Si la disparition de Serge Fourcand a plongé les membres de sa famille et ses proches dans une profonde douleur, elle a également eu un impact retentissant dans le vaste cercle de ses anciens étudiants, ainsi que dans le monde haïtien de la banque, des finances, de l’industrie et du commerce. C’est que la vraie bête de somme qu’a été cet intellectuel de haute volée a consacré la plus grande partie de sa vie active à une si large gamme d’activités professionnelles qu’il s’était créé des amitiés solides dans presque tous les secteurs de la vie culturelle, sociale et politique… Mais aussi des envieux, ainsi que des adversaires féroces et puissants.
Dans les années 1960 et la première moitié de la décennie suivante, Serge était si actif qu’on croyait le voir partout : dans les secteurs de la banque et de la monnaie où il s’est signalé comme économiste à la Banque Nationale de la République d’Haiti à partir de 1963, puis, dans les années 1980, à la tête de la Banque de logement.
Au chapitre de l’enseignement universitaire, il a laissé sa marque dans trois établissements réputés pour être des pépinières de cadres : i) la Faculté de droit et de sciences économiques où il a enseigné l’économie avec passion, dynamisme et une rare compétence; ii) l’École nationale des Hautes études internationales, devenue INAGEI par la suite, où il a animé avec brio les chaires de science politique et de droit constitutionnel; iii) l’École des Hautes études commerciales où il était le professeur vedette. J’ai moi-même enseigné brièvement à cette institution et je puis témoigner, en connaissance de cause, de l’affection dont il jouissait parmi ls étudiants. Sans parler de la considération ni du respect que lui témoignaient à la fois la Direction de l’établissement et ses collègues.
Dans chacune de ces facultés, Serge a laissé le souvenir d’un professeur d’un genre très particulier : dynamique, proche de ses étudiants, compétent, plus préoccupé de partager son savoir que d’impressionner ses classes ou de gagner un salaire. Les cours polycopiés qu’ils distribuait gratuitement aux étudiants étaient rapidement devenus de vrais manuels de référence. Ma grande réserve au sujet de cette pratique, c’est qu’elle semblait dispenser les étudiants les moins motivés de l’obligation de prendre des notes.
Combinant harmonieusement activités intellectuelles, sportives et sociales, Serge était, de mon temps, omniprésent dans la Capitale. On le voyait aussi souvent dans les salles de conférences de l’Institut français d’Haïti ou dans les représentations théâtrales de la Société nationale d’art dramatique, la SNAD, que sur les pistes de danse de Cabane Choucoune, de C’est si bon ou de Sous les manguiers à Pétion-Ville.
Exception unique dans le monde universitaire haïtien, Serge ouvrait les portes de son foyer et de sa bibliothèque privée aux étudiants désireux de consulter ses collections privées de publications de renom qu’il faisait relier chaque année. Il a ainsi laissé dans la mémoire des centaines d’universitaires du pays le souvenir d’un professeur unique en son genre : généreux, accueillant, rigoureux et impartial dans ses évaluations. De là à insinuer qu’il avait des ambitions politiques, il n’y avait qu’un pas à franchir. Sous le régime de la présidence à vie, ce n’était pas sans danger…
Sa conception du service à la Nation et des obligations des intellectuels envers la patrie l’amènera à concevoir, durant la période 1971-1972, un projet grandiose qui, 50 ans plus tard, apparaît encore comme relevant de l’utopie. Dans le but de créer une fonction publique haïtienne à la hauteur des défis de l’heure en matière de développement économique, Serge voulait dans un premier temps procéder à un inventaire des compétences haïtiennes éparpillées en Amérique du Nord, en Europe et en Afrique. Puis, il les inviterait à participer à une vaste opération de sauvetage national basée sur l’intégrité , le patriotisme et une utilisation optimale des compétences.
Au stade de la conception, il manquait un élément essentiel, à savoir le financement nécessaire à la rémunération de ces expatriés. Diverses organisations internationales, dont l’OEA, se montrèrent favorables à l’idée de détacher des fonctionnaires haïtiens désireux de servir leur pays et de payer elles-mêmes leurs honoraires. Quel serait donc le problème si le gouvernement haïtien leur donnait les garanties nécessaires de sécurité ?
