« L’éthique de Dessalines »
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Nous ne savons toujours pas qui a tué Dessalines. Peut-être qu’il n’est jamais mort, ou peut-être que c’est une manière de le maintenir vivant à jamais dans nos esprits. Tout le monde aurait voulu être Dessalines. C’est peut-être pour cela que, pendant longtemps, on a si peu parlé de lui, de peur que certains cherchent à s’approprier son héritage. Ceux qui agissaient ainsi respiraient pourtant l’air de Dessalines, habitaient dans sa maison, sur sa terre, buvaient son eau et se nourrissaient des fruits de son jardin.
Heureusement, nous ne sommes pas tous ingrats. C’est pourquoi, à l’instar de Félix Morisseau-Leroy, nous disons « Merci Papa Dessalines[i] ».
Ce texte s’inscrit dans le cadre du Mois de Dessalines ( MWA DESALIN ), qui se déroule du 20 septembre au 17 octobre ayant été conçu dans l’optique de devenir une tradition. Cette entreprise initiée par le FORUM 2104 depuis tantôt trois ans compte déjà sa toute 3è édition en cette année 2024. Après mûre réflexion, je propose ici une « PREMIÈRE piste de réflexion », que j’aimerais approfondir : l’éthique de Dessalines.
L'éthique de Jean-Jacques Dessalines, dont je veux parler ici, est intimement liée à sa vision du monde, façonnée par son expérience personnelle de l'esclavage et de la révolte, ainsi que par ses convictions politiques et morales. En tant que chef qui a pris le leadership de la Révolution haytienne et premier chef d'État de la nation indépendante d'Hayti, son éthique se fonde sur des principes de liberté, de justice et de dignité humaine. Je vais développer en cinq (5) points mes arguments sur son éthique.
1. La liberté absolue : une éthique de l’émancipation
Jean-Jacques Dessalines est l'incarnation de la lutte pour une liberté totale, sans compromis ni concession. Ancien esclave lui-même, son éthique et ses convictions sont profondément enracinées dans l'idée que chaque être humain possède un droit inaliénable à la liberté, droit qui ne peut être négocié ni restreint. Pour Dessalines, la liberté ne se limitait pas à l'abolition de l'esclavage physique, mais impliquait également le rejet total de toute forme de domination étrangère, de colonisation et de subordination raciale. Sa vision était celle d'une indépendance véritable, où le peuple haytien, autrefois opprimé, serait enfin maître de son propre destin.
Son engagement à détruire l'esclavage ne relevait pas simplement d'une stratégie militaire, mais d'une obligation morale fondamentale, une mission personnelle qu'il portait avec ferveur. Dessalines voyait la liberté comme une lutte non seulement pour l'émancipation physique, mais aussi pour la dignité humaine. Dans son célèbre discours de l'indépendance, il déclare : « Nous avons osé être libres, osons l'être par nous-mêmes et pour nous-mêmes[ii]. » Ces mots témoignent de sa conviction profonde que la liberté doit être revendiquée et protégée par les opprimés eux-mêmes, car personne d'autre ne peut leur rendre cette justice. Je considère cela comme l’éthique de la conviction. Je retrouve aussi l’éthique de la Responsabilité chez Dessalines lorsqu’il déclare « Que m'importe le jugement de la postérité, pourvu que je sauve mon pays[iii] », il assume sa révolte et celui qui n'est pas capable d'assumer sa révolte ne mérite pas que l'on s'apitoie sur son sort[iv]. Dessalines ne mérite pas d’être oublié on a commencé trop tard, mais… Et Dessalines arrive à allier l’éthique de conviction et celui de la responsabilité[v] dans une seule et même lutte. Celle qui a pour but l’émancipation des peuples opprimés.
