Écrire à la rédaction
Radio Pacific 101.5 fm
Tribune

Les biens culturels Ayitiens et caraïbéens spoliés par l’Occident et la problématique de leur restitution

Les biens culturels Ayitiens et caraïbéens spoliés par l’Occident et la problématique de leur restitution

Écouter l'article

 Par   Kenny T. & Elmano Endara J.

Résumé

 La quête des Archives et autres biens culturels d’Ayiti et de la Caraïbe spoliés révèle une double violence : d'un côté, les dé-possessions matérielles et immatérielles et de l'autre, les blessures culturelles. Alors qu’une ancienne ministre des affaires étrangères d’Ayiti tentait en 2024 de « récupérer à Londres l’Acte d’Indépendance d’Hayti de 1804 » – version officielle du document fondateur de l’État post-esclavagiste et indépendant, conservé au Royaume-Uni depuis deux siècles –, cette démarche, sans suite, symbolise pourtant un combat existentiel, bien nécessaire ou fondamental. Des milliers d’objets culturels caribéens : manuscrits historiques, artefacts taïnos et notamment ayitiens, sont pris en otage dans les institutions muséifiantes en Occident, du British Museum au Musée quai Branly Jacques Chirac ou du Musée National de Danemark au du The Metropolitan Museum of Art. Pire, ces biens « zombifiés » (déracinés, privés de leur espace culturel d’origine et de leur sens originel) s’accompagnent d’une colonialité persistante du droit culturel, où l’Occident impose son extractivisme comme modèle hégémonique contre le droit à la culture de l’Autre altérisé. Cet article retrace la translocalisation des archives ayitiennes – des « découvertes » de l’Acte d’Indépendance d’Hayti à Londres en 2010 et 2011 par l’historienne Julia Gaffield. Ainsi les enjeux de restitution d’un tel document sont-ils soulevés face à leur instrumentalisation par les ex-puissances coloniales – et interroge les mécanismes de la colonialité du langage présente en Ayiti depuis la fondation de l’État postcolonial. En effet, puisque la problématique de la réparation des crimes coloniaux et la restitution des biens culturels d’origine caraïbéenne inventoriés dans les institutions muséifiantes en Occident est mise sur la table de la discussion, l’intérêt ultime de ce travail réside dans dès lors dans la construction du processus de décolonisation muséale, archivistique et de la décoloni(ali)sation linguistique, seule fin et moyen capable de rétablir une justice épistémique pour les peuples caribéens et notamment ayitien.

Texte intégral (première partie)

Introduction

Les archives haytiennes, caribéennes et africaines dispersées à Londres, Harvard, Copenhague ou Vienne ne sont pas de simples reliques exotiques, elles incarnent la dépossession coloniale d’une mémoire collective, confisquée et mise sous vitrine (donc zombifiée) de l'Occident imperméable, extractiviste et raciste. Cette muséification de l’Autre, légitimée par des discours pseudo-universels, perpétue une violence archivistique, à peine maquillée sous les oripeaux de la « conservation » et de « biens imprescriptibles ». Mais au-delà de l'exigence de restitution physique, se pose une autre question décisive : alors peut-on réellement décoloniser sans libérer la langue ? Par le fait que la domination linguistique est la matrice invisible de la colonisation épistémique. Tant que les langues des peuples subalternisés ne sont pas reconnues comme outils/moyens/vecteurs légitimes de pensée, d’instruction, de droit et de gouvernement, la colonisation se perpétue par la voix même de l’autorité publique, fut-elle coloniale ou postcoloniale. La restitution des biens culturels sans traduction linguistique est une demi-mesure symbolique. Il faut ramener les archives en Ayiti, mais tant qu’elles soient restées inaccessibles en kreyòl revient à substituer une aliénation spatiale par une exclusion cognitive. Connaissant que l’accès populaire au savoir est une condition sine qua non de la justice épistémique et réparatrice, alors la souveraineté linguistique demeure le socle d’une citoyenneté véritablement décolonisée et décolonialisée; car il ne saurait y avoir d’inclusion politique sans reconnaissance pleine et institutionnelle du kreyòl comme langue première de l’éducation, du droit et de la science en Ayiti. Dans la mesure où en Haïti, le français, vestige d’un ordre colonial révolu, continue de régenter l’État et le droit, reléguant le kreyòl (langue de Dessalines et du peuple ayitien) aux marges symboliques de l’espace public. (D’où la perpétuation de l’espace public colonial, et ceci, malgré l’Indépendance). Ainsi, restituer sans traduire, réparer sans revaloriser la langue populaire revient à reproduire l’épistémicide, la glottophobie donc la glottophagie. Dès lors, une justice décoloniale véritable exige à la fois la restitution matérielle des biens spoliés, mais aussi la reconfiguration glottopolitique du savoir. Ce double combat structure notre réflexion en trois temps verbaux ou communicationnels : le passé historique, le présent juridique et l'impératif présent de restitution et réparation des biens haytiens et caraïbéens spoliés par l'Occident européen.