Dans ce pays où l’exclusion constitue un réflexe naturel depuis la proclamation de l’Indépendance en 1804, les propres collègues de Serge au sein du gouvernement combattirent ce projet d’afflux de sang neuf perçu comme une menace pour leurs privilèges personnels. Quelle petitesse ! Quelle déception aussi pour cet idéaliste qui ne s’attendait pas à une telle mesquinerie !
Durant son passage à la tête du ministère du Commerce et de l’industrie au début des années 1970, Serge a laissé un impressionnant bilan que je pourrais résumer ici en trois points : i) il a aboli, avec l’autorisation du gouvernement, les taxes de marché, qui frappaient durement la paysannerie, les petits vendeurs ambulants et les Madan Sara, sans rien leur accorder en retour; ii) il a renégocié le contrat d’exploitation de la bauxite conclu avec la compagnie Reynolds Mining et a obtenu de cette dernière une redevance rétroactive de 5 millions de dollars. Du même coup, il rétablissait la souveraineté nationale sur les ressources naturelles et l’indépendance du pays face aux multinationales, américaines en particulier. Curieusement, ces réalisations seront à l’origine des déboires qui ont empoisonné son existence durant les 52 années comprises entre 1974 et 2026.
Dans le sillage d’Anténor Firmin, qui avait conçu avec des leaders dominicains et portoricains, le projet d’une confédération antillaise, Serge posa en très peu de temps les bases d’une coopération fructueuse avec les pays de la Caraïbe. Il prépara minutieusement l’adhésion d’Haiti à la CARICOM, mais il faudra attendre 1998 pour voir l’admission du pays à titre de membre provisoire, puis 2002 comme membre de plein droit. Notre ami a ainsi fait œuvre de visionnaire, même si cet organisme a commencé ces derniers temps à nous décevoir dans divers dossiers.
Après les dures épreuves qui mettent prématurément fin à son passage sur la scène politique haïtienne, Serge s’établit à Ottawa en 1976 avec Mathé, Françoise, Patricia et Sandra. Renforçant les liens affectifs qui nous unissent depuis la génération de nos grands-parents, nos deux familles ne tardent pas à se fondre en une seule. Nous avons des enfants du même âge; nous habitons le même secteur de la ville; nous nous recyclons tous les deux dans la même profession, la traduction économique, juridique, monétaire, etc.
Détail pittoresque, j’ai 35 ans bien comptés quand Serge m’initie au tennis. Lui en a 38 et je lui apprends à monter à bicyclette sous les regards amusés de Mathé et des enfants… Que de souvenirs !
En sautant rapidement les étapes, nous arrivons à 1986 avec tous les chambardements que les événements politiques de cette année entraînent dans nos vies à tous, diasporas et sédentaires compris. Affecté d’une bougeotte incontrôlable, Serge retourne vivre deux fois en Haïti, puis il s’installe à Montréal, essaie la vie de campagne dans la région des Laurentides. Puis, il retourne de nouveau à Montréal et finit , en 2010, par déposer ses valises à Ville Saint-Laurent où il s’est éteint durant son sommeil dans la matinée du samedi 31 janvier. C’était le jour de l’anniversaire de Mathé. Les paramédicaux accourus sur les lieux ont constaté le décès à 8 h 06.
À observer les malheurs qui se sont abattus sur la terre natale durant la semaine qui a suivi son passage dans l’au-delà, en particulier les débuts d’une troisième occupation militaire d’Haïti en un peu plus d’un siècle, il y a un certain nombre de questions particulièrement dérangeantes qui viennent à l’esprit : En fauchant un nationaliste de la trempe de Serge à ce moment précis, le Créateur ne lui a-t-il pas épargné une gifle qui aurait empoisonné encore davantage ses derniers jours ? Serge aurait-il pu s’éteindre dans la sérénité relative de la dernière semaine de janvier 2026 si les bateaux de guerre de la marine américaine avaient déjà commencé à débarquer leurs troupes à Bizoton comme en 1915 et en 1994 ?
Cette question ramène à ma mémoire la tirade du Cid de Corneille dans laquelle Don Diègue s’exclame dans des circonstances analogues :
« Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !
