Repenser l’Université d’Etat d’Haïti : vers une expansion physique graduelle (V)
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Contexte
Il n’y a pas trop longtemps, l’insécurité grandissante en Ayiti a poussé non seulement des citoyens à abandonner leurs quartiers de résidence, mais aussi sept (7) entités de l’Université d’Etat d’Haïti (UEH). Les lieux de fonctionnement de celles-ci à la rue de Monseigneur Guilloux, d’Oswald Durand, de Magloire Ambroise et à Damien ont été vandalisés et pillés. Étant chassées de leurs locaux habituels, elles sont hébergées çà et là pour fournir un service administratif minimal ou conduire malgré tout des cours au profit des étudiants. Trois autres qui étaient épargnées et fonctionnelles à l’avenue Christophe ont récemment subi de violentes attaques surprises qui leur réservaient le même sort, mais cela n’a pas eu lieu. Toutefois, elles le seront éventuellement si les forces de l’ordre ne rétablissent pas la sécurité collective et l’ordre social. Dans ce cas, l’UEH dans son intégralité ne pourra plus répondre aux attentes des étudiants actuels ni accueillir les nouveaux admis pour l’année académique 2024-2025.
Ce texte fait la plaidoirie de l’expansion physique de l’UEH dont l’incapacité d’accueil déjà chronique vient de s’empirer avec près de trois quart de ses entités délogées et devenues sans abris en :
1 : suggérant un palliatif à l’exiguïté actuel constaté ;
2 : justifiant l’urgence de l’expansion physique de l’UEH ;
3 : montrant que la perception de modernisation de l’UEH via un campus commun comme compris est erronée ;
4 : proposant la transformation des espaces environnants de l’UEH en Villages-UEH ;
5 : rappelant, pour conclure, la démarche vers l’expansion physique d’une université.
1. Le palliatif à l’exiguïté actuelle constatée
La capacité d’accueil de l’UEH dans l’Ouest déjà limitée à 3000 étudiants maximum chaque année se fragilise davantage. Déjà, l’UEH accuse un cumul d’environ 30000 étudiants dont plus de 2/3 sont retenus dans le système au-delà du temps requis pour boucler le cycle d’études régulier de 4 à 5 ans. Techniquement, l’espace dédié à l’enseignement académique et à la recherche devient exiguë et ne peut favoriser un fonctionnement universitaire adéquat. Si préalablement au contexte actuel, l’inquiétude de beaucoup de membres de la communauté universitaire faisait penser à un espace commun assez large à l’instar de Damien capable de recevoir toutes les entités. Aujourd’hui, l’idée de réunir toutes les entités dans un même espace germine probablement même chez les sceptiques d’autrefois, en raison des conditions précaires qui prévalent dans le pays.
Dans cet état de fonctionnement gravissime, l’approche pragmatique immédiate, même étant loin de l’idéal, serait de reloger les entités dans un espace commun, mais déjà en condition physique appropriée pour faciliter la reprise minimale des activités académiques. Donc, il reviendrait à :
- planifier la gestion rationnelle du flux de la population estudiantine, et de celui du personnel académique et administratif ;
- mettre à profit le Régime Académique Commun (RAC) qui, déjà présenté dans la partie III de la rubrique «Repenser l’Université d’Etat d’Haïti», consacre la réforme académique[1] comme outil de gestion académique par excellence de mutualisation de l’espace, du temps des enseignants assurant un même cours magistral ou de labo dans différentes entités et de celui des étudiants en termes de mobilité, de transférabilité et de lisibilité des valeurs académiques ;
- reconfigurer la programmation des cours des différentes entités sur une base commune.
2. Vers l’expansion physique de l’UEH
En attendant le retour prochain dans leurs espaces d’origine, improbable pour bientôt avec l’autorité de l’Etat sévèrement minée pour rétablir l’ordre social, cette alternative serait viable avec l’acquisition de nouveaux espaces relativement appropriés pour organiser les activités académiques, moyennant la garantie de la sécurité qui empêcherait l’invasion des criminels. Même sans cette garantie, de telles acquisitions seraient profitables considérant la dévalorisation des propriétés due aux conditions sociales dégradantes de la région où se logeaient les entités et de celles avoisinantes des autres moins affectées. En effet, indifféremment de la date du retour éventuel à l’ordre social, ces espaces seraient de fait dans le patrimoine de l’UEH pour entamer l’expansion physique prévue.
