Ayiti : École, inégalités, reproductions sociales ou politique implicite des rues
Résumé
En Hayti, chaque rentrée scolaire révèle une fracture béante, car entre uniformes neufs et cahiers vierges d’un côté, et classes désertes ou occupées par des déplacés, de l’autre côté, elle devient paradoxalement le reflet d’une société où les inégalités se transmettent comme un héritage invisible, renforcées par la loi tacite des rues. Plus de 60 % de parents n’ont pas d’emploi formel, un tiers des enfants quittent l’école faute de moyens, et les frais prohibitifs, uniformes imposés et manuels coûteux transforment l’éducation en privilège réservé à quelques-uns. Le droit constitutionnel à l’éducation (art. 32 de 1987) demeure lettre morte. Comme le souligne Amartya Sen, la liberté de développer ses capacités est confisquée dès l’enfance. L’école choisit son camp, celui des privilégiés, comme l’avait averti Cheikh Hamidou Kane. Les enjeux sont d'ordres historiques embrassant d'une part la reproduction coloniale des hiérarchies (Frantz Fanon), d'autre part, du genre sociolinguistique traduisant la glottophobie et la marginalisation des savoirs populaires culturels au détriment de savoirs communautaires coloniaux (Kenny Thelusma). De plus, ce problème épouse un axe culturel d'une aliénation dénoncée par Cheikh Anta Diop. Enfin, il est d'ordre social car le taux élevé de redoublement (17 %) et d’abandon (15 %), 79 % d’élèves exclus d’internet (Yves ROBLIN, 2022; UNICEF, 2024). L’idéologie méritocratique promet l’ascension, mais les réalités structurelles enferment l’individu dans la pauvreté. Comme le rappelle Édouard Glissant, l’exception n’existe que pour légitimer la règle : les « premiers de classe » issus de milieux défavorisés ne sont que des mirages tolérés par un système inégalitaire. Notre préoccupation exige la réponse à l’école comme bien commun : gratuité réelle et égalité d’accès ; intégration des savoirs endogènes ; valorisation des capabilités (Sen) ; libération des schémas de dépendance (Fanon). Haïti doit choisir : veut-elle une école qui rassemble et émancipée, ou une école qui divise et exclut ?
Texte intégral
Il est des nations où l’école brille comme un phare de justice sociale, et d’autres où elle chancelle tel un flambeau étouffé par ses propres cendres. Haïti appartient hélas à cette seconde catégorie, où l’éducation — au lieu d’ouvrir les chemins de l’avenir — se mue en une fabrique d’exclusions sévèrement orchestrées par le système lui-même. Ici, chaque banc d’école coûte l’équivalent d’un plat aleken marchandé à prix d’or, et l’enfant du pauvre appauvri se voit contraint de solder son avenir avant même d’avoir appris à lire le mot « liberté ou justice sociale ».
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