university-lettre-de-demission-de-la-presidente-claudine-gay
¹¹) Dorsainvil, Jean Chrisostome, Histoire d'Haïti,
¹²) Histoire d'Haïti, FIC, cours moyen
