Il est des paroles que l’on ne devrait jamais entendre sortir de la bouche d’un diplomate accrédité auprès d’un État étranger. Son statut n’est pas un privilège exercé au gré de ses humeurs, mais une fonction rigoureusement encadrée par le droit international, notamment par la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques.
L’article 41 de cette Convention est pourtant d’une clarté cristalline : « Il incombe à toutes les personnes jouissant de privilèges et immunités de respecter les lois et règlements de l’État accréditaire. Elles ont également le devoir de ne pas s’immiscer dans les affaires intérieures de cet État. »
En Haïti, cependant, cette digue a cédé depuis longtemps. Certains diplomates accrédités auprès des autorités haïtiennes parlent, commentent, critiquent avec véhémence, organisent des conférences de presse et lancent des mises en garde comme s’ils étaient eux-mêmes des acteurs de la vie politique nationale.
Il est donc légitime de se demander pourquoi tant de représentants étrangers se permettent, les uns après les autres, des déclarations intempestives, comme si le corps diplomatique avait troqué la réserve contre le mégaphone.
La réponse est cruelle, mais limpide : la société haïtienne s’est effondrée à presque tous les niveaux. Elle ressemble à une maison rongée de l’intérieur par les termites, qui ne tient encore debout que par habitude et offre ainsi un boulevard à tous ceux qui souhaitent s’immiscer dans ses affaires.
Comment comprendre autrement que le chargé d’affaires américain à Port-au-Prince, Henry Wooster, intervienne à plusieurs reprises sur des questions qui ne relèvent pas de ses prérogatives ? Son comportement n’apparaît plus comme un simple accident de parcours, mais comme une véritable ligne de conduite. Il agit comme un proconsul, sans égard pour les autorités auprès desquelles il est pourtant accrédité.
Or l’article 3 de la Convention de Vienne définit précisément les fonctions d’une mission diplomatique : représenter l’État accréditant, protéger ses intérêts, négocier avec le gouvernement de l’État accréditaire, s’informer par des moyens licites et promouvoir des relations amicales.
Rien, absolument rien, ne confère à un diplomate le droit d’intervenir dans la vie politique interne d’un État souverain comme s’il en était l’un des protagonistes.
Le plus grave n’est toutefois pas seulement l’outrance de certains représentants étrangers. C’est aussi le silence complice qui prévaut en Haïti. À force de subir l’anomalie, la société finit par la considérer comme normale, à la manière d’un corps qui, après avoir reçu trop de coups, ne ressent même plus la douleur.
Nos élites semblent avoir adopté la posture des trois singes de la sagesse : ne rien voir, ne rien entendre et ne rien dire. Elles agissent comme si le représentant d’une grande puissance avait tous les droits, y compris celui d’humilier publiquement le pays qui l’accueille.
Quand d’autres États défendent leur souveraineté
Un précédent mérite d’être rappelé. Éric Bosc, alors diplomate français en Haïti, s’était déjà fait remarquer par un comportement jugé particulièrement intrusif. Une fois muté au Togo, il aurait tenté de conserver les mêmes pratiques.
Cette fois, les autorités togolaises ne se sont pas contentées de détourner le regard. Elles lui ont demandé de quitter le territoire, lui rappelant ainsi que la souveraineté d’un État, quelle que soit sa puissance sur l’échiquier international, ne se négocie pas.
Le gouvernement togolais lui reprochait notamment d’entretenir des relations trop étroites avec Kofi Yamgnane, candidat à l’élection présidentielle, et d’être présent à ses meetings. Les autorités avaient qualifié son comportement d’« activités incompatibles avec son statut ».
Cette formulation renvoie directement à l’esprit de l’article 41 de la Convention de Vienne, qui interdit à tout diplomate de s’immiscer dans les affaires intérieures de l’État accréditaire.
Le contraste est saisissant : là où le Togo a su montrer la porte, Haïti continue de dérouler le tapis rouge.
Henry Wooster affirme volontiers que son pays est l’ami d’Haïti. Pourtant, à observer les relations entre les deux États, cette prétendue amitié paraît davantage relever de la rhétorique diplomatique que d’une vérité politique.
À force d’être utilisé dans les déclarations et les correspondances officielles, le mot « ami » finit par sonner creux. Les nations ne cultivent pas l’amitié comme les individus. Elles poursuivent des intérêts, défendent des stratégies, protègent leurs zones d’influence et recherchent des avantages.
