Il y a, dans le geste de Richard Coles, quelque chose qu'il faut d'abord saluer. Porter un projet à trente ans pour un pays sommé, depuis quatre décennies, de ne penser qu'à l'urgence du lendemain, c'est déjà un acte de résistance mentale. Dans l'entretien qu'il a accordé à Haïti Inter pour présenter le projet Ayiti 2055, l'homme d'affaires livre un diagnostic sans détour : si Haïti reste engluée dans une crise multidimensionnelle malgré ses ressources humaines et le succès de sa diaspora, c'est que les Haïtiens ne se font pas confiance entre eux. Il appelle à un changement de « logiciel mental », à dépasser les blessures du passé, à mobiliser la diaspora et le secteur privé, à faire de l'intelligence artificielle un accélérateur. L'horizon promis : un Haïti devenu, d'ici 2055, l'une des destinations les plus attractives de la Caraïbe.
C'est une vision, mais pas encore une méthode. C'est précisément là que le projet manque sa cible : il propose un horizon sans montrer comment y parvenir.
- Le diagnostic culturaliste, ou comment dépolitiser la crise
Réduire l'effondrement haïtien à un déficit de confiance collective, c'est déplacer le regard des structures vers les mentalités. Or, l'historien Michel-Rolph Trouillot nous a appris, dans Silencing the Past, que la manière dont on raconte une crise n'est jamais neutre : elle désigne, en creux, qui doit changer et qui peut continuer comme avant. Dire que « les Haïtiens ne se font pas confiance » est une thèse commode, car elle ne nomme personne. Elle ne dit rien de l'impunité armée, de la captation de l'État par des intérêts privés, ni des ingérences étrangères répétées qui ont façonné l'instabilité politique du pays. Robert Fatton Jr., dans Haiti's Predatory Republic, décrit un État structurellement prédateur, conçu pour capter la rente plutôt que de produire le bien commun. Ce n'est pas un problème de psychologie collective. C'est un problème d'architecture du pouvoir. Alex Dupuy, dans Haiti in the World Economy, a montré depuis longtemps les limites des lectures culturalistes du sous-développement haïtien, qui finissent toujours par innocenter les mécanismes économiques réels au profit d'un récit de fatalité morale.
II. L'angle mort du secteur privé
Coles reconnaît, lors de l'entretien, que les élites économiques ont leur part de responsabilité dans la situation actuelle. Mais l'aveu s'arrête là où il devrait commencer : leur rôle futur est aussitôt réduit à « investir » et à « porter une vision stratégique », sans qu'aucune question ne soit posée sur l'évasion fiscale, la captation monopolistique de secteurs entiers ou l'alliance historique entre le grand capital et le pouvoir politique. Alex Dupuy, dans The Prophet and Power, documente précisément cette alliance et ses effets sur la trajectoire démocratique du pays. Mark Schuller, dans Killing with Kindness, prolonge la critique du côté de l'aide internationale et du capital privé, montrant comment les acteurs qui se présentent comme sauveurs reproduisent souvent les dépendances qu'ils prétendent résoudre. Ainsi, un projet qui appelle le secteur privé à « investir dans l'avenir » sans jamais interroger son rôle dans le présent de la crise construit un récit à sens unique.
III. L'intelligence artificielle : l'erreur de séquence
C'est ici que se joue, à mon sens, le point le plus dangereux du projet Ayiti 2055 — parce que le plus séduisant en apparence. Présenter l'intelligence artificielle comme un accélérateur de développement pour Haïti, c'est surtout oublier l'ordre des priorités : la technologie ne compense jamais l'absence d'institutions ; elle l'amplifie.
Une analyse récente de Jonel Dilhomme consacrée à l'intelligence artificielle dans les États fragiles pose la question avec une lucidité qu'il faut emprunter ici : comment un pays peut-il exister au milieu d'une révolution technologique qu'il ne contrôle pas ? L'article s'appuie sur le rapport 2026 du Stanford Institute for Human-Centered Artificial Intelligence, dont le constat est sans appel : l'adoption de l'IA générative progresse plus vite que la capacité collective — y compris dans les pays riches — à la comprendre, à la réguler et à l'encadrer. Si cette asymétrie inquiète jusqu'aux États-Unis, où la confiance dans la capacité du gouvernement à encadrer l'IA s'érode, que dire d'un État haïtien qui ne contrôle aujourd'hui ni son territoire, ni son réseau électrique, ni la fiabilité de son espace informationnel ?
L'article de Dilhomme formule ce qui devrait être le principe cardinal de toute stratégie numérique pour Haïti : un État qui ne comprend pas la technologie ne peut pas la gouverner. Cela signifie que la séquence proposée par Ayiti 2055 est inversée. On ne peut pas faire de l'IA un levier de développement avant d'avoir construit un minimum de souveraineté numérique — un cadre juridique de protection des données, la régulation des plateformes, la formation des administrations, une infrastructure électrique stable. Déployer l'IA dans un vide réglementaire, ce n'est pas accélérer le développement : c'est ouvrir un nouveau front de vulnérabilité dans un pays déjà miné par la désinformation, la manipulation politique sur les réseaux sociaux et la fragilité de ses institutions de contrôle. Une IA sans cadre ne comble pas le déficit de confiance que Coles diagnostique ; elle le nourrit, en donnant de nouveaux outils à ceux qui manipulent déjà l'espace informationnel haïtien. On revient à la même pratique à l’arrivée des NTIC, où les chefs d’entreprise croyaient que l’acquisition d’une dizaine d’ordinateurs ou de laptops suffisait à faire de l’entreprise une entreprise informatisée : le ridicule de la facilité.