 

  1. Du passé historique ou du pillage à la réparation : Pourquoi exiger le retour des biens culturels ayitiens et caraïbéens

1.1. L’Acte d’Indépendance d’Hayti de 1804 : Une énigme archivistique ou un document fondalnatal de la Révolution haytienne muséifié à l’étranger

       En septembre 2024, une ancienne ministre ayitienne des Affaires étrangères s'est rendue à Londres dans le but officiel de « récupérer l’original de l’Acte d’Indépendance d’Hayti », un document historique disparu des archives nationales depuis près de deux siècles, selon un media local. Partant de ce cas emblématique, mais quand est-il des autres biens culturels ayitiens translocalisés de gré ou de force en Occident ? Pour commencer en douceur, quand est-il exactement de ce document juridico-historique en question qui, au cours de l’histoire, s’est  retrouvé disparu des lieux archivistiques d’Ayiti ?

     Alors, le 1ᵉʳ janvier 1804, à côté d'autres généraux, le chef de l'Armée indigène, Jean-Jacques Dessalines, proclame l'Indépendance d'Hayti aux Gonaïves, dans un discours adressé aux citoyens et compatriotes, en kreyòl ayisyen (voir Thomas Madiou fils, Histoire d’Haïti, Tome troisième, 1848, p. 115). Ainsi, une fois encore (re)indépendant, ce pays libéré, fut-il désormais renommé par son nom propre et autochtone tayino : « Hayti », signifiant « terre des hautes montagnes » ou «  pays montagneux ».

        Le nom « Hayti » remplace les assignations impériales, coloniales et occidentalo centrées (Saint-Domingue, Hispaniola etc.) afin d’honorer les Tayino (Taïno(s)), premiers habitants de l’île d’Ayiti, génocidés par les Colons européens entre le 15ème et le 16ème siècle. La graphie officielle « Hayti » affirme une rupture symbolique, linguistique et propose une philosophie éthique contre la colonisation, l’esclavage, le racisme, et les discriminations linguistiques et toponymiques. Toutefois, très tôt, cette graphie « Hayti » allait être changée en « Haïti », notamment sous Alexandre Pétion dans sa tentative de mise en place de la « République de l’Ouest », en décembre 1806.

      Alors que la graphie « Hayti » fut conservée dans le Royaume du Nord sous le gouvernement d'Henri Christophe jusqu’en 1820. Cette question graphique ou toponymique traduit une tablature épistémique fondalnatale qu’on ne saurait aucunement invisibiliser du point de vue de la théorie décoloniale dont il est l’ancrage de ce travail heuristique.

        En cela, malgré ces considérations de mémoire identitaire, contrairement à la Déclaration d’Indépendance des États-Unis de 1776, aucun exemplaire original manuscrit ou imprimé et signé ne subsistait en Ayiti aux 19ème et 20ème siècles. Bien que les premiers textes historiques précisent que ce document a été imprimé en nombre pour être envoyé sur tout le territoire nouvellement (re)indépendant (Madiou, 1848, op. cit.). Loin de toute attente, des recherches nationales pour le centenaire (1904) puis le 150ᵉ anniversaire (1954), concluent que le document est introuvable.