En diplomatie, les sentiments cèdent presque toujours le pas à la raison d’État. La maxime souvent attribuée à Charles de Gaulle résume cette réalité : « Les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts. »
Les alliances changent et les discours évoluent, mais les intérêts nationaux demeurent le principal moteur des relations internationales.
Si les États-Unis étaient réellement les amis d’Haïti, cette amitié se mesurerait moins à l’abondance des déclarations qu’au respect constant de notre souveraineté, de nos institutions et de notre droit inaliénable à décider nous-mêmes de notre destin.
L’amitié véritable ne s’impose pas : elle se prouve. Elle ne se proclame pas : elle se démontre par des actes.
Si certains diplomates violent les usages avec autant d’aisance et de désinvolture, c’est probablement parce qu’ils savent qu’aucune porte ne se refermera devant eux et qu’aucune autorité haïtienne n’osera véritablement les rappeler à l’ordre.
Le silence des autorités et la banalisation de la dépendance
Le chargé d’affaires américain n’a jamais reçu, à notre connaissance, la moindre lettre de protestation officielle du ministère haïtien des Affaires étrangères pour lui signifier qu’il avait franchi une ligne rouge.
Pas un mot, pas une convocation, pas même l’un de ces silences diplomatiques lourds de sens qui, ailleurs, valent avertissement.
La situation ressemble à celle d’un arbitre laissant un joueur multiplier les fautes sans jamais sortir de carton, peut-être par peur de froisser celui qui semble tenir le sifflet.
Les instruments diplomatiques sont pourtant nombreux. Ils vont de la simple lettre de protestation à la convocation du diplomate au ministère des Affaires étrangères. L’État peut également demander à son gouvernement de le rappeler ou le déclarer persona non grata.
L’article 9 de la Convention de Vienne prévoit explicitement cette possibilité : l’État accréditaire peut, à tout moment et sans avoir à justifier sa décision, déclarer qu’un membre d’une mission diplomatique n’est plus acceptable sur son territoire.
Mais les autorités haïtiennes semblent manquer à la fois de courage politique, de patriotisme et de volonté pour poser de tels actes. Elles confondent trop souvent la souveraineté avec un vieux drapeau que l’on hisse les jours de fête avant de le ranger aussitôt après.
La souveraineté ne devrait pourtant pas être un simple symbole. Elle doit être défendue comme un droit, une responsabilité et un devoir permanent.
C’est ainsi que se perpétue, mois après mois, cette scène affligeante où l’on regarde l’étranger franchir notre seuil, salir notre maison et repartir sans que personne ose lui demander d’essuyer ses pieds.
En Haïti, tout semble commencer et finir à l’ambassade des États-Unis. Celle-ci est devenue, dans l’imaginaire collectif et dans la pratique politique, l’alpha et l’oméga de la vie nationale. Le Palais national et la Primature donnent parfois l’impression de n’être que des annexes décoratives gravitant autour d’elle.
Personne n’ose contrarier la puissance américaine ni même en froisser l’ombre. Lorsqu’une autorité américaine accuse un Haïtien de trafic de drogue ou de corruption, la déclaration est aussitôt reprise comme une sentence définitive, parfois sans procès, sans preuve rendue publique et sans véritable débat contradictoire.
La parole de Washington semble ainsi suffire à transformer une accusation en vérité révélée.
Dans le même temps, aucun dirigeant haïtien n’ose critiquer ouvertement les dérives, les contradictions ou les mensonges des dirigeants américains. Le courage s’arrête à la porte de l’ambassade. Nos responsables politiques paraissent frappés d’une mutité sélective dès qu’il s’agit de la puissance qui les surplombe.
Il faut enfin reconnaître une réalité douloureuse : notre dépendance n’est plus seulement politique ou économique. Elle est devenue mentale.
L’ancien président Leslie Manigat évoquait chez certains dirigeants haïtiens un « vouloir-être-esclave » poussé à l’extrême : une servitude que l’on ne subit plus seulement, mais que l’on sollicite et que l’on entretient.
Nous ne sommes donc plus uniquement les héritiers passifs d’une domination imposée. Par notre silence, notre résignation et notre manque de courage, nous risquons d’en devenir les complices et même les demandeurs.
Un peuple qui renonce à faire respecter sa souveraineté finit toujours par voir les autres décider à sa place. Le véritable problème n’est donc pas seulement que certains diplomates dépassent les limites de leur fonction. Il est surtout que l’État haïtien ne semble plus capable, ou ne semble plus disposé, à leur rappeler que ces limites existent.
Maguet Delva
France, Paris