Les cas cités en creux dans les comparaisons internationales — Singapour, la Corée du Sud — sont éclairants : leur réussite technologique s'est construite sur des décennies de formation, de régulation et de construction institutionnelle avant le déploiement massif de l'IA, et non l'inverse. Dès lors, un pays fragile qui adopte la technologie avant la gouvernance ne rattrape pas son retard : il importe les risques des pays avancés sans en avoir les garde-fous.
IV. L'horizon de trente ans comme évitement de l'urgence
Il y a une différence entre penser le temps long et différer l'urgence. Jean Casimir, dans The Haitians: A Decolonial History, rappelle la tension permanente, dans l'histoire haïtienne, entre la temporalité de l'État et des élites et celle vécue au quotidien par la population. Un plan à trente ans peut être un acte de vision. Mais il peut aussi devenir, pour ceux qui n'affrontent pas au quotidien l'insécurité, les déplacements et l'effondrement des services, une manière confortable de ne pas répondre à la question qui brûle : que faire aujourd'hui ?
V. L'histoire n'est pas une blessure à dépasser par volontarisme
Coles invite les Haïtiens à ne plus « revisiter les blessures du passé ». C'est peut-être, dans tout le projet, l'affirmation la plus fragile. Laurent Dubois, dans Haïti: The Aftershocks of History, montre combien la dette de l'indépendance imposée par la France et l'occupation américaine du vingtième siècle ne sont pas des souvenirs douloureux à ranger, mais des structures encore actives dans les rapports de force économiques et politiques d'aujourd'hui. Demander à un peuple de « passer à autre chose » sans nommer ces structures, c'est confondre mémoire et ressentiment — et se priver des outils d'analyse dont la nation a le plus besoin.
VI. D'où l'on parle
Enfin, une question de position. Un projet porté par un homme d'affaires de la diaspora, qui prescrit à la société haïtienne un changement de mentalité collective, reproduit, qu'il le veuille ou non, une posture de surplomb que la relation diaspora/pays réel connaît déjà bien. La légitimité d'un tel projet ne se mesurera pas à la qualité de son diagnostic, mais à sa capacité à se construire avec, et non pour, ceux qui vivent la crise de l'intérieur.
Conclusion
Ayiti 2055 a le mérite de proposer un horizon alors que le pays n'a souvent que des échéances. Mais l'ambition ne suffit pas à constituer une méthode. J’espère que le cabinet Attali Associates, présenté comme l’un des partenaires stratégiques pour la rédaction de ce projet et des futures politiques qui le porteront, prendra en compte ces suggestions. Le problème n'est pas de rêver Haïti en 2055 ; c'est l'ordre dans lequel on prétend y parvenir. D'abord la gouvernance, puis la régulation, puis les institutions ; ensuite seulement la technologie. À défaut, Ayiti 2055 risque de reconduire, sous une forme numérique et sans le vouloir, les mêmes dépendances que le projet prétend rompre.
Références bibliographiques
- Trouillot, Michel-Rolph. Silencing the Past: Power and the Production of History. Beacon Press, 1995.
- Fatton, Robert Jr. Haiti's Predatory Republic: The Unending Transition to Democracy. Lynne Rienner Publishers, 2002.
- Dupuy, Alex. Haiti in the World Economy: Class, Race, and Underdevelopment Since 1700. Westview Press, 1989.
- Dupuy, Alex. The Prophet and Power: Jean-Bertrand Aristide, the International Community, and Haiti. Rowman & Littlefield, 2007.
- Schuller, Mark. Killing with Kindness: Haiti, International Aid, and NGOs. Rutgers University Press, 2012.
- Casimir, Jean. The Haitians: A Decolonial History. University of North Carolina Press, 2020.
- Dubois, Laurent. Haiti: The Aftershocks of History. Metropolitan Books, 2012.
- Dilhomme, Jonel. « Intelligence artificielle et États fragiles : quel cap pour Haïti face à une révolution hors de contrôle ? ». Le Nouvelliste, 19 mai 2026.
- Stanford Institute for Human-Centered Artificial Intelligence. AI Index Report 2026.
- UNESCO. Recommandation sur l'éthique de l'intelligence artificielle. 2021.
- Banque mondiale. Digital Development Overview 2021: Data for Better Lives.
- World Economic Forum. Global Risks Report 2026.
- Coles, Richard. Entretien accordé à Haïti Inter sur le projet Ayiti 2055. Disponible sur: https://youtu.be/1ruIu3DIZs8