          L'intellectuel Ayitien Edmond Mangonès déplorait le 31 décembre 1952 que : « Toutes les recherches effectuées à ce jour ont été en vain ». La thèse dominante d’alors attribuait cette disparition à l'ostracisme post-assassinat de Dessalines (1806-1845), qui aurait conduit à la négligence symbolique du texte fondateur de la souveraineté du peuple, dit noir, et anciennement mise en esclavagisation par l’Europe impériale, raciste, extractiviste, monolinguistique et notamment glottophobe, glottophage et eurocentrée.

1.2. Premier dévoilement de Julia Gaffield en 2010 : entre la Jamaïque et le Royaume-uni 

     En 2010, Julia Gaffield, canadienne, alors doctorante en histoire à l’Université Duke (Duke University à USA) en Caroline du Nord (États-Unis), après son voyage de recherches historiques en Jamaïque, identifie aux Archives Nationales britanniques de Kew (Londres) l’unique copie imprimée officielle connue de la Déclaration d’Indépendance d’Hayti de 1804. Extraite de la correspondance du gouverneur jamaïcain George Nugent (CO 137/111), cette version de 8 pages est constituée de trois actes juridiques publiés solennellement aux Gonaïves devant une foule en liesse. Ce document archivistique, de grande valeur historique et philosophique décoloniale contient :

- La Proclamation de l’Indépendance préparée et lue par Boisrond-Tonnerre ;

- La Proclamation du Général en chef, Jean-Jacques Dessalines, au peuple d’Hayti ;

- L’Acte par lequel les Généraux de l’Armée indigène ont nommé Dessalines comme Gouverneur Général à vie.

      Cette version muséifiée au Royaume-Uni portait en bas de page la mention cruciale : « Au Port-au-Prince, De l'Imprimerie du Gouvernement ». Son dévoilement en 2010 par Gaffield résolvait un mystère vieux de deux siècles : un agent britannique, Edward Corbet, avait rapporté à Port-au-Prince en 1804 un exemplaire « à peine sorti de la presse », conservé dans les archives coloniales jamaïcaines puis transféré à Londres, le 10 mars 1804.

        La Déclaration officielle de l'Indépendance est imprimée comme un pamphlet de huit pages avec les mots « LIBERTÉ OU LA MORT » écrits hardiment à travers le haut de la première page. Et selon l’historienne Julia Gaffield, « le format du document suggère que le gouvernement haytien visant à envoyer par mail aux acteurs des gouvernements étrangers » (Julia Gaffield, 2014, en ligne).

1.2.1- Deuxième dévoilement de Julia Gaffield en 2011 aux Archives Nationales de Londres

     En 2011, un peu plus d'un an après son premier voyage dans les Archives de Londres, Julia Gaffield s’y retournait pour faire ses travaux de recherche sur les relations entre Hayti et le monde atlantique dès le début du 19ème siècle, dans les Archives Nationales du Royaume-Uni. À la grande surprise, elle a trouvé un autre type de copie imprimée de la Déclaration d’Indépendance d’Hayti de 1804, une page de flanc « destiné à l'affichage dans les lieux publics ». Dans ce cas, le document a été retiré du dossier et re-catalogué comme une carte de façon à ce qu'il n'aurait pas à être plié en un volume relié. Ce nouveau document est catalogué : MFQ 1/184 aux Archives Nationales au Royaume-Uni, en Europe.

     Toutefois, les recherches de Julia Gaffield ont révélé, en plus de deux copies de la Déclaration d’Indépendance d’Hayti translocalisées et muséifiées au Royaume-Uni, d’autres quantités et qualités de paquet d’archives, de nouvelles, de passionnants documents, lesquels, par faute d’avoir été étudiés, n’avaient jamais été utilisés auparavant dans des travaux de recherche publiés. Et, comme exemple, elle publie en ligne la seule version connue d’une chanson intitulée HYMNE HAYTIÈNE, composée en français et chantée en janvier 1804.

    Cet Hymne a été trouvé et révélé aussi par Julia Gaffield aux Archives Nationales du Royaume-Uni aux côtés de la brochure de la version de la Déclaration d'Indépendance cataloguée (CO 137/111). Lequel hymne a été imprimé à la fin d'une version imprimée du « Journal de Campagne »,  précise l’historienne le 23 mars 2013, sur le site haitidoi.com, un portail d’archives dédié aux relations entre Hayti et le Monde Atlantique.