En ce sens, l’idée séminale de campus commun dans un seul espace évoluerait pour ne plus considérer Damien comme un emplacement exclusif. Sans se défaire de l’initiative d’en construire un à Damien détaché des autres entités de l’Ouest, la stratégie serait d’engager l’UEH dans un mouvement d’acquisition d’espaces au fil du temps. Il s’agirait de convoiter les quartiers avoisinant les rues de Monseigneur Guilloux, d’Oswald Durand, de Magloire Ambroise et de l’avenue Christophe. Graduellement, les espaces seraient transformés en Villages-Universitaires sous la dénomination de Village-UEH (VU) et Exovillage-UEH (EvU) comme celui qui serait construit à Damien ou dans les provinces.
3. La perception erronée de modernisation de l’UEH
Reprenant l’essence du texte[2] mettant en concurrence l’idée de campus commun et celle du Régime Académique Commun (RAC) dans la modernisation universitaire, il faut croire que concrétiser l’expansion physique de l’UEH de manière continue dans le temps en transformant son environnement en VU et EvU infirme la perception que le retard du développement de l’UEH marqué par une insuffisance académique et de recherche est tributaire de l’inexistence d’un seul grand campus réunissant toutes les entités au même endroit. Mis à part le positionnement géographique éloigné de l’entité de Damien, les dix autres sont séparées l’une de l’autre par une distance de 5 à 15 minutes de marche ou de 30 minutes maximum. Cela dit, l’éparpillement n’inhiberait aucunement le fonctionnement académique et administratif.
Indubitablement, l’uniformisation de son système académique déjà en cours non seulement consolidera l’expansion de l’UEH, mais aussi favorisera sa mission principale de création et de transmission de connaissances. Sans cette réforme prônée depuis 1997 par les Dispositions Transitoires, l’UEH serait loin d’embarquer dans le train de la modernité académique. En effet, en absence même d’un lieu de fonctionnement commun, une université peut remplir efficacement sa fonction de création et de transmission de connaissances, et de se mettre au service de la société, surtout avec le développement technologique actuel où beaucoup d’activités défient la distance et se tiennent en ligne.
4. La transformation des espaces environnants en Villages-UEH
Tout cela est possible sans que les entités évoluent sur un même site, d’autant plus qu’elles se situent dans un même quartier si ce n’est pas dans une même rue. Leur proximité actuelle reflète déjà l’idée de campus commun où voyager d’un immeuble à un autre peut se faire en moins de 10 minutes. L’harmonisation du cursus étant effective, les cours peuvent se tenir dans un immeuble ou dans un autre et les étudiants de différentes concentrations peuvent s’y retrouver pour un même cours comme le permet le système de crédit, le socle du Régime Académique Commun, et selon l’exigence de leurs programmes d’appartenance.
En ce sens, il convient de parler de deux Villages-UEH (VU1 et VU2) et d’un Exovillage-UEH (EvU). Le VU1 comprendra 6 entités, dont la Faculté des Sciences (FDS) et l’Ecole Normale Supérieure (ENS) à la rue Monseigneur Guilloux, la Faculté d’Odontologie (FO), la Faculté de Médecine et de Pharmacie (FMP), la Faculté de Droit et des Sciences Economiques (FDSE) à la rue Oswald Durand, et la Faculté d’Ethnologie (FE) à l’avenue Magloire Ambroise au Champ-de-Mars.
Le VU2 regrouperait trois autres avec un temps de marche de moins de 5 minutes entre les entités. Il s’agit de l’Institut National d’Administration et de Gestion des Hautes Internationales (INAGHEI), la Faculté des Sciences Humaines (FASCH) et l’Institut Supérieur d’Études et de Recherches en Sciences Sociales - Institut d'Études et de Recherches Africaines (IERAH-ISERSS). La Faculté de Linguistique Appliquée, elle-même, à la rue Dufort pourrait rejoindre soit le VU1 ou le VU2, considérant une distance similaire entre les deux VU. De son côté, la Faculté d’Agronomie et de Médecine Vétérinaire (FAMV) formerait un Exovillage-UEH, vu sa position géographique très éloignée.