2. Justice vengeresse et réparation
Jean-Jacques Dessalines a souvent été critiqué pour les actes de violence qu'il a commis contre les colons français après la victoire de la Révolution haytienne. Cependant, pour comprendre son éthique et ses motivations, il est essentiel de replacer ces actions dans leur contexte historique et de saisir la dimension de la justice qu’il percevait comme non seulement nécessaire, mais aussi profondément réparatrice. Pour Dessalines, la violence dirigée contre les anciens oppresseurs n'était pas simplement une revanche aveugle ou une expression de colère accumulée. C'était avant tout un acte de justice historique, destiné à compenser les siècles de souffrances infligées aux esclaves haytiens et à briser de manière définitive les chaînes d’un ordre colonial fondé sur la déshumanisation.
Dessalines voyait la nécessité de répondre à la brutalité de l'esclavage par des mesures radicales. Pour lui, la libération totale d'Hayti ne pouvait se réaliser sans une rupture absolue avec le passé colonial et sans éliminer toute menace de retour à l'oppression. Il croyait fermement que la justice ne pouvait être rétablie qu'à travers une transformation radicale, tant au niveau des structures sociales qu’à celui des rapports de pouvoir. C’est pourquoi sa fermeté à l’égard des anciens maîtres esclavagistes n'était pas motivée par une volonté de vengeance personnelle, mais par une vision d'une nouvelle société, libérée de la tutelle européenne et de l'oppression raciale.
La brutalité des mesures de Dessalines doit donc être comprise comme une réponse proportionnelle à la violence systémique et aux innombrables atrocités subies par les esclaves. Il voyait en ces actes un moyen d'établir une justice que les colons avaient toujours refusée aux Africains réduits en esclavage. C’était une justice de rétribution, visant à renverser les rôles et à montrer aux anciens oppresseurs que leur domination n'avait plus de place dans la nouvelle Hayti libre. Dessalines était convaincu que pour bâtir une nation véritablement indépendante, il fallait éradiquer toute possibilité de restauration de l’ancien régime, ce qui justifiait sa détermination et son approche intransigeante.
Un exemple palpable est l’histoire de Miranda qui s’est « présenté à l’Empereur et fut bien accueilli; et quand il lui eut dit que son dessein était de proclamer l’indépendance dans ses contrées, de même qu’il l’avait fait pour Haïti, Dessalines lui demanda quels moyens il emploierait pour réussir un si vaste projet. Miranda répondit qu’il réunirait d’abord les notables du pays en assemblée populaire, et qu’il proclamerait l’indépendance par un acte, un manifeste qui réunirait tous les habitants dans un même esprit. À ces mots, Dessalines agita et roula sa tabatière entre ses mains, prit du tabac et dit à Miranda, en créole : « Eh bien! Monsieur, je vous vois déjà fusillé ou pendu : vous n’échapperez pas à ce sort. Comment ! vous allez faire une révolution contre un gouvernement établi depuis des siècles dans votre pays; vous allez bouleverser la situation des grands propriétaires, d’une foule de gens, et vous parlez d’employer à votre œuvre des notables, du papier et de l’encre! Sachez, Monsieur, que pour opérer une révolution, pour y réussir, il n’y a que deux choses à faire : “coupé têtes, brûlé cazes”. » Miranda rit comme tous les assistants de ces moyens expéditifs dont Dessalines avait fait un si grand usage. Il prit congé du terrible Empereur d’Haïti, et fut à Carthagène où il échoua dans son entreprise[vi].
3. L’égalité raciale et la refondation de l’humanité
Dessalines croyait en une égalité radicale entre les êtres humains, particulièrement entre les Noirs, qui avaient été infériorisés, et les Blancs, qui avaient régné en maîtres. Dans la Constitution de 1805, sous son règne, il a aboli toutes les distinctions raciales et insisté sur le fait que tous les Haytiens étaient égaux devant la loi, quelle que soit leur origine[vii]. Cependant, dans une rupture avec l’ordre colonial, il interdit à tout Français de posséder des terres en Hayti, soulignant ainsi l’importance de l’indépendance économique comme aspect fondamental de l’égalité. Pour lui, la refondation d’une société post-esclavagiste passait par une égalité non seulement politique, mais aussi économique et culturelle. Il est également déclaré dans sa constitution qu’aucune vie ne vaut plus qu’une autre, comme il a été mentionné dans la charte de Manden de 1222, quand il écrit : « Celui-là mérite la mort qui la donne à son semblable. »
4. L’éthique de l’autodétermination
Dessalines n’a jamais compromis sur la souveraineté d’Hayti. Il comprenait que pour protéger la liberté récemment acquise, Hayti devait se tenir à l’écart des influences étrangères, notamment de la France, qui cherchait à reconquérir la colonie. Il voulait une nation indépendante dans laquelle le peuple haytien pourrait se gouverner lui-même, en dehors des diktats des puissances coloniales. Pour Dessalines, la souveraineté nationale était non négociable, et tout compromis aurait été une trahison de l’éthique révolutionnaire. Et il a écrit « aucun blanc, quelle que soit sa nation, ne mettra le pied sur ce territoire à titre de maître ou de propriétaire et ne pourra à l'avenir y acquérir aucune propriété[viii].»