1.2.2. Troisième dévoilement : Manuscrit de Déclaration d’Indépendance d’Hayti apporté aux États-Unis par le colon dénommé Longpré

     Dans le sillage de ces deux grands dévoilements d’archives historiques transplantées en Occident, Duke University acquiert en 2012 un manuscrit exceptionnel de la Déclaration d’Indépendance d’Hayti de 1804. Un document de 4 pages (version pdf) issu de papiers de Jean-Baptiste Pierre Aimé Colheux de Longpré, un colon français qui a fui Hayti pendant la Révolution (1791-1804) pour s’installer à la Nouvelle-Orléans aux États-Unis. Authentifié par la professeure Deborah Jenson, ce document présente les caractéristiques linguistiques suivantes : 

- Une écriture manuscrite en français agglutinée (ex. : « à la » → « ala ») ;

- Des séparations de mots irrégulières ; 

- L'absence de ponctuation systémique dans des passages clés. 

     Selon les experts de Duke University, ces traits suggèrent une transcription en français réalisée en direct lors d'une lecture publique en 1804, probablement par un scribe maîtrisant un français écrit non-uniformisé. Contrairement aux deux versions imprimées et retrouvées aujourd’hui à Londres, ce texte manuscrit pourtant ô combien important pour les Haytiens et Haytiennes, reflète l'appropriation orale du document fondateur de la nation haytienne, par les acteurs d’alors. 

1.3. Analyse comparative : Les versions d’Actes d’Indépendance d’Hayti face-à-face, quelles spécificités ? 

 

Tableau comparatif des versions de l’Acte d’Indépendance d’Hayti de 1804. Manuscrit de Longpré muséifié au USA vs les 2 Imprimé(s) muséifiés à Londres (Royaume-Uni)

 

Critère

Manuscrit de Longpré

Imprimés de Londres

Origine

Transcription de l'oral en Hayti (?)

Exemplaire gouvernemental

Langue

Français révolutionnaire, juridique et agglutiné

Français révolutionnaire et juridique

Ponctuation

Moins de signes de ponctuation

Structurée par des signes des ponctuations donc, rythmée

Syntaxe et Typographie

Lettre et/ou mot manqué, mot ajouté, absence de majuscule systématique

Lettre et/ou mot complet, majuscule, italique et lettrine

Signature

Un trait en forme de V couché

J. J. Dessalines et les 36 autres signataires

Trace historique

Culture scripturale populaire (?)

Légalité et Légitimité étatique

Nombre de page

4 pages (31 cm. x 22 cm.)

8 pages en pamphlet et l’autre d’une page de flanc en trois colonnes

Institution muséifiante

Rubenstein Bibliothèque (Rubenstein Library) Durham, North Carolina aux États-Unis

Archives Nationales Britanniques (The National Archives, Kew) au Royaume-Uni

Lien numérique

Actes d’Indépendance d’Hayti-manuscrit

Actes d’Indépendance d’Hayti-imprimé(s)

  Cette diversité de versions imprimées d’Actes d’Indépendance d’Hayti transférés depuis Hayti vers une puissance étrangère, (2) imprimés au Royaume-Uni et (1) manuscrit dépaysé aux États-Unis, illustrent combien était grand l’intérêt porté par les dirigeants d’alors pour informer des gouvernements étrangers de la  Résolution de l’Indépendance du pays. En effet, l’écho de la Révolution haytienne de Saint-Domingue a bouleversé toutes les sociétés colonialisées et impériales colonisatrices, depuis les Caraïbes vers l’Abya Yala (Amérique latine), jusqu'au monde atlantique (voir Alejandro E. Gómez, 2013; Julia Gaffield, 2015).