Au regard de ladite configuration et en attendant l’acquisition de nouveaux espaces, il importerait d’intégrer dans chaque village d’autres unités de services complémentaires au fonctionnement naturel d’une communauté universitaire, comme dans toute communauté de personnes. Dans chaque village, il s’agirait de réserve d’espaces à dédier à la mise en place d’une bibliothèque centrale, des centres de documentation spécialisés en support aux missions d’enseignement et de recherche, de dortoirs, de restaurants universitaires, de sites sportifs, de loisir, des infirmeries et des activités para-académiques pour la santé physique, la sérénité de l’esprit et l’épanouissement social des membres de la communauté de l’UEH. Si éventuellement, les distances deviendraient un souci, un système de navette serait mis en place pour assurer les circuits de connexion entre les villages universitaires.
5. En guise de conclusion : la démarche vers l’expansion physique d’une université
Si l’idée d’un campus commun réunissant toutes les entités administratives, académiques, de laboratoires de recherche et d’autres types d’activités vient du constat de l’étendue de l’espace de fonctionnement d’une université dans les pays riches, il faut comprendre que ce n’est pas le fruit d’une décision initiale le planifiant. C’est plutôt la résultante d’une vision stratégique d’expansion physique portée sur une démarche d’acquisition d’espaces inoccupés ou d’immeubles avoisinants étalée sur une longue période. Effectivement, beaucoup de ces universités ont vu le jour dans un seul immeuble dans un quartier quelconque. Au fil du temps, la croissance de la population et le développement des activités économiques de la zone pèsent lourd sur la mission initiale de l’université d’enseignement et de contribution au développement technologique dans la région. Dans cette perspective, l’expansion physique de l’université est jugée impérative non seulement pour accueillir davantage d’étudiants, de cadres académiques compétents, mais aussi pour survivre à la compétitivité académique qui prévaut dans la région et réhausser son image.
Reconnaissant que l’expansion physique de ces universités publiques ou privées ait été payante ailleurs, porter l’UEH à en faire de même serait autant bénéfique pour non seulement résoudre le problème d’exiguïté chronique, mais aussi pour transformer l’environnement spatial de leurs zones d’origine. Dans cet ordre d’idées, l’UEH aura à s’engager sur une longue période dans une campagne d’appropriation graduelle des immeubles avoisinant les sites déjà existants aux rues de Monseigneur Guilloux, d’Oswald Durand, de Magloire Ambroise, de Dufort, à l’avenue Christophe et dans la région de Damien. Le temps mis pour s’approprier de ces zones puis les accommoder aux besoins de l’université en termes de bureaux administratifs, de salles de classe et de laboratoires, de dortoirs, de restaurants universitaires, et d’espaces de sport et de loisirs, l’UEH transformera toutes ces zones en Village-UEH agrémentées de structures architecturales imposantes distinctes et propres à la nature de l’enseignement dispensé par une entité. Tous les VU et EvU dans l’Ouest et dans les provinces seront imprégnés de cette démarche pour non seulement augmenter la capacité d’accueil de l’université, mais aussi pour assainir les zones et en faire des icônes attrayants des villes du pays où l’UEH se trouve.
- Poincy, Jean. 2024. « Repenser l’Université d’Etat d’Haïti : vers l’implémentation d’un Régime Académique Commun (III) ». Disponible sur https://www.lenational.org/post_article.php?tri=1789 . Consulté le 15 novembre 2024
- Poincy, Jean. 2011. « Pour relever l'Université d'Etat d'Haïti : campus commun ou uniformisation académique ? » Disponible sur http://poincy.blogspot.com/2011/08/pour-relever-luniversite-detat-dhaiti.html. Consulté le 15 novembre 2024.
Jean POINCY
Vice-recteur aux affaires académiques
Université d’Etat d’Haïti
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