N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ? »
Chers amis, maintenant que l’irréparable a été fait, il nous reste à recommander l’âme de Serge Fourcand à son Créateur; à entourer de notre présence et de notre amitié sa veuve Mathé, leurs deux filles Françoise et Patricia qui l’ont accompagné jour et nuit durant sa longue et éprouvante maladie; sa belle progéniture d’arrière-grand parent. Si sa fille Sandra Fourcand Dulyx, dont on peut lire l’impressionnant parcours dans le site Internet Haitilegends , nous a quittés prématurément il y a déjà cinq ans, Serge laisse aussi dans la douleur son fils ainé Serge junior, deux autres dames, Martine et Anne, ainsi que plusieurs enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants. Je leur adresse à toutes et à tous, collectivement et individuellement, mes plus sincères condoléances.
Par ailleurs, il incombera à cette longue progéniture la lourde tâche de préserver la mémoire de ce grand homme que nous pleurons aujourd’hui. Durant son passage parmi nous, Serge Fourcand a fait honneur à sa ville d’origine, Jérémie; à sa ville natale, Port-au-Prince; à sa ville d’adoption, Ottawa; à son pays tout entier, Haïti; à toute la diaspora haïtienne dont il a été un des plus beaux fleurons.
Ce brillant professeur qui a passé une bonne partie de sa vie à collectionner des grades universitaires a laissé un riche héritage de publications relevant des domaines de l’économie, de la science politique, du droit de la mer, du droit du développement, etc. Il a également laissé à la postérité une œuvre autobiographique, Entre le vice et la violence, dans laquelle il expose avec un rare courage les péripéties et les dessous de la vaste opération menée pour le discréditer et le perdre sous la présidence de Jean-Claude Duvalier en 1974.
Serge a également publié à Port-au-Prince en 1983 un ouvrage intitulé Une coopération obligatoire et impossible. Il y examine en profondeur les liens existant entre les transferts de technologie et le droit international du développement. Un sujet jamais abordé dans la littérature pertinente en Haïti.
À voir le lourd tribut que Serge Fourcand a dû payer pour avoir aimé Haïti comme il l’a fait; à voir les tourments qu’il a endurés pour avoir osé promouvoir et défendre les intérêts d’Haïti comme il l’a fait, une seule comparaison me vient à l’esprit. Celle du destin tragique du savant et homme politique Anténor Firmin décédé en exil sur le rocher de Saint-Thomas en 1911 après avoir tout fait pour essayer de lancer Haïti sur la voie du progrès et de la modernité.
Comme Anténor Firmin, Serge avait toutes les compétences nécessaires pour mener à terme les ambitieux projets qu’il avait conçus pour son pays; deux fois, on préféra à Firmin un général inculte. Comme Firmin, Serge avait en face de lui une camarilla de manœuvriers qui ne voyaient l’avenir d’Haïti qu’à travers leurs intérêts personnels; il combattit seul et perdit. Comme Firmin l’avait fait dans l’affaire du Môle Saint-Nicolas, Serge livra une bataille à armes inégales contre la Reynolds Mining et il sembla gagner dans un premier temps, mais le vent ne tarda pas à changer de direction. Après avoir gagné une première bataille, il perdit la guerre et opta pour l’exil.
Que ton âge repose en paix, mon très cher Serge. Tu as été pour moi un collègue, un ami, un guide, un frère ainé. Un modèle aussi. J’aurais aimé marcher sur tes pas, mais je devrai, faute de moyens, me contenter de t’admirer. D’entretenir ta mémoire, de propager tes idées comme un évangile.
Une de mes grandes joies aujourd’hui, c’est de relire le témoignage d’amitié que tu m’as laissé en préfaçant mon récent livre sur l’extermination des Pères fondateurs de la patrie commune. Un livre où je dénonce justement le réflexe d’exclusion qui a coulé en 1972 ton audacieux projet d’une croisade pour le renouveau d’Haïti.
Un fois de plus, je te dis un grand merci!
En m’inclinant devant ta dépouille avec toute l’humilité dont je suis capable, je demande au Père céleste de te faire une place de choix parmi ses élus.
Eddy Cavé
Ottawa, le 6 février 2026