5. Dignité humaine et rejet de l'humiliation
L’une des valeurs centrales de l’éthique de Dessalines est la dignité humaine. Il croyait fermement que les Haytiens, en particulier les anciens esclaves, devaient non seulement être libérés, mais aussi être respectés en tant qu’êtres humains à part entière. La Révolution haytienne, pour Dessalines, n'était pas seulement une lutte contre l'esclavage, mais aussi une affirmation de la dignité et de l'humanité des Noirs. Cela explique son refus catégorique de tout retour à une forme de subordination ou d'infériorisation imposée par les anciens colons. C’est l’Homme Révolté camusien. Dans L'homme révolté, Camus explore la révolte comme un acte fondamental de l'être humain face à l'absurde, l’esclavage en est une, une exigence de dignité qui rejette toute forme d'oppression. Pour Camus, la révolte naît du refus de l'humiliation, du désir de restaurer une justice violée.
Dessalines, à travers son combat contre l'esclavage, le racisme et le colonialisme, incarne cet homme révolté. Son éthique repose sur un rejet radical de l'ordre esclavagiste et colonial, non seulement en tant que système d'exploitation, mais aussi comme un affront insupportable à la dignité humaine. Comme Camus[ix] le décrit, la révolte ne se limite pas à un simple refus, mais appelle une transformation radicale de l'existence. Chez Dessalines, cette révolte prend la forme d’une lutte acharnée pour l’émancipation totale, où la justice et la liberté deviennent des impératifs absolus, même au prix de la violence. Là où Camus voit dans la révolte un acte qui affirme la valeur inaliénable de l'homme, Dessalines exprime cette même vision à travers la création de la première république nègre indépendant, où la liberté et la dignité des anciens esclaves sont les principes fondateurs en construisant un ordre politique et moral.
En conclusion, l'éthique de Jean-Jacques Dessalines se révèle dans son engagement total pour la liberté, la justice, et la dignité humaine, en particulier pour les Noirs et les anciens esclaves d'Hayti. Son sens de la justice était rigoureux et souvent radical, mais il était fondé sur une nécessité historique de rompre définitivement avec le passé colonial et esclavagiste. Sa vision d'une société égalitaire, souveraine et solidaire demeure un pilier de son héritage moral et politique.
Jean Odelin CASSÉUS
Yon JÈM-AYITI (Jèn Edikatè-Moral)
15 Octobre 2024
NOTES
[ii] Loop haiti, 10 paroles célèbres de Jean Jacques Dessalines, https://haiti.loopnews.com/content/10-paroles-celebres-de-jean-jacques-dessalines
[iii] ibid
[iv] Thomas Sankara, Discours à l’ONU, 4 octobre 1984
[vi] THIBAUD, C (2003). « Coupé têtes, brûlé cazes » Peurs et désirs d'Haïti dans l'Amérique de Bolivar. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2003/2 58e année, pp. 305-331.
[viii] Art. 12 constitution de 1805 : https://mjp.univ-perp.fr/constit/ht1805.htm
[ix] Albert Camus: L’homme révolté, cinquante ans après, Albert Camus 19, GAY-CROSIER, Raymond (éd.), Lettres modernes Minard, 2002.
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