      Mais ces documents de grandes valeurs diplomatiques retrouvés hors d’Hayti, si tant ils témoignent d’efforts pour la reconnaissance d’Indépendance d’un peuple anciennement colonisé, esclavagisé, alors ceux-ci n’ont pas été suffisants pour garantir la pleine acceptation politique face aux puissances impérialistes, colonialistes et racistes d’alors. L’exemple symptomatique est le cas de la France qui, après 21 ans d’Indépendance d’Hayti, s’est imposé au peuple Ayitien une indemnité de 150 millions de Francs-or et la réduction à moitié de droits de douane tant à l’importation qu’à l’exportation pour racheter une indépendance hautement gagnée au prix du sang entre 1791 et 1804. La reconnaissance des puissances impériales était lente à venir, les relations diplomatiques, économiques etc. se faisaient par degrés et au péril d’archives et de nouvelles dépendances d’appauvrissement avec Hayti, rappelle Gaffield.

     Par ailleurs, puisque les documents disponibles et connus sont linguistiquement et communicationnellement analysés, nous sommes en droit de soutenir que le fossé entre élites et masses dans la jeune Hayti nouvellement indépendante ne fait que perdurer de 1804 à aujourd’hui. Parce que les versions officielles de l’Acte d’Indépendance ont laissé de côté la langue la plus parlée et comprise, la langue du discours de la proclamation d’Indépendance de Dessalines prononcé contre le colonialisme et les horreurs de la France. Pourtant, depuis 1757, le créole était bien une langue non seulement de littérature mais de discours politique et juridique.

      Les Versions Imprimés de Londres et Manuscrite de Longpré, muséifiées au aux Archives Nationales de Londres et au Rubenstein Bibliothèque des USA, donc loin d’Hayti incarnent le contraste entre un État indépendant politiquement mais linguistiquement et communicationnellement néocolonial, colonialisant et colonialisé. Car la langue du droit formalisé, posé ou écrit, exclut de fait et de droit la population, le citoyen dans l’espace public de la discussion rationnelle par le moyen de la (re)production de la colonialité du langage. Et ceci par l’usage dominant de la langue de la minorité impériale et coloniale : la langue de l’ex-colon impérial, raciste, ce qui a donné des formes plurielles de discrimination linguistique ou glottophobie.

II. Colonialité du langage : un concept fondalnatal pour comprendre la domination de l’État colonial en Abya Yala (Amérique latine et Caraïbe)

2.1. Définition liminaire

      Le concept de colonialité du langage (ou en espagnol colonialidad del lenguaje), développé par la philosophe argentine Gabriela Veronelli, s'inscrit dans le champ des études décoloniales abya yala (latino-américaines). Il désigne un système de hiérarchisation linguistique, cognitive et communicative notamment dans le continent Abya Yala (Amérique et Caraïbe) issu de l’impérialisation et la colonisation européenne depuis 1492, qui perpétue la déshumanisation des peuples colonisés et colonialisés en invalidant leurs langues et leurs modes d'expression. Ce cadre théorique révèle comment le langage participe à la racialisation structurelle et à l'épistémicide. Ce qui implique la destruction systématique des savoirs autochtones et la domination, la sulbalternisation et l’exclusion systémique des locuteurs altérisés et subalternisés (voir Gabriela Veronelli 2019, pp. 146-159 et passim; Salomé Molina et Iris Padiou 2022a, pp. 135-143 et 2022b, pp. 99-116 et passim). 

2.2. Mécanismes clés de la colonialité du langage ou Déshumanisation par l'effacement linguistique 

   Les colonisateurs ont imposé l'idée que les peuples autochtones (Arawak, Tayino etc.) et afro-descendants étaient « sans langage » ou détenaient une expression « inférieure », justifiant ainsi leur domination (leurs langues sont qualifiées de patois, dialectes, baragouins, etc, et donc ne sont bon qu’à être détruites de la surface de la terre). Cette hiérarchisation raciale s'est accompagnée d'une hiérarchisation de langues, où celles d’Europe (espagnol, français, anglais, portugais, néerlandais etc.) étaient considérées comme les seuls vecteurs de rationalité, tandis que les langues autochtones, africaines ou encore créoles étaient reléguées au statut de langues régionales, ou encore de dialectes, patois, baragouins etc. donc « primitives », d’aucunes valeurs pour les espaces publics politiques, juridiques ou scientifiques (voir Cécile Canut, 2021, Martineau Nelson et. all., 2022 et Renauld Govain, 2021 et Jean Waddimir Gustinvil, 2023).

