"Pwazon rat
Samba yo te pale w
Yon nonm k ap fè sanmba
Fò w pa saf o !
Sanmba, sanmba wayy oo
Pa manje nan men moun sa yo
Pwazon rat oo ! "
Voix Eddy François, Pwazon rat, Boukman Eksperyans¹, 1991
Aborder la thématique « Musique racine » pose la nécessité de la conforter au concept Culture. Puisque le terme ne peut mieux être approprié que dans le processus d'un dialogue à la notion culture. Si le concept Culture peut avoir une acceptation sociologique ou ethnographique, comme le souligne Pierre Buteau, dans « Culture et musique populaire dans la Caraïbe² », un article publié dans la revue Rencontre Août 2004; la culture ne peut s'entendre étant qu' “une culture assumée et transmise de génération en génération par toute une communauté² ”( Buteau, 2004). L'historien fait appel, par ailleurs, à Michel de Certeau afin de mieux corroborer et apporter une clarification notionnelle du terme. Certeau la définit comme « celle des gens ordinaires, développant au quotidien dans des activités et pouvant se renouveler chaque jour³»( cité par Buteau, 2004).
Denys Cuche⁴, de son côté, oppose un double angle de vision à propos du concept Culture populaire : d'une part, celle-ci est compris comme la dérive de la culture de référence ( Celle des élites), dont la culture populaire en serait une bâtardisation ( dévoiement du modèle), c'est la thèse minimaliste); d'autre part, celle des maximalistes qui voient dans la culture du peuple les germes d'une culture authentique, vraie, totalement autonome ( Buteau, idem, Cuche, 1996). Finalement, par lui-même, Cuche ne tire pas moins la conclusion suivante que les cultures populaires ne sont « ni entièrement dépendantes ni tout à fait autonomes⁴» ( idem).
Culture populaire : Creuset d’originalité
La culture populaire haïtienne ne peut se saisir comme un tout que, si l'on ne le comprend tel un “ensemble de pratiques qui transparaissent dans la danse, le théâtre ou la musique”. En effet, si la culture populaire n'est ni totalement autonome ni dépendante, elle ne s'enrichit que d'éléments orignaux ou d'emprunts. De ce qui précède, on est en droit d'affirmer qu'un corrélat certain existe entre la terminologie Culture ( populaire) et la musique racine haïtienne! Concédons que la culture populaire haïtienne ne s'inspire point totalement des pratiques culturelles africaines.
Le débat entretenu ci-dessus autour de la notion Culture pose en postulat la diversité du champ musical local. En fait, traiter de l'objet musique populaire haïtienne urge la nécessité, en préalable, d'établir un distinguo. Puisqu'il existe primo, “la musique folklorique, traditionnelle ( d'essence rurale, danses, chansons sacrées, profanes“; secundo, la musique urbaine, traditionnelle ( la meringue, la contredanse, ...); tertio, la musique de variété très populaire et diffusée parmi la jeunesse de l'époque : le compas-direct ( Shleu-Shleu, Bossa Combo, Tabou Combo, Les Difficiles, D.P. Express, etc; enfin, la musique racine.
La musique racine haïtienne
En effet, la musique Racine constitue l'une des composantes de la musique populaire haïtienne. Se définissant comme «une musique ancestrale qui s’appuie sur la culture musicale vaudou et sur d’autres styles haïtiens comme le Rara⁵ et utilise des instruments à vent ou à percussion traditionnels⁶». L'espérance fondée sur l'essor et le rayonnement, l’apogée de la tendance racine de la fin des années 80 et au début des années 90 ( fin du XX ème siècle) a été vite déçue. L'éclaircie offerte d'où se sont faufilés les groupes Boukman Experyans, Racine Mapou, Boukan Ginen, Ram, Foula, Samba yo, Kanpèch, Rasin Kanga de Wawa, Tokay, Candèl, Koudjay, etc. a été de courte durée et eu l'effet d'un météore.
Buteau ( 2004), par contre, a souligné un ensemble de carences lesquelles ont eu notamment raison du rythme et permis son essoufflement :
• Le populisme ambiant
• le folklorisme
• le manque de finesse et de stylisation des œuvres
Dans nos travaux, on a identifié une multitude de facteurs qui ont contribué au déclin, sinon à l'affaiblissement du rythme. En somme, les groupes racines éclos dans les décennies 80 et 90 ont véhiculé, à travers leurs compositions, des messages plein d'énergie s’articulant autour de la défense de la démocratie, de la paix, «la critique du gouvernement et des institutions», la dénonciation de la corruption, la misère, l’exil, l’immixtion des ambassades étrangères dans les affaires internes du pays. Or, ces discours feignant la résistance ou la contestation, paraît-il, n'ont pas résisté à l'usure du temps. Ces discours à l'accent revendicatif ont-ils eu forcément l'ancrage idéologique certain qui purent asseoir leur pertinence dans le milieu défavorisé et populaire ? Ces chansons ne sont-elles pas inspirées, au contraire, d'un arrière-fond démagogique, de faire-semblant où le musicien-phare du groupe et autres affidés tirent leurs marrons du feu, entre affiliation politicienne et espèces sonnantes et trébuchantes ?
Le rythme, au faite de son essor dans le social haïtien, n'a pas pu se réinventer afin de dépasser le schéma originel des chants traditionnels venant droit des Lakous. Il semble sans doute qu'il a manqué aux musiciens de la tendance, le style ( la forme) qui ferait de leurs chants, de véritables œuvres de création artistique du patrimoine culturel à l'instar de « Zonbi mann mannan» de Justin Élie ou de « Nibo Sobo» de Ludovic Lamothe. Si l'on met de côté, la parenthèse Boukman Experyans en 1990.
Les différents facteurs ci-dessous constitueront le socle qui fondera notre analyse du déclin ou de l'affaissement de la musique racine dans le milieu social haïtien. Aussi modeste s'avère-t-il notre point de vue, il ne trouvera sa pertinence, du moins un écho, s'il parvient à inaugurer le débat autour du déclin de ce rythme autrefois très populaire et en vogue, par ailleurs, servir comme cas d'étude éventuelle vers d'autres tendances musicales locales ( Rap, Hip-hop, Compas, Rabòday).
À suivre.
James Stanley Jean-Simon
E-mail : jeansimonjames@gmail.com
Bibliographie :
- Boukman Experyans, Eddy François, Pwazon rat, Boukman Eksperyans¹, 1991
- Buteau, Pierre. Culture et musique populaire dans la Caraïbe, in Rencontre, Revue Haïtienne de Société et de Culture, no 19, Août 2004, Cresfed, Pétion-Ville, 2004.
- Certeau, Michel. La culture au pluriel, Seuil, Paris, 1993
- Cuche, Denys. La notion de culture dans les sciences sociales. Éditions La Découverte, Paris, 1996, p. 71.
- Schwartz-Bart, Jacques. La distillation des racines d’Haïti, sur France Musique
- Colin, Phara-Djine. La musique racine en voie disparition, in Le National, avril 2019
