« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche. »
Cette phrase d’Aimé Césaire, extraite du Cahier d’un retour au pays natal, résonne comme un manifeste pour les voix longtemps marginalisées dans l’histoire littéraire mondiale. Elle rappelle que la littérature est aussi un espace de justice symbolique, où certaines paroles doivent être rétablies dans leur pleine dignité.
C’est dans cette perspective que s’inscrit le Prix Hafrique Littéraire, officiellement lancé en mars 2025 par Hafrique Littéraire, fondé en 2021 et devenu depuis Hafrique Éditions. Les résultats de cette première édition ont été rendus publics le 31 décembre 2025, consacrant des figures majeures de la littérature haïtienne, africaine, caribéenne et créolophone.
Un prix né d’un impératif de légitimation
Pour le Directeur de Hafrique Littéraire, Feguerson Fegg Thermidor, le constat est clair : malgré une production littéraire d’une richesse indéniable, les écrivains noirs demeurent largement absents des références dominantes de la littérature mondiale. Les canons européens continuent de s’imposer comme normes universelles, reléguant les grandes figures ha-fricaines à la périphérie du champ littéraire.
Comme il le souligne :
« Nous avons produit et continuons de produire de très grands écrivains, dont la profondeur intellectuelle, la force esthétique et la portée universelle n’ont rien à envier aux canons consacrés. Pourtant, leurs œuvres restent trop souvent reléguées à la marge des références dominantes. »
Des penseurs et écrivains tels que Cheikh Anta Diop, Sony Labou Tansi, Anténor Firmin, Massillon Coicou, Jacques Stephen Alexis ou Guy Tirolien illustrent cette réalité. Leurs œuvres, pourtant fondatrices, demeurent insuffisamment intégrées aux corpus de référence, aussi bien dans les espaces académiques que culturels.
Face à cette situation, le Prix Hafrique Littéraire se veut un instrument de réhabilitation intellectuelle et symbolique. Il vise à replacer les écrivains haïtiens, africains, caribéens et créolophones à la juste place que leur confère leur génie, sans attendre une reconnaissance extérieure souvent conditionnée par des rapports d’hégémonie culturelle.
Les objectifs du Prix Hafrique Littéraire
Selon Feguerson Fegg Thermidor, le Prix Hafrique Littéraire poursuit plusieurs objectifs essentiels : promouvoir les écrivains issus de ces espaces culturels, distinguer des œuvres d’exception — qu’elles soient produites par des auteurs vivants ou disparus — et participer à un travail durable de légitimation des littératures ha-fricaines.
« Nous ne pouvons plus abandonner le travail de légitimation de nos écrivains à ceux qui se pensent détenteurs de l’hégémonie littéraire mondiale », affirme-t-il.
La durabilité du Prix repose ainsi sur une observation rigoureuse des productions littéraires et sur une exigence élevée en matière de qualité esthétique, de profondeur intellectuelle et de cohérence avec une vision du monde ha-fricaine.
Les lauréats de la première édition
Pour cette première édition, deux distinctions majeures ont été attribuées, reflétant la philosophie défendue par la direction de Hafrique Littéraire.
Le Prix Hafrique d’Expression francophone : Mariama Bâ
Le Prix Hafrique d’Expression francophone a été attribué à Mariama Bâ (1929–1981), figure incontournable de la littérature africaine francophone. Née à Dakar, elle a été formée à l’École normale de Rufisque, institution emblématique dans la formation des élites féminines africaines. Enseignante de formation, elle s’est engagée tout au long de sa vie en faveur de l’éducation et de la promotion des droits des femmes.
Son œuvre, bien que concise, occupe une place centrale dans le paysage littéraire africain. Avec Une si longue lettre (1979), roman épistolaire devenu un classique, Mariama Bâ propose une réflexion profonde sur la condition féminine, la polygamie, le mariage et les mutations sociales de l’Afrique postcoloniale. Son écriture, à la fois sobre et incisive, conjugue lucidité critique et humanisme.
En lui décernant ce prix, Hafrique Littéraire salue la richesse d’une œuvre qui a su faire de la littérature un espace de dignité, de résistance et d’émancipation pour la femme noire.
Le Prix Hafrique d’Expression créole : Manno Ejèn
Le Prix Hafrique d’Expression créole a été attribué au poète haïtien Manno Ejèn, pour l’ensemble d’une œuvre intégralement rédigée en créole haïtien. Ce choix traduit une volonté affirmée de valoriser le créole comme langue de création littéraire à part entière, capable de porter une pensée poétique, sociale et universelle.
La poésie de Manno Ejèn s’enracine dans la mémoire collective haïtienne, les réalités sociales contemporaines et les dimensions symboliques de l’existence. Par son travail, il participe activement à la légitimation du créole comme langue majeure de création dans l’espace ha-fricain.
Une exigence assumée pour l’avenir
Le Directeur de Hafrique Littéraire précise que le Prix n’est pas limité à une langue ou à un genre spécifique. Toutefois, toute œuvre candidate doit s’inscrire pleinement dans la philosophie du Prix et répondre à des critères rigoureux de qualité littéraire. Plusieurs manuscrits reçus n’ont ainsi pas été retenus, et certaines catégories n’ont pas été attribuées, afin de préserver l’exigence et la crédibilité de la distinction.
À travers le Prix Hafrique Littéraire, il ne s’agit pas seulement de décerner une distinction, mais de réécrire une cartographie de la littérature mondiale. En consacrant des voix ha-fricaines longtemps marginalisées, Hafrique Littéraire engage un acte de justice symbolique et intellectuelle : rappeler que le génie n’a ni centre unique ni frontière, et que nos écrivains ne demandent plus la reconnaissance — ils l’imposent.
Ashly MÉTELLUS,
ashlymetellus04@gmail.com