     Pour accompagner ce changement de paradigme, la philosophe abya yala qui enseigne à Duke University propose deux concepts clés : celui de lenguajear et celui de monolenguajear, que Salomé Molina et Iris Padiou traduisent par « langager » et « monolangager » (2022a, p. 140). Le terme Monolenguajear (Monolangager) est introduit pour décrire une pratique communicative oppressive où la parole de l'Autre colonisé et altérisé est niée ou réduite à un rôle instrumental. Contrairement à ce concept, le Lenguajear (langager) renvoie à l’activité langagière, dynamique et située, qui émerge dans toute interaction et par laquelle les sujets construisent un ordre social. Cela étant, le Monolenguajear (Monolangager) désigne : 

   - L'imposition unilatérale des normes linguistiques du colonisateur tant durant l’époque coloniale que post-coloniale. 

   - La violence épistémique qui invalide les savoirs exprimés hors du cadre linguistique impérial, colonial, dominant et occidentalocentré. 

   - La reproduction du racisme (discrimination linguistique ou glottophobie et glottophagie) via des attentes communicatives excluantes. Par exemple : la (re)production monolingue, uniquement dans la langue impériale et coloniale, donc en français dans les institutions en Hayti, malgré la Proclamation d’Indépendance de 1804 où, il fallait attendre 183 ans pour assister à la co-officialité du kreyòl et mais en occultant son caractère de langue première et langue nationale ou caractère identitaire exclusif d’unité et de cohésion sociale (voir Yves Déjean, 2011, en ligne).

    La colonialité du langage (ou colonisation langagière) opère comme un pilier de la colonialité du pouvoir, théorisée par Aníbal Quijano (2014, pp. 777-832 et passim). Elle naturalise une division raciale de la communication : 

   - Les sujets colonisateurs sont perçus comme « pleinement humains » (dotés d'une raison et d'un langage complets). 

   - Les colonisés sont réduits à des « êtres infra-humains », des « barbares », dont les expressions sont jugées « irrationnelles » ou « illégitimes ».

2.3. Conséquences de la colonialité du langage et ses manifestations contemporaines en Ayiti

    La colonialité langagière (ou les discriminations linguistiques héritées de l’idéologie coloniale monolinguistique et raciste : le Français) n’est que la perpétuation ou (re)production des inégalités jurilinguistiques et d’incommunicabilité.  En Ayiti, la Constitution de 1987 (amendée en 2011 uniquement en langue impériale et coloniale, donc française) proclame la co-officialité du kreyòl et du français (art. 5 et 40) et implique la co-production ou co-édition juridique (Alain Guillaume, 2011, pp. 77-91 et passim). Mais, ne faudrait-il pas plutôt parler de la prémonition du kreyòl car, de fait, c’est la langue de la nation, et ceci du point de vue de données socio-démo-linguistiques. (voir Guylène Romain (2020, pp. 435-461 et passim), Fernand Léger (2020, pp. 2-28 et passim) et Lefranc Joseph (22 juin 2025, en ligne)).

     Pourtant, non seulement aucune version de l’Acte d’Indépendance d’Hayti ne semble exister dans la langue de la libération du peuple (selon les résultats des recherches disponibles). Mais, 200 ans après cette proclamation, et 24 ans après la co-officialisation de ces deux langues en lutte ou en combat dans le pays, a été surgi dans l’espace public postcolonial, une version de la Constitution de 1987, amendée en 2011 de manière manfouben, laquelle fut promulguée uniquement en qu’en français, invalidant de fait, l'accès démocratique au texte fondateur pour la majorité des kreyòlophones (voir Fritz Dorvilier (dir.) (2012).

      Alors, cette structure de colonialité du langage n’est-elle pas reproduite de manière systématique afin de boycotter la langue du peuple et de fait d’exclure le peuple lui-même dans les espaces des institutions publiques dans le  pays. Pourtant, ces espaces ne sont-ils pas des enjeux de lutte pour lesquels nos ancêtres se sont battus et combattus pour décoloniser ?

