Les journaux en général, qu’ils soient des revues, quotidiens, magazines, ne consacrent pas une place de choix à la poésie, parfois un entrefilet. Ce genre littéraire n’est plus à la mode, disent ceux qui pensent que la poésie est un art mort. D’ailleurs, à chaque époque, on annonce sa disparition imminente, comme s’il n’y avait plus d’émotions dans les relations humaines méritant d’être sublimées.
On croyait dans un premier temps que la révolution numérique allait porter le coup fatal à la poésie. Erreur, au contraire, elle l’a en quelque sorte sauvée. L’art poétique tient le coup malgré les réseaux sociaux. Un débat typiquement français et pourtant ce vieux pays avait porté ce genre littéraire au pinacle avec des romantiques comme Victor Hugo, Verlaine, dont leurs fulgurances poétiques ont conquis le monde.
Chez nous, en Haïti, la poésie se porte bien. Elle est partout : c’est même le genre le plus populaire et qui s’impose avec constance. Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter le premier album du groupe musical haïtien bien connu des mélomanes « Zafèm ». Certaines chansons sont de véritables bijoux poétiques. L’occasion d’affirmer haut et fort que nos compatriotes quel que soient leur niveau de formation écrivent de la poésie de la plus belle manière que ce se soit.
John Wesley Delva en est l’un d’eux. Ce natif de Petit Goâve n’est pas n’importe quel poète : c’est un magicien du verbe dont l’accomplissement poétique se trouve dans des jeux métaphoriques et des créations stylistiques aux couleurs de son pays. L’homme qui a déjà tressé quatre recueils de poèmes féconds, est au sommet de son art avec le cinquième ouvrage Je ne maudirai pas la tempête. Un titre magique et dans l’air du temps, en même temps énigmatique, chimérique même, incandescent de lumière. On sait combien dans la fabrication d’un ouvrage, le titre est important : il est même stratégique dans le marketing des maisons d’édition, car il a pour objet d’attirer les lecteurs. Parfois le succès du livre dépend essentiellement de son titre : comme ce fut le cas avec Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, première publication de Dany Laferrière après son exil volontaire canadien.
Plusieurs prix de poésie
Avec ce dernier recueil, John Wesley Delva enchaîne les poèmes en avalanche dont l’auteur se fait une spécialité. Si on a lu Des rêves ensanglantés, on appréciera sans aucun doute ce cinquième opus de l’ancien présentateur de télévision. Comme chacun le sait, notre Haïti est devenue invivable pour ses habitants et l’homme de la radio a dû s’enfuir comme beaucoup de compatriotes, ce d’autant plus que ce patriote invétéré ne marchait pas ses mots contre ceux qui empêchent Haïti de fonctionner. Sur sa page Facebook, le poète qui a déjà obtenu plusieurs prix de poésie, indexe, s’insurge, pousse des coups de gueule tonitruants. Parfois, il fustige avec hargne les dirigeants qui laissent le pays dans un tel état de délabrement. Ayant jeté l’ancre à Montréal, le journaliste commence à s’y plaire, malgré le froid, les giboulées et l’humidité ambiante. Il supporte cet exil volontaire loin de son soleil tropical éternel parce qu’il s’adonne à sa passion : l’écriture. Avec effervescence, il tresse des lataniers poétiques comme « Rues désinvoltes » où chaque salve métaphorique nous emmène immanquablement dans sa ville où rôde la mort:
« Les oiseaux sentent le mort
Et les fleurs n'ont plus de visage
Défigurée de furoncles fragiles
La vie reprend son allure
Par des gestes loquaces
Intermittence de maux
Des mots retrouvent leur couronne de silence
Dans la temporalité du poème »
Dans ce transfert poétique, chaque mot dit nos maux posés sur des pages blanches pour transcender un réel trop pathétique. Dans chaque poème, se font connaître sa philosophie et ses idéaux sociaux. Justement dans les sentiers poétiques construits à grands coups d’anaphores, l’auteur prend plaisir à relever nos travers de peuple qui ne cessent de s’envenimer. La vie en Haïti est une plaie terrible qui empêche le conteur de maux de dormir sur ses lauriers. Avec brio, il dénonce les errements de peuple, les maux que confronte ce dernier.
« J'écris en hiéroglyphe
Ton nom clair de lune
Sur le sable pétillant de la mémoire
Ma voix souffrante
À petit pays hautes montagnes
Comment nommer tes rues d'hier
Terre mouvante
L'histoire que je trimballe sous mes bras ne m'appartient plus? »
Dans cette quête de sens, chaque poème constitue un hymne. John Wesley Delva trace ainsi son sillon avec élégance, qui sied à sa poésie toute en générosité. Les mots sur nos maux claquent, de même que les critiques de la société telle qu’elle est actuellement, non sans lancer des rampes de lancement pour nous sortir de ce bourbier. C’est pour cela qu’il est quasiment impossible de ne pas sanctifier John Wesley Delva de ce titre de « poète social ».
Delva est issu d’une longue lignée de poètes engagés de chez nous, comme Roussan Camille, Richard Brisson, Georges Sylvain, Massillon Coicou etc. Depuis toujours, la poésie constitue un espace de liberté inégalable, un vrai rempart à la médiocrité qu’engendre aujourd’hui la révolution numérique en gestation. Notre poète nous propose, lui, un chemin poétique. Après avoir lu ce livre, malgré la force ou la violence de certains passages, on a le moral gonflé à bloc, l’espérance et une autre manière de voir la vie, car la poésie a toujours existé comme secret du temps et vérité du monde.
Maguet Delva