     En cela, le code Pénal et le Code de Procédure Pénale en débat aujourd’hui, ne sont-ils pas produits uniquement en langue impériale et coloniale et ne sont-ils pas l’acte de confirmation de la gestion inégalitaire des langues en présence donc de la gestion inégalitaires des êtres langagiers en contact ? Ce que Joseph Lefranc aborde pour sa part, comme une politique d’aménagement linguistique exclusiviste ou selon Guylène Romain, de la reproduction de l’idéologie diglossique inégalitaire et discriminatoire. Cette colonialité langagière, inscrite dans la logique même de la colonialité du pouvoir au sens large, sévit depuis l’époque impériale moderne et raciale imposant la ligne de division, ou la discrimination linguistique – la glottophobie – dans toutes les sphères du pouvoir (éducation, justice, administration etc.).

    Toutefois, si tant que le concept de colonialité soit nouveau dans les sciences sociales, le concept  glottophobie n'en est pas moins aussi. En effet, cette dernière est définie selon Philippe Blanchet (2016) comme « le mépris, la haine, l’agression, le rejet, l’exclusion, de personnes, discrimination négative effectivement ou prétendument fondés sur le fait de considérer incorrectes, inférieures, mauvaises certaines formes linguistiques ». Lesquelles formes « perçues comme des langues, des dialectes ou des usages de langues » usitées par ces personnes, en général en focalisant sur les formes linguistiques « et sans avoir jamais pleinement conscience de l’ampleur des effets produits sur les personnes ».

       Et, dans le contexte haytien, au moins trois principaux facteurs structurel, selon Guylène Romain (2020, p. 443), se référant à Ayo Bamgbose (2000), permettent d’identifier l’état de discrimination linguistique dans le milieu social. Ces facteurs sont les suivants :

-L’exclusion à travers l’accès inégal aux langues en présence ;

-L’exclusion à travers l’incapacité d’usage de la ou des langue(s) officielle(s) ;

-L’exclusion à travers l’inaccessibilité à la littératie.

     La discrimination linguistique est co-originaire de la colonialité du langage occidentalo-centrée notamment en Hayti. La colonialité, imbriquée dans les structures de la colonialité du pouvoir, est un système de domination coloniale qui légitimise l’exclusion et l’oppression par la négation linguistique et langagière, notamment dans les sociétés (post)colonisées mais encore coloni(ali)sées.

      L’apport de ce concept à la réflexion dans le cadre de cette discussion sur l’Acte d’Indépendance d’Hayti et la production des textes juridiques (Loi, Décret, Arrêté, Décret-Loi, Accord International, traité, Convention et Règlement), en bref, tout acte qui concerne la vie nationale, produit uniquement par le moyen de la langue impériale et coloniale dans le contexte actuel révèle pourquoi des pays comme Hayti, malgré une Révolution anti-coloniale, anti-exclavagiste, et anti-ségrégationniste (voir Laënnec Hurbon 2007, pp. 56-66 et passim), peinent à démanteler des injustices épistémiques historiques ancrées dans l'ordre in-communicationnel qui voile systémiquement les droits à la langue nationale et à la compréhension nécessaire de la Loi. Cette incommunicabilité est propre et co-originaire à la modernité, impérialité, colonialité et racialité monolinguisticalité eurocentrée.

 

Kenny THELUSMA

kennythelusss@gmail.com,

+ 509 3918-9218

Formation : Communication sociale/ Faculté des Sciences Humaines (FASCH)

Elmano Endara JOSEPH

joseph.elmanoendara@student.ueh.edu.ht,

+509 3232-8383

Formation : Masterant en Fondements philosophiques et sociologiques de l’Éducation/ CESUN Universidad, California, Mexico; Juriste Communication sociale/ Faculté des Sciences Humaines (FASCH), Masterant

0 commentaire

Les échanges courtois et argumentés font la qualité du débat.

Connectez-vous pour commenter. Un compte garantit que votre nom n'est utilisé que par vous.

Se connecter Créer un compte

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez la première personne à réagir.

À lire également

Toute la rubrique Tribune

Alertes du National

Recevez une notification sur votre téléphone ou votre ordinateur dès qu'un article paraît dans les rubriques de votre choix. Gratuit, sans inscription.

Rubriques à suivre